De quoi parle-t-on quand on parle de violences ? On ne peut pas mettre sur le même plan les destructions matérielles et les violences corporelles. Dans la loi comme dans le vocabulaire médical, la violence implique des atteintes physiques et, dans le cas des violences les plus graves, le risque de décès ou de blessures irréversibles.

À la fin du XIXe siècle, la France a fait partie des pays pour lesquels la démocratie impliquait que le gouvernement ne puisse plus tuer ses citoyens. Pendant plus d’un siècle, on a ainsi mis en place des pratiques pour respecter cet objectif, et notamment la mise à distance des manifestants et des forces de l’ordre. Au tournant du XXIe siècle, certains pays se sont fixé de nouveaux buts : la désescalade et l’absence de mutilations. En Angleterre, pendant les émeutes de 2011, des hommes politiques ont proposé d’utiliser des LBD (lanceurs de balle de défense), une arme dont la police britannique disposait pour gérer les prises d’otage ou maîtriser un forcené, notamment. Mais les autorités de la police de Londres ont refusé, pour ne pas détruire le modèle de police par consentement qu’ils prônent. Au dilemme qui se présentait à elles – peut-on rétablir l’ordre au prix de mutilations ? –, elles ont répondu par la négative. D’autres pays ont suivi la même voie, ceux d’Europe du Nord et même l’Allemagne, où est pourtant né le phénomène Black Bloc. La France, elle, ne s’est pas inscrite dans ce second mouvement de transformation du maintien de l’ordre et a fait le choix, comme la Pologne ou l’Espagne, d’autoriser ce type de violences. Elle a fait ce choix en armant davantage sa police, avec, entre autres, des LBD et des grenades de désencerclement.

Peut-on faire respecter l’ordre sans faire usage de la force ? Non, certainement pas. Mais, entre pays, il y a d’importantes différences de degré dans l’emploi de la force. Dans l’Égypte actuelle, le pouvoir ne s’impose aucune limite. Dans nos démocraties, ces limites existent. Aujourd’hui, en France, l’on devrait ouvrir un débat pour fixer cette limite, au vu des dégâts causés par des armes qui mutilent mais ne tuent pas, ou rarement. Car il n’est pas question d’incriminer les policiers eux-mêmes : on ne peut pas leur demander de désobéir à des stratégies qui leur sont imposées. Les pratiques de maintien de l’ordre sont toujours dépendantes des décisions politiques. Personne n’interdit aux pays du Nord d’utiliser des LBD. Mais ils se l’interdisent eux-mêmes, au nom de valeurs morales.

Il y a une vingtaine d’années, Berlin connaissait régulièrement des manifestations violentes. Une nouvelle municipalité a alors cherché des solutions de résolution de conflit alternatives, en associant par exemple plus largement la population à la célébration du 1er Mai avec de nombreuses animations, afin d’éviter les face-à-face avec des groupes radicaux. Mais aussi en ayant recours aux interpellations ciblées, afin d’arrêter les individus les plus destructeurs ! Dans les pays qui cherchent la désescalade, il y a également davantage d’échanges d’informations : les policiers sont mieux informés sur la diversité des groupes qu’ils ont face à eux, afin d’éviter l’indifférenciation – cette idée que tout le monde serait violent ou complice. Et les manifestants eux-mêmes sont informés, grâce à des haut-parleurs, des intentions ou des mouvements des policiers, pour éviter les charges ou les nasses qui peuvent créer de la panique ou de l’excitation. La désescalade doit ainsi servir à séparer les groupes problématiques de la masse des manifestants non violents, et à prévenir un niveau de conflictualité susceptible de produire de telles violences. 

 

Conversation avec JULIEN BISSON

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