Point de vue

Des enjeux toujours brûlants

Ce 16 juillet 2009, le professeur Henry Louis Gates, 59 ans, intellectuel noir américain de premier plan, directeur du Centre d’études africaines et afro-américaines de Harvard, auteur et documentariste prolifique, rentre d’une visite en Chine. Il fait nuit et il ne parvient pas à ouvrir la porte de sa maison, à Cambridge, quartier où résident nombre d’enseignants de la célèbre université. Un citoyen bien intentionné appelle immédiatement la police. Un Noir commet une effraction... Le sergent James Crowley arrive rapidement sur les lieux. Gates tente de s’expliquer. Rien n’y fait. Un Noir habitant un tel quartier ? Allons donc ! On imagine le dialogue : « Enfin, j’enseigne à Harvard. – C’est ça, et moi je suis le fils du pape… » Le professeur s’énerve. Il est alors accusé d’« insubordination » et embarqué au commissariat.

Il sera libéré le lendemain et les charges contre lui levées cinq jours plus tard. Ayant jugé l’action du policier « stupide », Barack Obama, entré en fonction six mois plus tôt, s’est alors vu accusé par les conservateurs de se positionner en tant que Noir, alors que sa fonction consiste à défendre les forces de l’ordre. Le président finira par inviter le professeur et le policier à boire une bière en sa compagnie à la Maison-Blanche. Mais la rage policière perdurera, car Obama avait aussi osé déclarer, dans sa première réaction, « nous savons qu’au-delà de cet incident, notre pays a une longue histoire d’Afro-Américains et de Latinos arrêtés de manière disproportionnée par les forces de l’ordre ». Ces propos lui vaudront les pires invectives de ses contempteurs. 

Le cœur de l’affaire est là, dans cette obstination des diverses polices, surtout des puissantes polices municipales, comme la NYPD à New York ou la LAPD à Los Angeles, et de leurs supporters, à nier l’évidence : des contrôles au faciès aux innombrables victimes des brutalités policières, la part occupée par les Noirs est particulièrement élevée. Encore Obama avait-il pris soin, pour éviter de se voir accusé de prendre le seul parti des Noirs, d’indiquer que le taux « disproportionné » d’arrestations concernait aussi les Hispaniques, ce qui n’est que relativement exact : ces deux groupes sont victimes d’abus policiers proportionnellement plus nombreux que les Blancs ou les Asiatiques, mais les Noirs le sont beaucoup plus que les Hispaniques. Dans un pays où les forces de l’ordre usent de leurs armes avec immensément plus de facilité qu’en Europe, un jeune Noir de 15 à 19 ans court vingt fois plus le risque d’être abattu par un policier qu’un Blanc du même âge, selon l’étude du site Pro Publica « Deadly Force, in Black and White » publiée le 20 octobre 2014. Mais lorsqu’en décembre 2014 le maire de New York, Bill de Blasio, dont la femme est noire et qui a deux enfants métis, se permettra une remarque sur les violences policières – « la vie des Noirs compte. Cette phrase ne devrait jamais être prononcée, tant la chose devrait être évidente. Mais notre histoire, malheureusement, requiert que l’on rappelle que la vie des Noirs compte » –, les responsables de la NYPD organiseront une véritable tentative de sédition contre lui. 

Et la justice n’est pas en reste, comme le montre la surreprésentation des Noirs parmi les victimes des condamnations à mort. De même, les taux et durées d’incarcération des Noirs, à délit similaire, sont immensément plus importants que ceux des autres. Dans la dernière livraison de la New York Review of Books, datée du 21 mai 2015, le juge Jed Rakoff indique que sur 2,2 millions d’hommes américains incarcérés, plus de 840 000 sont des Noirs, soit 39 % alors qu’ils ne constituent que 12 % de la population. Parmi les 20-24 ans, près d’un jeune Noir américain sur neuf est incarcéré ! Un phénomène lourd de conséquences sociales et politiques. Car la prison n’est pas seulement handicapante pour la réinsertion sociale ultérieure. Elle constitue aussi un handicap politique. Recouvrer ses droits civiques après en avoir été privé pour cause d’emprisonnement relève souvent aux États-Unis du parcours du combattant. Entre les personnes incarcérées et celles sorties de prison en Virginie, en Floride ou au Kentucky, un Noir sur cinq en âge de voter est privé de ce droit, note l’historien Juan Cole dans un article publié le 18 août 2014 sur le site NationofChange. 

Deux générations après l’abolition juridique de la ségrégation raciale, la « question noire » reste donc prégnante comme jamais aux États-Unis. Ses enjeux y font l’objet d’une attention constante, que l’accession d’un président noir (qui se revendique tel, même s’il est de fait métis) n’a semble-t-il fait qu’exacerber, en particulier sous l’impact du mouvement ultraconservateur du Tea Party. Situation paradoxale : d’un côté, toutes les études le montrent, le racisme en général et anti-Noirs en particulier apparaît en recul constant aux États-Unis depuis un demi-siècle. Et les unions entre ressortissants de groupes « ethno-raciaux » différents, Noirs inclus, sont en forte augmentation depuis dix ans. De l’autre, malgré l’émergence en leur sein d’une classe capitaliste et de classes moyennes professionnelles aisées, les Noirs restent non seulement beaucoup plus ghettoïsés que les autres minorités (Hispaniques, Asiatiques, etc.), non seulement plus sujets à un contrôle policier et une répression juridique plus sévères, mais ils sont aussi ceux qui, proportionnellement, ont connu la régression la plus impressionnante de leur niveau de vie moyen depuis les années 1980.

Ainsi, la « question noire » recoupe-t-elle aux États-Unis les enjeux sociaux et politiques. Ceux d’une « communauté raciale », au sens américain du terme, de toutes la plus confinée, malgré les progrès, dans un isolement socio-­économique agrémenté d’un large déni du poids du passé esclavagiste et ségrégationniste et de la réalité d’une « culture afro-américaine ». Confer le temps qu’il a fallu – deux décennies – pour qu’enfin soit adoptée la décision d’ériger à Washington un musée consacré à l’histoire des Afro-Américains. Confer encore la sortie récente d’un film satirique comme Dear White People, qui montre à la fois combien les Noirs continuent de se sentir incompris ou salis par le comportement de Blancs incapables de tenir compte de leur passé et de leur identité, mais combien, aussi, ils sont eux-mêmes prisonniers d’une vision de soi essentiellement « ethno-raciale ». 

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