C’est étrange comme on oublie ces jours d’avant, ces jours d’avant la guerre en Ukraine, d’avant l’invasion par la Russie de Vladimir Poutine. Dans ces quelques semaines précédant l’agression ouverte d’un État par un autre – l’armée russe à la conquête des terres ukrainiennes –, qui y croyait ? qui l’aurait cru ? qui même acceptait de simplement l’envisager ?

Les États-Unis lançaient avertissement sur avertissement : les Russes vont y aller disaient-ils, Moscou a amassé des hommes aux frontières, des dizaines de milliers de soldats, plus de cent mille, voire cent cinquante mille, avec échelons de ravitaillement, dotations de campagne et soutien ; ils sont prêts, dans les starting-blocks, il suffit d’un ordre, d’un davaï ! – « allons-y ! » en russe.

Le déploiement militaire s'était effectué sous nos yeux, au grand jour.

Et de fait, le déploiement militaire s’était effectué à un pas de sénateur, mais sous nos yeux, au grand jour. Washington, l’Otan et les Européens l’avaient documenté avec leurs satellites. Les Russes ne s’en étaient pas vraiment cachés, noyant le poisson en parlant semaine après semaine de manœuvres. Une maskirovka (une « ruse ») classique, destinée à conforter ceux qui ne voulaient pas voir, les plus nombreux.

Ces derniers avaient d’ailleurs des arguments, de vrais et sérieux arguments. Que vaut la parole des États-Unis ? interrogeaient-ils en rappelant les mensonges éhontés de Washington sur les armes de destruction massive en Irak.

Et puis, pourquoi Vladimir Poutine prendrait-il le risque d’envahir l’Ukraine, qu’aurait-il à gagner à briser l’ordre établi, à mettre en péril les fragiles équilibres tissés depuis la fin de la guerre froide ?

Enfin, le président russe ne venait-il pas, sept ans plus tôt, de ravir sans coup férir le trophée si symbolique de la Crimée ? Cette Crimée, avant-poste sur la mer Noire, qui contrôle l’accès à la mer d’Azov et ouvre un débouché sur les mers chaudes, l’éternelle obsession de Moscou.

L’annexion de la Crimée s’était faite en douceur, presque sans douleur. Des traités internationaux garantis par l’engagement des États avaient été violés, des interdits bafoués. Au prix de quelques sanctions tenues pour négligeables par le Kremlin, et à la grande satisfaction de Vladimir Poutine qui renouait là les fils d’une histoire brisée, selon lui, par « l’effondrement de l’URSS, la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », comme il l’affirmait dans son adresse à la nation du 25 mai 2005.

Moscou pavoisait, la population russe était heureuse. Vu du balcon européen, il n’y avait pas de raisons – je veux dire objectives, rationnelles – d’aller plus loin. L’ancien président ukrainien, le prorusse Viktor Ianoukovitch, renversé par la révolution orange, était parti en exil à Moscou. L’Ukraine avait opté pour l’Europe. La Russie s’était emparée de la Crimée. Un point partout, balle au centre. En diplomatie, cela s’appelle un compromis.

Certes, il y avait le soulèvement du Donbass, ces mystérieux « petits hommes verts » arrivés discrètement de Russie en uniforme pour inciter les « prorusses » ukrainiens à prendre les armes contre Kiev ; ce qu’ils avaient fait, ce qu’ils faisaient depuis maintenant sept ans – treize mille morts dans une guerre hybride, illisible.

Une partie des habitants du Donbass se disaient « prorusses », d’accord. Mais étaient-ils « pro-langue russe » ou « pro-Russie » ? Se soulevaient-ils pour pouvoir parler le russe en Ukraine comme ils l’affirmaient ? Ou pour rallier la Russie ? Ce n’était pas clair, rien n’était clair. Et dans les négociations lancées afin de poser un couvercle sur la marmite, la mauvaise foi le disputait ardemment à la lassitude. Alors à quoi bon le Donbass ? Pourquoi se préoccuper d’un conflit de basse intensité sur ces terres aux marches de la Russie, à l’extrême est de l’Ukraine, de cette U-kraïna elle-même « terre des confins ».

Cela, c’était il y a un an. Avant l’invasion du 24 février 2022, avant que les premières salves de missiles de croisière et balistiques ne s’abattent sur Kiev, avant que ne déboulent les troupes d’assaut débarquées d’hélicoptères d’attaque russes, avant l’offensive des chars par le nord, le sud et l’est, avant le surgissement des cent cinquante mille soldats, avant le déploiement de l’« opération spéciale » – cet euphémisme imposé en Russie pour ne pas avoir à parler de « guerre », avant l’opération de « dénazification », avant que le Z ne devienne un signe de ralliement en Russie…

De la confuse Ukraine en crise politique permanente n’émergeait alors en Occident qu’une image forte, une seule : celle d’un pays qui, trois ans plus tôt, venait de se donner un comique pour chef d’État. Oui, un jeune gars du nom de Volodymyr Zelensky, qui s’était illustré en faisant le « clown » dans des sketches à la télé avant d’incarner le rôle principal d’une série populaire : Serviteur du peuple. Énonçant cela, je me souviens du non-dit implicite dans les cercles réputés sérieux : un « comique » à la tête du pays des Femen, ces activistes aux seins nus ? Surréaliste, non…

Je ne sais si Vladimir Poutine estimait lui aussi la situation surréaliste. Je ne le crois pas, ce n’est pas son style. Lui se revendique grave, sérieux, héritier des convulsions de l’histoire et porteur d’un dessein de type messianique : rétablir la grandeur de l’empire des tsars et de l’URSS en une bien improbable synthèse. Depuis son accession au pouvoir voici plus de vingt ans, l’obscur lieutenant-colonel du KGB basé à Dresde, alors en Allemagne de l’Est, s’est enfermé dans sa vision. De plus en plus raide, de plus en plus seul dans sa résidence privée aux rideaux tirés en plein jour, d’où il ne sort que pour de rares mises en scène chorégraphiées à l’avance.

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