Les métaux rares sont omniprésents dans l’industrie de défense. Les coques de navire contiennent de l’aluminium, du magnésium ou de l’acier ; les moteurs d’avion de chasse, du tungstène, du titane, du cobalt ou encore du vanadium… Prenez encore un véhicule blindé : son système de navigation interne est composé, entre autres, de graphite – minerai très stratégique, en raison de sa conductivité électrique et thermique, dont l’approvisionnement est considéré comme étant à risque – et de germanium, tandis que le canon est conçu à partir d’acier, mais aussi de vanadium ou encore de chrome… Pourquoi recourt-on à ces métaux dans l’industrie de défense ? Pour les mêmes raisons que nous les utilisons dans nos vies quotidiennes, à l’intérieur de nos téléphones portables ou des batteries des voitures électriques : leurs propriétés les rendent indispensables. Les caractéristiques du gallium, par exemple, en font un matériau très recherché pour la production de semi-conducteurs. Dans le domaine de l’industrie aéronautique, civile comme militaire, les alliages de titane ou de nickel, auxquels peuvent être associés de nombreux autres métaux (cobalt, tungstène, vanadium, cuivre, rhénium…), possèdent des capacités de résistance à la chaleur, à la corrosion ou aux pressions physiques. La proportion des différents métaux, parfois en quantité infime, déterminera les propriétés physiques d’une pièce, d’un composant ou d’un système. Néanmoins, l’industrie de défense a des besoins plus élaborés en ce qui concerne les produits finis : on n’exigera pas la même performance du moteur d’un avion militaire Rafale que de celui d’un avion civil de type A320.

Une politique de réindustrialisation ne se décrète pas, néanmoins, en un claquement de doigts


Le caractère indispensable de ces matériaux pose la question des chaînes d’approvisionnement. Rappelons d’abord que l’organisation de celles-ci n’est pas propre à l’industrie de défense. De plus, la Base industrielle et technologique de défense (BITD), c’est-à-dire l’ensemble des industries nationales impliquées dans des activités de défense, ne représente au maximum que 1 % de la consommation totale de minerais et de métaux en Europe. À l’échelle internationale, cependant, on constate différentes approches stratégiques. Une récente étude de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) consacrée aux politiques de stocks stratégiques de ces métaux montrait par exemple qu’en 2023 l’Agence logistique de la défense états-unienne déclarait stocker une quarantaine d’éléments, sous différentes formes, dans plusieurs dépôts du pays, afin de permettre au besoin une politique de résilience nationale. Et l’Europe ? Alors que la plupart de ses pays membres ont abandonné leur politique de stocks depuis la fin des années 1990, l’Union européenne s’est mise en action pour faire face à ces enjeux stratégiques et géopolitiques cruciaux. En mars 2024, le Conseil européen a adopté un règlement sur les matériaux critiques (Critical Raw Materials Act), en vue notamment d’accroître et de diversifier l’approvisionnement de l’Union européenne, tout en soutenant la recherche et l’innovation en matière d’utilisation efficace des ressources. Enfin, le 25 mars dernier, une initiative de la Commission européenne a dévoilé une quarantaine de projets d’extraction, de traitement et de recyclage de ces métaux sur le sol européen. Mais ces deux résolutions européennes ne concernent pas spécifiquement l’industrie de défense.  

Une politique de réindustrialisation ne se décrète pas, néanmoins, en un claquement de doigts. Elle doit inclure l’ensemble des chaînes de valeur et être organisée et planifiée. Si l’on veut relancer, par exemple, la production des systèmes d’artillerie Caesar, il faut, en parallèle, penser aux approvisionnements et à la relance en termes de matériaux. Cela mettra plusieurs années. 

Conversation avec EMMA FLACARD

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