L’arrivée à l’aéroport est un moment pénible. Seule la langue donne le sentiment qu’on est en Grèce. Les panneaux, les annonces au micro, les bribes de conversations attrapées au vol me confirment que je suis arrivé à destination.

Mais l’intérieur de l’aérogare – de toutes les aérogares, dans tous les pays – est un lieu étrange qui ne relève d’aucune catégorie spatiale précise. Un « hyperlieu », pour ­reprendre les termes de l’urbaniste Paul Virilio. C’est comme se trouver d’un seul coup dans un non-lieu hors du temps. Comme si l’aérogare constituait une extension de l’avion. Un réceptacle clos qui parcourt le monde.

Cette sensation de lieu décalé m’a poursuivi dans le métro. J’étais à Athènes je le savais, mais j’avais le sentiment que je n’étais pas encore arrivé dans ma ville. C’était comme si j’évoluais à quelques centimètres au-dessus du sol, comme si je flottais au-dessus de la ville, au hasard, sans toucher terre. 

C’est seulement que lorsque je suis sorti dans la rue, mon sac sur le dos et le soleil de midi qui me frappait en plein visage, que j’ai compris que j’étais revenu à Athènes. Alors j’ai réalisé que l’asphalte était brûlant sous mes pieds. J’ai entrepris d’arpenter le centre-ville désert sans chercher à fuir le martèlement de la lumière.

Quand la rue se vide, on dirait que tous les petits détails que la présence des passants avait remisés dans des recoins invisibles refont surface. Comme si leurs corps les écartaient, les repoussaient à l’intérieur des immeubles, les plaquaient sur les murs, les enfonçaient dans le bitume. Mais quand la rue se vide, au cœur du calme et du désœuvrement, tout se réveille de nouveau. La rue ressemble alors à une chambre dans une maison à la campagne. Il y a quelque chose d’inquiétant dans cette métaphore en forme d’oxymore. De dérangeant. Quelque chose qui « ne va pas » dans cette sensation qui unit en un même mouvement l’ouvert et le fermé. Le privé et le public. Quelque chose qui nous interroge. 

Si c’était une pièce, l’avenue Stadiou déserte serait le salon abandonné d’un appartement en ville. Calme. Fermé. Comme lorsque les habitants sont partis pour un lointain voyage. Ou que l’appartement n’a pas été habité depuis des années. Un salon accueillant et en même temps étranger. Qui vous donne envie d’ouvrir les tiroirs des commodes. 

Et la place Kolokotronis, quelle pièce pourrait-elle être? Ici, les passants sont légion. L’habitant de cette pièce sera plutôt le sans-abri qui noue ses lacets, assis sur le petit banc au coin de l’avenue Stadiou. Peut-être que cette ceinture négligemment abandonnée au pied de la statue Charilaos Trikoupis lui appartient, elle aussi. Même la veste violette artistement drapée autour d’une des colonnes du monument. Elle pourrait être à lui également.

Alors disons que la place ­Kolokotronis serait une chambre à coucher. Pas au sens métaphorique : une ­véritable chambre à coucher. L’endroit où le sans-abri, cet homme à l’allure de spectre, se couche le soir et où il laisse ses vêtements aussi ­naturellement que nous lorsque nous déposons sur le dos d’une chaise avant de nous coucher les vêtements que nous avons enfilés le matin. 

Ces derniers temps, toutes les places d’Athènes ressemblent à des chambres à coucher – plus ou moins accueillantes. Peut-être parce que c’est l’été. Peut-être à cause de la torpeur de septembre. 

Extrait d’Une lampe entre les dents, Chronique athénienne , 2012, traduit du grec par Anne-Laure Brisac © Actes Sud, 2013

 

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