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Les secrets d’un axe israélo-saoudien inédit

L’heure est au réchauffement entre l’État juif et les monarchies arabes de la région. Des ministres de Benyamin Netanyahou en parlent ouvertement. Et si rois et émirs arabes se font plus discrets, c’est uniquement pour ne pas froisser leurs opinions. Il faut faire comme si rien ne changeait pendant que tout change. D’ailleurs, Israël ne demande à aucun de ses interlocuteurs arabes de préalablement le reconnaître comme « État juif ». Et ces derniers n’ont nul besoin de reconnaître Israël pour négocier des projets d’avenir avec lui. 

Début septembre 2017, la presse israélienne s’était soudainement enflammée : le prince Mohammed Ben Salman, dit MBS, nouvel homme fort de l’Arabie saoudite, aurait effectué une visite secrète en Israël, où il aurait rencontré Benyamin Netanyahou. Visite jamais confirmée, mais des fuites de source gouvernementale l’accréditaient. Et le 19 novembre le ministre de l’Énergie israélien, Yuval Steinitz, assurait qu’Israël « entretient des relations, en partie secrètes, avec des pays arabes et musulmans ». Il citait, nommément, « l’Arabie saoudite ou d’autres ». Une semaine auparavant, le général Gadi Eizenkot, chef d’état-major israélien, avait publiquement évoqué des « échanges de renseignements » dans un contexte d’« intérêts communs » avec Riyad.

Certes, ce bouleversement des relations entre Israël et certaines monarchies du Golfe est essentiellement accrédité par des sources israéliennes. Mais nombre d’indices montrent un fond de réalité. Un exemple entre cent : le 22 octobre 2017, l’ex-patron historique du renseignement saoudien, le prince Turki Al-Fayçal, dont le poids reste considérable dans son royaume, débattait avec Éphraïm Halévy, un ancien chef du Mossad (les services secrets extérieurs israéliens), dans la grande synagogue new-yorkaise Emanu-El. Le thème : le nucléaire iranien. Sans surprise, le Saoudien soutenait la position radicale de son pays et la décision de Donald Trump de rompre l’accord international signé en 2016 avec l’Iran. L’Israélien, lui, était hostile à la remise en cause de cet accord. Mais l’essentiel était ailleurs : pour la première fois, de très hauts responsables des deux pays débattaient publiquement – qui plus est dans une synagogue. 

Aujourd’hui, Robert Satloff, directeur du Washington Institute for Near East Policy (WINEP), le puissant groupe de réflexion qui diffuse les points de vue du lobby pro-israélien AIPAC à Washington, peut emmener une délégation de cinquante personnes à Riyad, où elle est reçue par MBS, juste après l’annonce par Trump de la reconnaissance américaine de Jérusalem comme capitale d’Israël. Au dire de Satloff, le prince a brièvement regretté les propos de Trump pour passer à l’essentiel : « La relation avec les États-Unis et le partenariat potentiel avec Israël. […] Il n’a pas eu un mot sur l’expansionnisme israélien ou l’empiétement israélien sur les droits des musulmans à Jérusalem. Au lieu de ça, il a parlé du futur prometteur de la relation saoudo-israélienne », rapporte-t-il dans le Foreign Policy du 14 décembre. 

Comment en est-on arrivé là ? D’abord, un changement des mentalités s’est lentement opéré après le déclenchement de la seconde Intifada palestinienne, fin septembre 2000. La chaîne qatarie Al Jazeera ouvre alors un bureau à Jérusalem, et l’opinion arabe s’habitue à voir des officiels israéliens interrogés en direct. Au milieu des années 2000, les Émirats arabes unis commencent à envoyer une discrète délégation au salon de l’agriculture qui se tient en Israël. Depuis le début des années 2010, le forum américano-musulman que l’institut Brookings organise annuellement à Doha accueille discrètement des invités israéliens. Cette année, pour la première fois, une délégation diplomatique israélienne a participé à Abu Dhabi (Émirats) aux travaux de l’Agence internationale de l’énergie renouvelable.

Entre-temps, Riyad est entré dans la danse. Un exemple : en juillet 2016, Anwar Eshki, un général saoudien en retraite, emmenait un groupe d’hommes d’affaires et d’universitaires de son pays en Israël. Ils y étaient reçus par une série d’officiels : le directeur du ministère des Affaires étrangères, le responsable militaire des affaires civiles palestiniennes dans les Territoires occupés, etc. Le général saoudien donnait une interview à la radio militaire israélienne. Aujourd’hui, d’autres États sont concernés. Au Bahreïn, petit émirat qui fait face à l’Iran, une monarchie sunnite dirige d’une poigne de fer une population chiite à plus de 60 %. En mai dernier, la Fédération internationale de football (FIFA) y tenait congrès. Trois délégués israéliens y étaient présents. Et le 9 décembre, trois jours après que Trump eut reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël, une délégation de haut rang de vingt-trois Bahreïnis arrivait en Israël pour une visite organisée de quatre jours.

Ces relations de l’Arabie ou d’autres royautés avec Israël se sont forgées par une conjonction d’intérêts alors que Barack Obama était président des États-Unis. Le prédécesseur de Donald Trump était particulièrement mal vu des deux côtés. Dès le départ, son discours du Caire, le 4 juin 2009, avec ses appels à une réforme du monde musulman, avait hérissé le poil de la monarchie saoudienne. Par ailleurs, Obama réduisait de plus en plus la dépendance énergétique américaine à son égard. Son acceptation de l’accès au pouvoir des Frères musulmans en Égypte avait creusé plus encore le fossé entre Riyad et Washington. Enfin, l’accord nucléaire avec Téhéran marquait un basculement terriblement inquiétant pour les Saoudiens : les États-Unis validaient la puissance montante de l’Iran dans la région. 

Du côté israélien, jamais l’opinion n’aura autant détesté un président américain qu’Obama. Parce qu’à deux reprises il aura tenté d’imposer à Israël une paix impliquant l’érection d’un État palestinien. Et parce qu’Israël devra céder face à la nouvelle diplomatie américaine envers l’Iran. Ainsi, pour les Saoudiens comme pour les Israéliens, l’élection de Trump est apparue comme un véritable miracle. En campagne, n’avait-il pas promis de satisfaire l’essentiel des exigences des seconds (sur Jérusalem, le maintien des colonies, le rapport à l’Iran) ? Et n’avait-il pas annoncé un rétablissement de l’alliance prioritaire avec les premiers contre l’Iran ? C’est en raison de cette conjonction d’intérêts que se met aujourd’hui en place l’« alliance » entre Israël et plusieurs États sunnites du Golfe.

Cette association est-elle consistante ou bien conjoncturelle ? Pour Hussein Ibish, chercheur à l’Institut des États arabes du Golfe à Washington, le renforcement d’un axe israélo-saoudien face à l’Iran ne fait aucun doute. Mais « les Israéliens tendent à exagérer la réalité de ces relations dans l’objectif de faire baisser le prix qu’eux-mêmes auront à payer, surtout sur la question palestinienne, s’ils veulent élargir leurs liens stratégiques avec les États arabes ». Et la ligne très favorable au rapprochement avec Israël qu’incarne MBS suscite des remous au plus haut niveau en Arabie même. Ainsi le prince Turki Al-Fayçal, celui-là même qui avait discuté à New York avec son homologue du Mossad, a-t-il publié dans un journal saoudien, le 10 décembre, un article violemment hostile à la décision de Trump de reconnaître unilatéralement Jérusalem comme capitale d’Israël. Sa crainte : que le premier bénéficiaire de cette décision soit… l’Iran, qui fera figure de seul réel défenseur des Palestiniens dans la région, l’alliance de l’Arabie avec Israël apparaissant à l’inverse comme une preuve de faiblesse. 

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