Palerme : la révolte de l’autre Italie

Palerme gronde. Les murs de la ville sont en colère : « Salvini Parasite ! », « Ouvrez les ports ! ». Dans le centre historique, les graffitis fusent. Ils défient le gouvernement du tout-puissant Matteo Salvini, figure de proue de l’extrême droite italienne, à la fois chef de la Ligue et ministre de l’Intérieur. Avec Naples, Florence et Parme, le maire de Palerme refuse d’appliquer le nouveau décret de sécurité qui « pue la loi raciale ». Ne cherchez pas ici de ghetto en banlieue ni d’Africains qui errent sur les routes, Leoluca Orlando l’a dit avec force : « Il n’y a pas cent mille migrants dans ma ville, il n’y a pas de migrants du tout, seulement des Palermitains.» Et sur le port de Palerme, dans les nobles palais décatis, les églises ou les cafés populaires, les habitants ne disent pas autre chose, eux qui ont réélu leur maire avec 72 % des voix. Que Rome aille au diable !

Fulvio Vassallo Paleologo, lui aussi, est en colère. Perché dans son bureau au sommet d’un escalier de pierre, le vieux professeur en droit et sciences politiques, les cheveux blancs mais l’œil clair, passe ses journées à combattre les « vérités alternatives » qui ont envahi le discours collectif. Non, cette grande invasion qui hante les cauchemars de la Ligue n’existe pas. En un an, le nombre de migrants arrivant sur les côtes italiennes a chuté de 85 %. Au plus fort de la crise, les navires de secours récupéraient jusqu’à quatre mille naufragés en deux jours. L’été dernier, ils n’étaient plus que quatre mille par mois, moins de mille cinq cents cet hiver. La mer se vide. Plus de bateaux de Frontex, l’agence européenne des frontières, peu ou plus de bateaux d’ONG. L’Italie s’est débarrassée du contrôle de la zone en le confiant à Tripoli, capitale de l’enfer libyen dont tous les migrants cherchent à s’évader. Résultat : les « sauvetages », qui sont souvent des abordages, empêchent 80 % des départs. Les autres errent en mer. Avec un jerrican d’essence pour 450 kilomètres de navigation, des moteurs cacochymes, des « zodiacs » en plastique chinois rafistolés à la rustine, ils n’ont pratiquement aucune chance de toucher les côtes de la Sicile. Alors ils disparaissent. Sur l’Aquarius en février 2016, quand Rome nous signalait la position GPS d’une embarcation en détresse, une tête d’épingle à chercher entre les vagues, il arrivait parfois que nous ne trouvions rien. Je me rappelle cette mer vide, l’eau sombre, sans aucune trace de vie. À bord, on se taisait, glacés. Étions-nous arrivés un quart d’heure trop tard ? Avec, au-dessous de nous, invisibles depuis la surface de l’eau, un morceau de plastique et cent, parfois cent cinquante hommes, femmes et enfants, en suspension dans la vase du fond. Un trou dans l’eau. 

Combien sont-ils aujourd’hui ? Le chiffre des disparus depuis 2014 est – officiellement – de 18 601 personnes. Totalement sous-estimé affirment les experts. Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Quelles étaient leurs vies, leurs histoires ? Personne ne le saura jamais. Des âmes errantes, sans nom et sans tombe. Des fantômes de la mer.

Voilà quatre ans, c’était un accident. Aujourd’hui, c’est une politique. Elle a commencé bien avant l’arrivée au pouvoir de Matteo Salvini au printemps 2018. Dès le 2 février 2017, sous le règne du PD (Parti démocrate), Rome et Tripoli signent un accord soigneusement préparé. Marco Minniti, ancien des services et ministre de l’Intérieur du gouvernement, a fait le voyage à Tripoli. « Et l’Italie a payé. Le gouvernement, les milices, les trafiquants d’hommes, des réseaux de passeurs véreux », affirme le professeur Fulvio Vassallo Paleologo. Le contrat est clair : argent contre migrants. Ou plutôt l’absence des migrants sur l’eau. Les abordages ont aussitôt commencé, brutaux, à la libyenne. À la clé, des noyades, le retour vers des « centres d’accueil », en clair des prisons tenues par des miliciens qui frappent, violent, torturent et rackettent. Dès juillet 2017, le flux des migrants se tarit. À son arrivée au pouvoir, « Matteo Salvini a beau parler haut et fort, il n’a eu d’action que sur dix pour cent des départs », dit le vieux professeur. La manière est radicale. D’abord, le gouvernement a supprimé le passeport humanitaire qui permettait aux migrants de se déplacer librement. Puis un premier « décret de sécurité » a fermé les centres d’accueil, restreint le droit de séjour et facilité les expulsions. Il a été complété par un « décret de sécurité bis » qui interdit les eaux italiennes aux bateaux des ONG, promet la confiscation du navire et une amende… d’un million d’euros. Aujourd’hui, l’homme fort de Rome pense à imposer une amende pour chaque « clandestin importé », en clair par migrant sauvé de la noyade. Privés de papiers, les migrants italiens sont devenus des clandestins. Une explosion que ne cesse de dénoncer Matteo Salvini en agitant le drapeau noir de l’immigration. D’où la profonde colère de Fulvio Vassallo Paleologo, expert en faits et en mensonges : « La droite provoque l’insécurité… et s’en sert pour sa campagne électorale ! »

Oui, tout Palerme gronde. Et son maire Leoluca Orlando promet : « Un jour, il y aura un second procès de Nuremberg. En cour de justice, dans nos consciences ou les livres d’histoire. Un procès pour génocide en Méditerranée. »

Palerme : mediterranea, une aventure sicilienne

Mediterranea, c’est d’abord l’histoire d’une indignation. Née ici, en plein cœur de Ballaro, un quartier un peu déglingué de Palerme, qu’on dit contrôlé par la mafia, avec son pavé rugueux, des murs sans fenêtres et des odeurs de cuisine du Sud. Le centre Moltivolti est un espace de coworking transformé en restaurant multiculturel. Associations, concerts, débats, Moltivolti bouillonne. 

L’aventure commence il y a deux ans quand tous les bateaux de sauvetage des ONG sont mis sous séquestre, accusés de complicité avec les passeurs. « Tous les jours, des gens se noyaient. Et on ne pouvait rien faire. À devenir fou ! » se rappelle Alessandra Sciurba, porte-parole du collectif Mediterranea.

L’indignation, l’impuissance et la peur. « Peur de ce que nous devenons. Des êtres humains meurent et, sur les réseaux sociaux, d’autres s’en réjouissent bruyamment parce qu’ils n’arrivent plus ! » Qui sème la haine récolte l’extrémisme. Et à chaque élection, le parti de Salvini marque des points. 

Le projet de Mediterranea est simple, mais fort. Puisque les sauvetages sont empêchés, il faut armer un navire, patrouiller sur place, repérer les embarcations en détresse, alerter l’opinion, refuser l’omerta. 

Contre toute attente, Alessandra et ses amis obtiennent un prêt de 465 000 euros « avec la bénédiction des banquiers siciliens ». Et un crowdfunding national récolte 750 000 euros, record absolu en Italie. On organise des concerts, des collectes dans les églises, les écoles, les anniversaires en famille… et l’Italie du cœur répond. De partout, les petits chèques affluent. 

Grâce à eux, le Mare Ionio prend la mer. Quand l’équipage repère une embarcation au large de la Libye, il alerte le MRCC de Rome. Réponse : « Appeler les Libyens. » Le droit international exige un « port sûr » ? Oublions le droit. Les membres de Mediterranea s’insurgent, appellent Alarm Phone, un numéro d’urgence géré par deux cents bénévoles dans douze pays. On contacte les cargos qui passent, les réseaux sociaux, la presse italienne et les chaînes de télévision jusqu’à obtenir le sauvetage. Et si personne n’est là quand un zodiac coule sous les yeux de l’équipage, le Mare Ionio finit par mettre ses canots à la mer. Quatre-vingts naufragés en deux interventions. Deux sauvetages ? Non. Deux délits pour le gouvernement qui les accuse de « favoriser l’immigration clandestine ». Résultat : à son retour, le Mare Ionio est mis immédiatement sous « séquestre provisoire ». Mediterranea témoigne, donc dérange.

Qu’importe ! Avec Alessandra, ils étaient soixante-quinze membres au départ, ils sont aujourd’hui quinze mille, tous bénévoles, prêts à la désobéissance morale, sûrs d’avoir le droit pour eux, engagés dans une guerre paradoxale avec un gouvernement qui a décidé de laisser des hommes se noyer. Et de considérer leurs sauveteurs comme des ennemis publics.

Catane : la force du mensonge

Catane, son port, sa mafia et son procureur. Il s’appelle Carmelo Zuccaro, certains l’ont surnommé « le shérif » et le disent proche de la Ligue, d’autres retiennent l’enfant prodige du droit et de la justice. Un partisan de l’ordre et de la morale propulsé procureur en chef de Catane. Mince, pâle, un ascète aux lunettes sombres qu’on trouve à son bureau jusque tard dans la nuit, acharné à lutter contre le crime et, son obsession, le terrorisme islamique. Toutes les apparences d’un de ces magistrats intègres, voire intégristes, qui font l’honneur de l’Italie. En avril 2017, son interview à La Stampa fait l’effet d’une bombe : « Nous avons les preuves de contacts directs entre les passeurs et certains sauveteurs. » Zuccaro a bien dit « les preuves » ! L’article à charge de La Stampa ajoute que l’agence Frontex, dans son rapport Risk Analysis for 2017 parle de certaines ONG comme des « taxis » pour migrants. Frontex dément aussitôt. Et Zuccaro précise bien qu’il fait la différence entre « les bonnes et les mauvaises ONG ». Peu importe. L’effet est désastreux. La justice italienne cautionne les propos de l’extrême droite européenne. Les bateaux des ONG ne sont plus des navires humanitaires, mais des organisations douteuses – « payées par on sait qui » –, qui font commerce de migrants. Bref, des criminels. Les parquets du sud de l’Italie, Palerme, Cagliari, Reggio de Calabre eux aussi ont lancé des enquêtes, « par précaution ». Mais le procureur de Catane a compétence sur les ports siciliens qui accueillent le plus de migrants. Sur ses ordres, le Sea-Watch 3 est bloqué à quai, mis sous « séquestre temporaire ». Un à un, de l’été 2018 au printemps 2019, tous les humanitaires tombent sous le coup de la loi et doivent rester à l’ancre des semaines entières, sous un soleil de plomb, avec des centaines de migrants à bord, épuisés, désespérés. Quand ils sont autorisés à toucher le quai, c’est pour apprendre qu’ils ne repartiront pas, sous le coup d’une enquête dont les motifs varient, de « complicité avec les clandestins » à « non-conformité du traitement des déchets »… un problème de poubelles. La mission des navires des ONG tourne au cauchemar. Bloqués quinze jours, un mois, ils finissent à force de bataille par repartir en mer en sachant qu’à leur retour, le même scénario se reproduira. 

Un an plus tard, en avril 2019, c’est notre ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner qui enfonce le clou. Il affirme publiquement que « les ONG ont pu se rendre complices des passeurs », cite Frontex et parle de « contacts téléphoniques » documentés. Frontex dément à nouveau, mais le mal est fait. Le gouvernement français vient de faire tomber la dernière barrière morale qui protégeait les ONG et les migrants. En France, l’extrême droite exulte. 

Preuves ? Documents ? Deux ans plus tard, jamais les procureurs italiens n’ont pu les apporter. Des fameux « contacts téléphoniques directs » avec les passeurs, on finira par comprendre qu’il s’agit des appels désespérés que passent les migrants en mer avec tous ceux – MRCC de Rome, ONG, Alarm Phone, militants humanitaires – dont ils s’échangent les numéros avant le grand départ. 

En février 2019, l’intraitable procureur de Catane déclare que, après enquête, le Sea-Watch 3, bloqué par le gouvernement… « n’a commis aucun délit ». Dossier classé sans suite. Le 15 mai dernier, les poursuites contre l’Open Arms espagnol sont abandonnées. De Catane à Agrigente et Palerme, l’un après l’autre, tous les chefs d’accusation tombent. Tout cela n’aurait donc servi à rien ?

Que non ! Deux ans de paralysie des ONG ont permis au nouveau gouvernement de Matteo Salvini d’obtenir le temps nécessaire pour promulguer ses « décrets de sécurité » et interdire les ports italiens aux ONG.

Dans la nuit du 28 au 29 juin dernier, le Sea-Watch 3 force le passage du port de Lampedusa et heurte un navire de la douane. À la barre du Sea-Watch 3, sa capitaine, Carola Rackete, 31 ans, écologiste originaire de Kiel en Allemagne, jeune, mais aguerrie – elle a navigué dans l’Arctique sur un bateau de Greenpeace. Ce 28 juin, en voyant l’état de ces 42 migrants naufragés – dix-sept jours sur le pont ! – qu’elle venait de sauver, elle a préféré faire passer le droit de la mer avant la réglementation italienne. À son arrivée, elle est immédiatement menottée et arrêtée. Sur le quai, des partisans de la Ligue applaudissent et l’insultent grassement. Matteo Salvini la qualifie d’« emmerdeuse » et de « criminelle, payée par on ne sait qui, mettant en danger la vie de militaires italiens ». Emprisonnée, elle devient une héroïne internationale, qualifiée d’« Antigone des mers ». Un tribunal la libère, mais elle risque plusieurs années de prison. 

Aujourd’hui, le Sea-Watch allemand reste sous séquestre, comme le Lifeline, le Iuventa de l’ONG Jugend Rettet et les deux bateaux de Mediterranea. L’Open Arms espagnol, à peine libéré, erre à la recherche d’un port d’accueil. Et SOS Méditerranée, qui a abandonné l’Aquarius pour relancer un autre navire, l’Ocean Viking sous pavillon norvégien, s’expose aux mêmes déboires dès son premier sauvetage… sur dix bateaux pour huit ONG, sept sont bloqués à quai.

Catane : les poissons de la colère

Alessandro Puglia a suivi de près la chronologie du piège tendu aux humanitaires. Jeune journaliste indépendant, plus sicilien que nature, il adore Catane, la vie, la bonne chère, les enfants, et se faufile en chantonnant dans l’extraordinaire chaos de la circulation. Alessandro est un homme jovial. Ou, plutôt, était. Jusqu’au jour où il a vu au port de Pozzallo, débarquer sur un brancard un jeune Érythréen qui pesait 27 kilos. Le lendemain, quand Alessandro est allé le voir à l’hôpital, l’Érythréen était mort. Dans son sac, le journaliste a trouvé deux poésies sur l’enfer des camps de torture libyens. D’une écriture délicate, le jeune migrant racontait son calvaire, l’abandon, la solitude et sa foi en Dieu. « Un martyr des frontières », dit Alessandro. Ce jour-là, sa vision du monde a changé. Et il est allé jusqu’au cimetière de Catane s’incliner sur la fosse commune qui contient 250 corps de migrants, dont celui du jeune poète d’Érythrée. En lui promettant de ne jamais l’oublier. Quand, sur le port de pêche de Catane, un patron de chalutier lui a affirmé : « Les Libyens se sont emparés de la Méditerranée ! », le journaliste a commencé son enquête. Et son article, publié dans la revue La Vita a fait l’effet d’une petite bombe.

Dans les années 1970, le colonel Kadhafi avait exigé que ses eaux territoriales, qui commencent légalement à 12 milles de la côte, soient portées à 74 milles au large de Tripoli, et comprennent le golfe de Syrte. Du jamais vu. Sacré Kadhafi ! Dans les ambassades, l’utopie libyenne avait fait sourire.

Le 28 juin 2018, l’organisation maritime internationale enregistre officiellement la nouvelle zone de « Search and Rescue » (SAR), qui est confiée à l’autorité de Tripoli. Rome délègue son autorité au JRCC, le nouveau centre de contrôle maritime libyen. En clair, tout navire dans la zone, du cargo à la simple barque, est sous la surveillance exclusive de Tripoli, chargé donc de « porter secours » aux migrants, c’est-à-dire de les empêcher de partir. Alessandro a pris une carte satellite de la partie sud de la Méditerranée et tracé les contours de la nouvelle SAR libyenne. La nouvelle ligne de démarcation passe bien à 74 milles (environ 140 kilomètres) au nord de Tripoli, en englobant le golfe de Syrte : « La moitié de la Méditerranée ! Les pêcheurs ne mentaient pas. »

Repoussés au large, les chalutiers n’ont plus accès aux fonds poissonneux. Et dès qu’ils quittent les eaux territoriales maltaises au sud, ils pénètrent en zone rouge. De Catane à Agrigente, les représentants de la pêche hauturière sicilienne s’insurgent : « On ne peut plus travailler. Nos bateaux sont menacés, saisis. Nous avons peur. » Roberto Figuccia, patron pêcheur, a été kidnappé deux fois. Le 8 octobre 2018, quelques mois après l’accord octroyé par les Européens au nouveau régime de Tripoli, Roberto Figuccia est abordé bien plus au large par une vedette libyenne. La prise d’otages dure quatre jours, un pêcheur est grièvement blessé à la jambe, le bateau est saisi tout un mois et l’équipage menacé des prisons libyennes.

La dernière attaque a lieu à la fin du mois de juillet dernier où un autre bateau, le Tramontana, et son équipage, cinq Siciliens, deux Tunisiens, sont arraisonnés à coups de rafales de mitraillette avant d’être amenés dans le port de Misrata. Réaction des syndicats de pêcheurs : « Nous demandons que l’Italie, au lieu d’utiliser toutes ses ressources contre les migrants, fournisse deux navires pour la surveillance de la pêche. » 

Alessandro, lui, ne se fait aucune illusion : « Le gouvernement ne veut plus de témoins sur la tragédie des migrants, plus d’ONG, plus de journalistes. Et maintenant plus de pêcheurs. » 

Lampedusa : l’œil de la Méditerranée

6 h 30 du matin sur le tarmac de l’aéroport de Lampedusa, île italienne de 20 kilomètres de long, étirée en forme de porte-avions face aux côtes africaines. Le Colibri, l’avion de l’association Pilotes volontaires, part en mission. Un vent de travers qui se lève. Mauvais, ce vent. L’automne dernier, des rafales à 100 km/h ont arraché sa précieuse visière. Des mois de réparations. Le Colibri est un oiseau gracieux, léger, 750 kilos à peine, une coque tout en plastique, des ailes fines et une superbe électronique embarquée. Inconvénient : un habitacle aux allures de placard pour enfants punis et un unique moteur à pistons pour des vols à haut risque de plus de huit heures au-dessus de l’eau, de quoi faire renoncer la plupart des aviateurs.

7 h 40, check-list terminée, tout a été vérifié deux fois d’un œil chirurgical par le pilote José Benavente. Le vent forcit. Décollage autorisé à 7 h 49. 

Pilotes volontaires, c’est l’histoire d’une aventure humaine peu ordinaire. Deux hommes, deux amis, Benoît Micolon, le Chamoniard, et José Benavente, le fils d’exilé espagnol grandi dans la banlieue de Vénissieux à Lyon. L’un est né dans un avion, un homme-oiseau qui maîtrise le planeur, la voltige, joue avec les vents, parle aux nuages et compte déjà six mille heures de vol professionnel sur Boeing cargo. L’autre est un pilote aguerri, expert en logistique, ancien du CICR engagé dans l’humanitaire, marqué par l’histoire de son père, membre du PC espagnol, échappé des geôles franquistes en 1940, qui a traversé les Pyrénées à pied. Les deux amis savent que l’extrême difficulté en mer, pour un navire, est de repérer un bout de plastique surchargé de migrants entre les vagues. Vu d’en haut, on voit beaucoup mieux ! Théoriquement, il ne reste plus qu’à alerter les autorités et les navires dans la zone avant de les guider avec précision sur l’objectif. 

Ce matin, les nuages sont bas et on décolle au ras de l’eau pour grimper ensuite plein sud vers 2 000 pieds, ni trop haut ni trop bas, pour scruter la mer. Pour le copilote et l’observateur chargé de la radio, cela signifie huit heures passées l’œil collé à la jumelle. José, le pilote, appelle la tour de Tripoli : « Ils ne répondent pratiquement jamais, dit José, ou parfois seulement… en arabe. » Inutile d’appeler Rome non plus. Réponse classique : « Appelez les Libyens en charge de la zone. » Bref, nous sommes seuls. En cas de découverte d’une embarcation en détresse, il faudra chercher un bateau à proximité pour relayer le « Mayday », ou battre des ailes pour attirer l’attention d’un cargo. Leurs capitaines, très réticents, devront expliquer à leur armateur pourquoi ils sont restés bloqués une éternité au large d’un port sicilien, en perdant des centaines de milliers d’euros par jour, pour débarquer quelques poignées de migrants africains. 

8 h 50, à 40 milles des côtes libyennes. Le Colibri frôle des plates-formes pétrolières gérées par une compagnie… italo-libyenne. La nuit, les migrants cinglent vers ce qui ressemble aux lumières d’une ville. S’ils touchent l’une de ces structures, ils sont sauvés. Les autres ? « C’est à nous de les trouver. Et vite », dit José. Dans les zodiacs, les survivants pataugent, blessés, déshydratés, frigorifiés, dans un mélange toxique d’eau de mer, d’essence et de vomi. « Ceux que nous avons repérés étaient mourants. » Parfois, les passeurs les remorquent au large, prétextent une panne du moteur à réparer et repartent… en dérobant l’engin, qui servira au prochain départ. À l’aube du premier jour, on commence à compter les morts. Quelquefois, la tragédie se joue à deux pas de la côte. Comme cette barque avec vingt-cinq personnes à bord qui a dérivé sans moteur avant que les vents la ramènent sur la côte tunisienne. Une épopée de douze jours, quinze morts et dix survivants qui ne doivent leur vie qu’au vent. 

9 heures. On aperçoit les côtes libyennes. Nouvel appel radio sans réponse. Face au soleil, la mer est un miroir aveuglant. Le plan de vol, précis, suit un parcours en forme de créneaux, pour explorer méticuleusement la zone sélectionnée. Jour après jour, l’avion doit sillonner une surface totale de 150 kilomètres de long sur 50 de large. 

Tiens, un point blanc sur l’eau ! On s’approche en virant sur l’aile. José grimace. Ce n’est qu’une barque de pêcheurs.

9 h 35, nouvel appel radio. Cette fois, Tripoli répond, sèchement, pour nous ordonner de… nous maintenir plus au large. Positions, relevés, changements de cap, jumelle, déjà six heures que nous sommes sur l’eau et la vue se brouille. Surtout ne pas se relâcher. Le 5 juin dernier, en toute fin de mission, Le Colibri a repéré deux bateaux au large de Malte. Le premier était en train de couler. « Mayday ! » Personne n’a répondu. Dans le zodiac, les migrants avaient de l’eau jusqu’à la taille. Plus le choix. La mort dans l’âme, il a fallu donner aux Libyens un point GPS et un cap précis. Une vedette est arrivée de Tripoli une heure plus tard, en lançant des chambres à air en guise de bouées. Le Colibri n’avait plus qu’à foncer vers le second bateau en détresse. Tout s’est accéléré. Un bateau de pêche libyen a cinglé vers les migrants qui tournaient en rond pour l’esquiver. Plutôt la mort en mer que le retour vers l’enfer. Quand le bateau de pêche a renoncé, les migrants ont continué plein nord et Le Colibri, à court de carburant, a dû les abandonner. « Ils ont été retrouvés par miracle le lendemain très au large de Lampedusa », dit José.

Il se fait tard, il faut rentrer. À terre José fait le bilan du Colibri : 83 missions, 71 bateaux repérés avec 5 500 personnes à bord. Autant de miraculés. La méthode, rodée, fonctionne parfaitement. 

Bien sûr, il faudrait un deuxième appareil, ou au moins un bimoteur, pour ne pas mettre sa vie à la merci d’une panne. Et si les pilotes bénévoles affluent, commandants de bord de compagnie ou retraités, chaque mission coûte 1 500 euros. Les vols du Colibri – « payés par on sait qui », dirait Matteo Salvini – sont financés par les dons de sympathisants français, de simples citoyens. Pas suffisant. En quittant José à Lampedusa, il m’a avoué la mine sombre qu’il lui restait en trésorerie à peine de quoi tenir un mois. Au plus fort de l’été. Et des départs. 

Zarzis : l’homme qui enterre des rêves

Pour la trouver, il suffit de suivre la route asphaltée, entre deux jolies rangées d’oliviers, à la sortie de la ville. Loin des dernières maisons blanches, en prenant à droite, on roule longtemps sur une piste sableuse, dans la poussière, noyée par les ordures et les sacs plastiques : la décharge publique de Zarzis. Chamseddine Marzoug nous attend au pied d’un panneau bleu : « Cimetière des inconnus ». À 53 ans, l’ancien pêcheur a sillonné la mer toute sa vie. À partir de 2004, il s’est passé des choses étranges au large. Dans les filets, mêlés aux poissons, il y avait des corps en morceaux. Chamseddine se rappelle ce jour où sa barque a croisé des noyés flottant sur une dizaine de kilomètres, un corps, puis un autre, un troisième, hommes, femmes, enfants, des dizaines de cadavres : « L’équipage était bouche bée. Nous sommes rentrés. » Avant la révolution, il était interdit d’en parler. Pas de déclaration à la police. Une prière et demi-tour, en silence. Il y a dix ans, le pêcheur décide de tout abandonner et se porte volontaire au Croissant-Rouge pour s’occuper des morts de la mer. « Avant, ces gens finissaient un peu partout, dans les poubelles ou les fosses communes, dit l’ancien pêcheur. Des inconnus, sans famille. Maintenant, c’est nous leur famille. » La mairie a octroyé un grand carré au bord de la décharge. Il est déjà plein à craquer. Chamseddine marche entre des tumulus de sable, serrés les uns contre les autres, plantés d’une pierre, d’une branche d’arbre, d’un bâton. Deux mètres d’épaisseur de sable pour deux couches superposées de défunts. Quatre cents cadavres entassés, lui dit « quatre cents rêves brisés ». Chamseddine en est le gardien unique. Les autres, les jeunes surtout, n’ont pas le courage de manipuler l’horreur de ces corps décomposés. Parfois une moitié d’homme ou de femme, sans bras, sans jambes. Ou des enfants de cinq ans : « Les enfants, c’est le plus dur, dit le gardien des lieux. Leurs parents ont rêvé d’une autre vie pour eux, loin de la guerre et de la misère. Et leur futur s’arrête là, dans un sac, sous le sable. »

Chamseddine a une tombe préférée. Celle de Rose-Marie, la seule migrante identifiée qui dispose d’une sépulture en ciment, plantée d’un rosier, construite avec l’aide de son mari, rescapé du naufrage. Ils l’ont enterrée ensemble puis le pêcheur est resté seul, à prier, comme pour chaque victime. Il est croyant, pas pratiquant, et ne prie qu’un seul Dieu, « celui de tous les hommes ».

Médenine : le calvaire de Mariam

Tout exil est un arrachement. Le voyage d’un migrant, une odyssée. Et souvent un calvaire. Je regarde Mariam et son ventre, énorme. À 28 ans, réfugiée au centre d’accueil du Croissant-Rouge à Médenine, elle n’a pas l’air d’une jeune femme sur le point d’accoucher de jumeaux. Son regard, son corps. Une petite vieille. Dix ans de guerre ont détruit la Sierra Leone, surtout la région de Kono, riche en diamants. Je me rappelle les villages, les gens amputés d’un bras, des deux, à la machette, à hauteur du coude ou de l’épaule « manches courtes, manches longues ». Après sa naissance, Mariam a grandi sans ses parents morts à la guerre. En 1999, elle est recueillie par sa grand-mère, grande prêtresse de l’excision. En 2015, quand la vieille dame meurt, le village exige que Mariam prenne sa place. Elle refuse. « Les autres ont menacé de m’exciser une seconde fois », dit Mariam. Autant dire une condamnation à mort par hémorragie. Elle fuit. Un taxi-scooter de nuit pour Makeni, puis Freetown, la capitale. Un bus pour la Guinée-Conakry, le Mali, le Burkina, jusqu’au Niger. À Conakry, elle a passé un contrat avec une agence de passeurs, trois millions de leones – l’équivalent de 400 euros. Pour tout le voyage. La Toyota libyenne qui l’emmène d’Agadès jusqu’à Sebha s’arrête en plein désert. Il faut payer deux cents dollars de plus. Les passeurs choisissent les femmes les plus minces. Et les violent. Cinq femmes sur sept, dont Mariam, 26 ans, qui a la malchance d’être jolie. À chaque check-point, le scénario est le même : « Moi, ils m’ont violé quatre fois sur le chemin. » Dans le désert, des Libyens en week-end partent à la chasse aux migrants. Ils sont armés, bloquent le véhicule, parlent de prise d’otages. Le chauffeur doit négocier. Le viol des passagères contre la liberté. Quatre attaques, quatre viols collectifs. Dix-huit jours de terreur. À Tripoli, Mariam se cache, ne sort que pour acheter du pain le jour de Noël. C’est trop. Une voiture la suit, la bloque. On lui met un revolver sur les reins : « Monte ou je t’abats comme une chienne. » Cinq ou six heures de trajet, un bandeau sur les yeux. Arrivée dans un immeuble en construction, elle retrouve cinq femmes migrantes dont une le ventre en sang : « Tu as été kidnappée. Si tu ne payes pas, ils te violent. » Le gang s’appelle les Asma Boys, les « Bad Boys », et exige 800 euros, qu’elle n’a pas. Le boss la fait venir dans son bureau, déshabiller de force par ses acolytes, et la viole. Mariam réussit à appeler le passeur de Conakry, un Guinéen surnommé « Connection man », celui à qui elle a confié ses économies avant le voyage. Il négocie par téléphone : 500 euros. Quatre jours après, elle est de retour à Tripoli. Le passeur lui indique une clinique pour faire soigner aux antibiotiques son ventre et ses cuisses abîmées par la brutalité des hommes. En janvier 2018, sur une plage de Zouara, la jeune femme à peine remise embarque avec cent cinquante autres migrants sur un zodiac déjà en train de se dégonfler. Pistolet au poing, les passeurs désignent un « capitaine », qui ne se doute pas qu’il risque à l’arrivée d’être considéré comme le passeur par les policiers italiens. Départ de nuit vers 23 heures. « Les Arabes nous ont remorqués loin du rivage avant de nous abandonner », dit Mariam. Vers neuf heures du matin, l’eau s’engouffre dans le bateau. On essaie de colmater le trou avec des vêtements. En vain. Une heure plus tard, l’embarcation coule à pic. Cris, hurlements, panique. La plupart des migrants ne savent pas nager. Ils se noient aussitôt. Mariam aperçoit un gosse de quatre ans, les yeux révulsés. Sa mère dans le coma : « J’ai attaché l’enfant dans mon dos avec mon turban. Et j’ai nagé. » À bout de forces, elle voit approcher un canot de sauvetage envoyé par l’Aquarius de SOS Méditerranée. Mais une vedette libyenne est plus rapide. Et les sauveteurs de l’Aquarius doivent assister, impuissants, à l’intervention maladroite des gardes-côtes de Tripoli. Bilan : 53 morts. Sur le dos de Mariam, l’enfant est inconscient. Sa mère est morte. Les survivants, trop nombreux, sont transférés au plus près, à Sfax, sur la côte tunisienne.

Août 2018, sa demande d’asile est rejetée. L’OIM lui fait savoir qu’elle n’a pas le choix, ce sera la Sierra Leone. Donc la mort. Le 8 octobre, Mariam marche dans le désert vers la Libye, en espérant rejoindre un centre qui organise les retours des migrants. Très mauvaise idée. Le chauffeur de taxi qui la conduit avec d’autres vers le centre… les vend à un Libyen. Retour à Zouara, cette fois dans un chantier en construction. Il faut payer. Sinon… Ce jour-là et les jours d’après, des visiteurs paient le patron pour se servir sur les captives.

Soudain, Mariam se tait. Jusqu’ici, elle racontait d’une voix froide. Là, elle éclate en sanglots. Respire. Reprends. 

Le 26 novembre, elle se met à vomir à répétition. Un des gardiens est un migrant, soudanais. Lui aussi l’a violée. Elle tape sur son téléphone : « Je suis enceinte, je veux fuir. » Il lui répond : « Moi aussi. Je veux quitter ce pays. Me faut 500 euros. » Quatre femmes se cotisent. Une nuit, le gardien les pousse dans un taxi vers Ras el Djedid, à la frontière. Mariam passe les barbelés, marche, sans eau, neuf heures d’affilée. De l’autre côté, en Tunisie, un passant lui donne cinq dinars pour le bus. Le 28 novembre, la voilà au centre d’accueil de Médenine.

Tout est à refaire. Comment ? Elle ne sait plus. Surtout avec son ventre énorme. Enceinte de neuf mois, sur le point d’accoucher de deux garçons, nés d’une vingtaine de viols.  

Carte et illustrations PHILIPPINE BRENAC

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