Reportage

La recette antifrontiste de Dreux

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C’est lui qui prononce « Front national » le premier. La condition pour obtenir un rendez-vous avec Gérard Hamel était pourtant de taire le sujet. Pour garder l’extrême droite à distance, le maire de Dreux (LR) emploie la même stratégie depuis vingt ans : l’oublier. Et donc, ne jamais en parler.

Mais difficile d’y échapper quand on est à la tête d’une ville qui, depuis trente-deux ans, est hantée par le souvenir de Jean-Pierre et Marie-France Stirbois. En 1983, ce couple avait permis au Front national de remporter ses premiers succès électoraux et fait de Dreux, ville de 32 000 habitants à une centaine de kilomètres de Paris, le berceau du lepénisme. 

Lorsqu’il se présente aux élections municipales de 1995 contre celle que les médias appellent « la veuve Stirbois » – son mari est mort dans un accident de voiture – Gérard Hamel ne pense pas faire le poids. « Elle m’impressionnait, confie-t-il de sa voix grave et posée. Au début, je n’osais pas l’affronter en public. »

Il est pourtant élu avec 60 % des voix. Le nouveau maire (à l’époque RPR) est conscient du défi qui l’attend : chasser définitivement le Front national et re­­dorer l’image de la ville. Ce qu’il s’appliquera à faire dès son premier mandat. 

Sa recette ? Le silence. « Moins on en parle, mieux ça vaut », insiste-t-il, regrettant le chahut médiatique qui continue d’accompagner la montée frontiste. « Je trouve déplorable que les politiques, et notamment la gauche au pouvoir, ne parle que du Front national, dit-il. C’est lui dérouler le tapis ! »

Mais l’ignorer ne suffit pas : « Il faut agir là où le FN appuie, là où ça fait mal. » En d’autres termes, s’attaquer à la petite délinquance qui constitue, à l’époque, la préoccupation première de 84 % des habitants. Ville-dortoir peuplée d’ouvriers, originaires d’Afrique du Nord pour une large part, Dreux est frappée par le chômage et la pauvreté. L’insécurité règne du centre-ville jusqu’aux quartiers périphériques, construits « trop rapidement » dans les années 1960 pour répondre à la vague d’immigration. Gérard Hamel se souvient que « les pompiers se faisaient caillasser et que 150 à 200 voitures brûlaient chaque année ».

Pour sécuriser et renforcer la ­cohésion sociale, il lance le « plan d’action sociale et sécurité » (PASS), première grande mesure de sa carrière de maire. Répressif mais pas seulement, il prévoit 59 actions dont la création de comités de quartier, d’écoles de sport spécialisées, d’événements culturels et la mise en place d’un système de vidéosurveillance sur la voie publique. Sans compter l’augmentation du nombre de policiers municipaux, même si, pour lui, « la sécurité n’est pas seulement une affaire de flics ». « En trois ans, la délinquance a chuté de 40 % et a cessé d’être un sujet de préoccupation quotidien », conclut-il.

Deuxième fléau : l’évasion commerciale. Les Drouais ont pris l’habitude de faire leurs courses à Chartres ou en région parisienne, à quelques dizaines de kilomètres de leur ville. Pour les encourager à consommer à Dreux, l’ancien chef d’entreprise du bâtiment fait construire Les Coralines, un centre commercial de 55 000 mètres carrés, créant par la même occasion 800 emplois.

Parallèlement, il entreprend de réhabiliter les espaces défavorisés. « Il fallait rendre leur dignité à tous les Drouais en leur donnant les moyens de s’approprier leur ville. On a fait 240 millions d’euros de travaux », affirme-t-il. Dans les quartiers sud, les grands ensembles sont rasés. Pour favoriser la proximité entre habitants et élus, il divise la ville en six quartiers et met en place, pour chacun d’entre eux, une mairie spécifique. Elles assurent les mêmes services que la mairie centrale, recensent et règlent les problèmes du quotidien. « On n’a pas attendu que l’État nous demande de prendre des initiatives, explique-t-il. Les conseils citoyens, c’était ça. » Un grand nombre de Drouais ne parlant pas le français, la ville distribue des documents explicatifs sous forme de bandes dessinées pour leur faire comprendre ce qu’ils peuvent attendre de ces nouvelles structures. Ces mairies de quartier ont depuis été remplacées par des « maisons Proximum » qui laissent davantage de place aux associations locales, et moins aux élus. 

« C’est une mauvaise chose, constate Gérard Hamel. Les gens se plaignent d’avoir perdu cette proximité. Dès janvier 2016, je remets en place des élus dans les quartiers. »

À l’est de la ville, le quartier des Oriels symbolise les efforts de Gérard Hamel. Au pied des tours jaune ocre fraîchement repeintes, sur une petite place goudronnée, se trouve la maison des associations. Dans le hall, une dizaine de femmes musulmanes discutent avec enthousiasme, alignées sur un banc. Elles attendent le début de leur cours de français. Shafiq Rafet y est inscrite depuis deux ans. Originaire du Pakistan, elle est arrivée à Dreux en 1986, et n’a jamais quitté son quartier. À l’époque, il s’appelait encore Les Chamades. Gérard Hamel, elle ne l’a jamais vu personnellement mais dit l’apprécier. « Maintenant, nos maisons et nos quartiers sont propres », assure-t-elle dans un français hésitant. 

Sur la place pavée du centre historique, à dix minutes en bus des Oriels et à deux pas du beffroi, des Drouais de naissance déjeunent à la table d’une brasserie. Tous saluent les efforts de leur maire, mais estiment que le défi n’est pas relevé. 

« Il n’y a pas de doute, il a bien rénové la ville, souligne Sylvain, au chômage depuis cinq mois. Mais de là à parler de cohésion sociale… ! Des quartiers entiers, comme Les Bâtes, sont encore délaissés. » Franck, employé dans l’industrie pharmaceutique, est encore plus radical : « La cohésion sociale, c’est d’la flûte ! La mairie prend des mesures contradictoires. Regardez Les Coralines ! Tous les commerçants ont déserté le centre pour s’y installer. » Il regrette aussi qu’il n’y ait pas plus d’interaction entre le centre et les quartiers, et entre les quartiers eux-mêmes : « La mixité n’existe pas, dit-il. Les communautés se regroupent entre elles et n’échangent pas. »

Gérard Hamel sait qu’il lui reste des promesses à tenir. Avec un taux de chômage avoisinant les 23 %, un accroissement du trafic de drogue et des quartiers entiers à réhabiliter, l’équilibre est fragile. Et il sait que véhiculer une bonne image de sa ville est indispensable. Malgré tout, il considère que sa mission est en partie accomplie : « L’extrême droite a disparu, constate-t-il, assis derrière son bureau de maire. Bien qu’il reste des électeurs, elle n’a plus aucune structure à Dreux. » En 1983, le succès local du Front national était lié, en grande partie, au charisme des Stirbois. Aujourd’hui, ce parti reste cantonné en fond de décor, sans complètement disparaître du paysage. 

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