La voix du poète

Un envieux

Nâzim Hikmet (1901-1963)

Deux grues au bord d’un étang, peinture du xviie siècle, Inde, Empire moghol
© RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Daniel Arnaudet
Deux grues au bord d’un étang, peinture du xviie siècle, Inde, Empire moghol
© RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Daniel Arnaudet

 

Quel envieux tu fais
comment peux-tu être jaloux de l’oiseau
parce qu’il vole ailes déployées ?

 

Vraiment tu crèves d’envie,
passe encore de te rêver libre comme le vent
mais te vouloir eau qui ruisselle…

 

Quel envieux tu fais
ne te suffit-il donc pas d’être poète
pour que tu regrettes de ne pas être grain de blé…

 

1947


Extrait du recueil Il neige dans la nuit et autres poèmes, traduit du turc par Münevver Andaç et Güzin Dino
© Éditions Gallimard, 1999

 

On ne peut pas vivre sans espoir, nous répète Nâzim Hikmet. Le grand poète turc était marxiste. Étudiant à Moscou au début des années 1920, il assiste aux bouleversements révolutionnaires et apprend des avant-gardes russes à répercuter dans son vers les sursauts du monde moderne. Dans ses amples épopées, le langage parlé, les termes concrets s’associent aux images élémentaires pour chanter les inconnus qui font l’Histoire. Car ce sont ces derniers, les plus pauvres, qui forment la grande humanité. De 1923 à 1945, la toute nouvelle République de Turquie est aux mains d’un parti unique, fondé par Mustafa Kemal, dit Atatürk. Les prises de position de Nâzim Hikmet le conduisent en prison de 1932 à 1935. Puis une nouvelle fois en 1938. Il faudra des grèves de la faim et la mobilisation internationale pour qu’il soit libéré douze ans plus tard. Le court poème Un envieux est rédigé en 1947. En quelques vers, Nâzim Hikmet parvient à dire la douleur de l’homme incarcéré mais aussi la mission de l’écrivain. Quoi de plus simple pour parler de la liberté que cet oiseau qui s’envole, ce vent qui souffle, cette eau qui ruisselle ? Par la référence surprenante à l’envie, connotée négativement, le poète renouvelle ces images à la symbolique immémoriale. Les répétitions, l’apostrophe, l’oralité des structures contribuent à l’émotion née de cette lamentation paradoxale qui moque la douleur. Jusqu’à cette dernière strophe qui, par la négative, espère ensemencer le cœur des hommes d’un combat nécessaire. 

[…]
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