Quelles réflexions ont conduit à la création d’un salaire minimum en 1950 ? 

C’est une idée concomitante avec la fin du libéralisme des années 1930. À cette époque, on estimait que le chômage s’aggravait car les salaires étaient trop élevés par rapport à ce que les entreprises pouvaient payer, et qu’il fallait donc les baisser pour retrouver le plein-emploi. Keynes a fait voler en éclats cette vision. Il a montré que les salaires n’étaient pas responsables du chômage.

La crise était liée à une insuffisance de la demande. La solution n’était surtout pas de baisser les salaires. La mise en place d’un salaire minimum illustre la sortie de l’approche libérale de l’économie. Au départ, il s’agissait du SMIG, c’est-à-dire d’un salaire minimum garanti, un filet de sécurité. Notons qu’il n’a pas fait partie ensuite de la politique des Trente Glorieuses. En 1968, on a observé une grande discordance entre l’augmentation générale des salaires et le niveau du SMIG, qui n’avait pas bougé. D’où l’idée de Chaban-Delmas et de Delors, dans le cadre de la Nouvelle Société, d’indexer le salaire minimum sur la croissance pour ne plus voir se créer une déconnexion. Ainsi est né le SMIC, qui est devenu un instrument à part entière de la politique des revenus en France, au-delà du seul souci de sécurité des salariés. 

Le SMIG initial correspondait aux dépenses d’une personne célibataire en 1950. Cette approche reste-t-elle pertinente ?

Le minimum social fixé à cette époque n’a pas été revalorisé à proportion de la croissance. La croissance a été très rapide et il n’y avait pas de chômage. Le SMIG a donc cessé d’être une préoccupation. Le raisonnement était le suivant : on a pu penser qu’il existait des besoins incompressibles de la personne, qui se définissent dans l’absolu – se nourrir, se loger –, correspondant à un salaire minimum garanti. Dans cette optique, si la croissance était plus forte, on ne considérait pas pour autant que les besoins allaient nécessairement augmenter. Je vois là une double illusion, économique et anthropologique. Économique d’abord : de façon mécanique, le pouvoir d’achat dépend de ce que font les autres. Pour se loger, il faut que le revenu minimum soit indexé sur les loyers. Or les loyers sont indexés sur ce que les autres peuvent payer, donc sur la croissance. D’un point de vue anthropologique, la notion de pauvreté est toujours relative. Le Prix Nobel Amartya Sen l’a bien montré. Ne pas pouvoir se payer une télé quand tout le monde en a une, c’est souffrir d’une exclusion sociale insupportable. Le panier de biens minimum qui permet d’exister dans une société dépend de ce que les autres peuvent s’offrir. Une télé n’est pas un luxe et, aujourd’hui, l’accès à Internet n’est pas un luxe. C’est comme boire et manger. Sans accès à Internet, on est exclu du monde des autres. Il faudrait qu’il figure dans le panier de biens minimum.

Pourrait-on calculer un SMIC optimal ?

Ce débat s’est dédoublé pendant la dernière campagne présidentielle entre salaire minimum et revenu d’existence. Il faut les distinguer. Ce n’est pas la même chose de définir la productivité du dernier employé embauché qui permet de contribuer au monde du travail et de définir quel niveau de revenu permet à cette même personne d’exister. Il peut y avoir un hiatus entre les deux notions. Si le salaire minimum que touche un individu pour son travail est inférieur au revenu minimum qui lui permet de vivre, l’État va payer la différence entre les deux. À l’origine, on ne faisait pas cette dissociation. On supposait que le salaire était supérieur au revenu d’existence. Avec la crise, il est possible que ces deux types de revenus se soient rapprochés. L’articulation est mal faite entre le SMIC et le socle de prestations relevant d’un revenu d’existence – qu’on peut évaluer à 800 euros en France, comme le minimum vieillesse. Il faudrait élargir l’éligibilité à ce socle.

Compte tenu des disparités territoriales du coût de la vie en France, a-t-on eu tort de supprimer la régionalisation du SMIC ?

Il me semble impossible de renoncer à l’idée que, dans notre République, les provinces forment un tout insécable. Mais la question se pose indiscutablement. Le pouvoir d’achat d’un smicard à Paris n’est pas celui d’un smicard dans la Creuse. Il faudrait réfléchir à la meilleure articulation entre le SMIC et le complément de richesse nécessaire pour vivre, dans le cadre d’un revenu de base qui serait indexé au véritable coût de la vie en région.

Le SMIC est-il un instrument efficace pour lutter contre la pauvreté ?

Une observation préalable : à l’heure où les inégalités se creusent, on voit le SMIC être partout revalorisé. Les Allemands l’ont adopté à reculons, mais ils en sont aujourd’hui satisfaits. Comme les Anglais qui y sont venus tard et l’ont fortement augmenté. Le SMIC permet en effet une politique de redistribution efficace, et à moindre coût pour l’État. On s’assure que les emplois offrent un certain niveau de rémunération, même s’il reste un équilibre à trouver pour ne pas pénaliser les plus éloignés du marché de l’emploi. 

Je suis donc favorable au SMIC comme instrument : c’est un moyen de lutter contre la paupérisation du travail en obligeant les entreprises à faire des efforts de productivité, pour s’assurer qu’à ce niveau de rémunération on peut offrir à la fois des conditions de travail et de vie décentes. Ceci dit, le débat existe entre les économistes. Certains défendent l’idée que le travail ne peut pas devenir trop bon marché. Les néoclassiques pensent au contraire qu’il faut fixer les salaires le plus bas possible. Si on les écoutait, rien ne devrait empêcher les salaires de baisser, disons jusqu’à 600 euros, pour embaucher tout le monde… 

Mais la réalité est que bien des gens ne touchent pas le SMIC, car ce sont des smicards horaires qui ne font pas un temps plein. C’est le cas des caissières de la grande distribution, de beaucoup d’employés de restauration et de service à la personne. On vous paye deux heures le matin et deux heures le soir, mais ne demandez pas la journée complète ! C’est le grand scandale du SMIC en France. La société contourne ou cède à la tentation du contournement. Autre problème, énoncé par le grand économiste Edmond Malinvaud : le SMIC fait tomber les gens dans une trappe de pauvreté. Si vous êtes embauché au SMIC, vous passerez toute votre vie au SMIC. Cette situation est due à l’exonération de charges de l’employeur qui recrute à ce niveau. S’il vous augmente, il verra réapparaître de lourdes charges. Quand un salarié passe du SMIC à 1 300 euros, l’employeur devra payer un salaire chargé de 2 600 euros . Il y a là une contradiction. L’exonération des charges pour le SMIC vous assigne à ce revenu pour longtemps. Le salarié est privé d’une progression de salaire.

Faudrait-il instaurer un SMIC jeune ? On se souvient des manifestations de mars 1994 : « Balladur t’es foutu, les jeunes sont dans la rue »…

Tout ce qui ressemble à de la discrimination ne fonctionne pas en France. La question qui se pose davantage concerne le lien entre un SMIC général et un revenu d’existence qui permettrait de corriger le tir. 

Peut-on dire que le SMIC est responsable du chômage ?

Le débat fait rage entre les économistes. Une étude célèbre de David Card et Alan Krueger, à la fin des années 1990, a montré que le niveau d’emploi avait en fait augmenté quand le salaire minimum s’était accru ! Pour les néoclassiques, ce résultat était incompréhensible… Selon ce courant de pensée incarné par Milton Friedman et Gary Becker, le SMIC est soit inutile, soit responsable du chômage… Si le marché est à l’équilibre au-dessous du SMIC, on crée du chômage en le rehaussant. Si l’équilibre est au-dessus, le SMIC est inutile. Ils ne peuvent sortir de ce raisonnement. Pourtant, c’est possible. Pour ceux qui n’ont pas de pouvoir de négociation, être adossés à une garantie de l’État est une protection, sans que cette situation dissuade d’embaucher. Les pays où la syndicalisation est la plus forte n’ont pas de salaire minimum. C’est le cas chez les Scandinaves, où dans chaque branche les syndicats fixent « à l’œil nu » le minimum compatible avec le plein-emploi. Nous, nous avons besoin de l’État et des juges qui se substituent aux syndicats là où ils sont faibles. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

 

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