La gauche peut-elle se réinventer ?

Avant de se réinventer, la gauche doit d’abord se retrouver. Elle a trop cédé aux idées et à la sémantique de la droite, à ses critères de résultat, de performance, de gestion. Elle ne dit plus depuis longtemps le sens de son action. C’est paradoxal car elle a toujours été plus efficace et plus vertueuse que la droite dans la gestion publique, tout en faisant des réformes économiques, sociales et sociétales. Elle connaît maintenant un ressac. Pas un reflux, un ressac : elle ne recule pas seulement, elle bute sur ses propres renoncements. Elle s’est soumise à l’hégémonie culturelle de la droite, au sens où l’a analysée Gramsci, en adoptant ses codes et son langage. Elle a renoncé à ce qui l’identifie. Pourtant, les causes qui font sa raison d’être demeurent. 

Lesquelles ?

Celles qui fondent son identité politique. Elle est née sur la question sociale et la question démocratique. D’une part, les conditions de travail : durée, rémunération, repos puis congés payés, âge de la retraite. D’autre part, l’émancipation de l’individu et le suffrage universel, c’est-à-dire l’égalité civique. J’ai envie d’ajouter femmes et hommes. Je pense à Olympe de Gouges et Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt qui ont pris au sérieux l’égalité pendant la Révolution, ou à Jeanne-Victoire Deroin qui en a fait de même avec la Constitution de 1848. Mais ce n’était qu’un suffrage masculin. En tout cas, la gauche doit renouer avec ce qui garantit sa fidélité à elle-même : ses causes donc, mais aussi ses méthodes. Le goût du débat, de la dispute, de la controverse. La divergence est une condition du mouvement. Les arguments ne sont pas toujours de première qualité, mais il faut savoir s’écouter. C’est après qu’intervient la délibération collective sur les choix qui engagent. La gauche doit cultiver son unité en consentant à ses différences. Malheureusement, elle s’est désarmée quand elle a cessé de croire à la parole et au verbe. Je pense, comme bien des philosophes séculiers – je ne parle pas des Saintes Écritures ! - que le verbe agit et transforme. Le verbe génère. La parole donne du sens. Elle donne à lire, à comprendre, puis elle permet l’action. Les mots sont des événements, explique Tzvetan Todorov. Or, progressivement, sous cette législature, le mot d’ordre face aux contestations, et parfois aux simples questions, a consisté à intimer silence.

Pouvez-vous préciser les conditions de cette évolution ?

Au début du quinquennat, un projet de loi constitutionnelle concernait le dialogue social. Il n’a pu être inscrit dans la Constitution faute des trois cinquièmes des voix parlementaires. Il était d’une grande portée symbolique car l’histoire des conquêtes sociales est principalement le fruit des luttes sociales. Dans la période Ayrault, le dialogue restait ouvert et possible au sein de la majorité. On peut dater le durcissement avec l’apparition de l’expression de « frondeurs » et l’arrivée de Manuel Valls à Matignon. Le style du nouveau Premier ministre, c’était de souligner les angles, pas de les arrondir ou de tisser des liens pluriels. Il défendait ses positions sans guère laisser de place aux réserves ou aux désaccords. Cette inflexion a commencé au Parlement. Ce

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