Invisible, mais omniprésent dans notre environnement, l’usage des pesticides fait désormais régulièrement la une des médias. L’énumération mérite d’être faite : malaises d’écoliers après l’épandage de produits de traitement des vignes aux abords d’une école à Villeneuve, en Gironde, effets du Gaucho sur la disparition des abeilles, fin de la vente libre du glyphosate (le célèbre herbicide de la marque « Roundup ») dans les jardineries, reconnaissance du cancer du système immunitaire (lymphome malin non hodgkinien) comme maladie professionnelle pour les agriculteurs ayant été exposés aux pesticides dans le cadre de leur métier, etc. Ces produits ne cessent d’être mis en accusation en raison des traces qu’ils laissent, que ce soit dans le lait maternel, les cheveux ou les cours d’eau, et de leurs effets sur la biodiversité. Sans parler des cancers, des maladies neurologiques et des troubles de la reproduction qu’on leur reproche de massivement favoriser.

Conçus initialement pour lutter contre les mauvaises herbes (herbicides), les insectes nuisibles (insecticides) et les champignons (fongicides), leur usage s’est fortement répandu depuis les années 1950. D’après l’Inserm, plus de mille substances actives ont été mises sur le marché ces soixante dernières années. En France, pas moins de trois cents substances sont actuellement commercialisées dans des familles chimiques allant des organophosphorés (OPP) aux organochlorés (OCP) en passant par les carbamates et les néonicotinoïdes... et ici, pas d’enfumage : nous sommes le premier utilisateur européen de produits « phytosanitaires » avec 80 000 tonnes vendues en moyenne chaque année depuis trente ans.

Si ce chiffre est directement lié à la surface agricole utile (SAU) dont nous disposons (la plus importante d’Europe, avec 28 millions d’hectares), l’usage des pesticides est fortement corrélé aux types de cultures et aux pratiques culturales locales selon les données de l’Inserm. « Aux États-Unis, les herbicides sont les plus utilisés car ils s’appliquent sur les grandes cultures (maïs, blé, soja). En France, les fongicides représentent environ la moitié des tonnages vendus, notamment sur quatre cultures (céréales à paille, maïs, colza et vigne) qui utilisent près de 80 % des quantités de pesticides pour moins de 40 % de la surface agricole utile », explique l’Inserm tout en soulignant que « dans les cultures pérennes, l’utilisation des pesticides est importante alors que la surface totale consacrée à ce type de culture est relativement faible. Ainsi, la vigne, qui représente moins de 3 % de la surface agricole utile, consomme environ 20 % des pesticides ».

Le hic, aujourd’hui, est que ce modèle d’agriculture a des conséquences en matière de pollution et de santé publique. L’usage des pesticides a rendu possible l’augmentation des rendements agricoles, mais il affecte notre santé par voie cutanée, digestive (orale) ou respiratoire. « Nous nous trouvons à l’orée d’un monde inquiétant. […] Dans cet univers, la forêt enchantée des contes de fées laisse place au bois sombre où il suffit de mâcher une feuille, de sucer une goutte de sève pour être foudroyé. C’est un monde où la puce meurt d’avoir mordu le chien, où l’insecte est asphyxié par l’arôme de la plante, où l’abeille rapporte à sa ruche un nectar empoisonné, et fabrique du miel vénéneux », écrivait déjà en 1962 la biologiste Rachel Carson à ce sujet. Avec Silent Spring (Le Printemps silencieux, paru en France chez Plon en 1963), cette multidiplômée (biologie, zoologie et génétique) fut la première, après dix ans de recherche, à dénoncer les effets des pesticides. Son ouvrage, vendu à plus de deux millions d’exemplaires et traduit en 16 langues, s’appuie sur une enquête rigoureuse, des relectures de juges et de scientifiques qui en valident la véracité et permettent à l’auteur de dénoncer un désastre global. Si ce dernier touche avant tout les oiseaux en menaçant leur reproduction, il nous concerne tous en modifiant nos gènes et en affectant notre propre reproduction, explique Rachel Carson.

Ciblant dans son propos l’ensemble des substances chimiques utilisées depuis la fin de la Première Guerre mondiale par une industrie naissante désireuse de se porter garante du soin apporté aux plantes (la phytopharmacie) comme de la science des maladies de la plante (la phytiatrie), elle s’attire ainsi la colère des industriels de la chimie verte en raison de sa critique du DDT, un insecticide qui incarne alors l’essence même des progrès permis par la chimie de synthèse. Le feu des attaques – on la qualifie de lesbienne, de folle ou de communiste ! – n’arrête pas l’écologue qui insiste : « Tout être humain est désormais soumis au contact de produits chimiques dangereux, de la conception jusqu’à la mort. » En vulgarisatrice hors pair, elle prouve déjà à l’époque que les pesticides abîment et tuent le monde vivant tout en modifiant peu à peu les cellules et l’ADN.

Plus de cinquante ans plus tard, ses prévisions sont en train de se réaliser mais les industriels continuent de désinformer le public en masquant la réalité de leur activité avec des arguments phytosanitaires qui cachent les effets dévastateurs de ceux qui tuent bien plus que les bestioles auxquelles ils s’attaquent. Si le DDT a été interdit aux États-Unis puis dans le reste du monde, il a été réintroduit dans certains pays en 2006… et sa persistance est telle qu’on trouve encore des résidus de DDT et de ses dérivés dans ­l’environnement. 

L’Union européenne autorise toujours l’usage de 211 molécules dont certaines ont des effets tout aussi dangereux que celles qui ont été proscrites. En France, un plan Écophyto a été mis en place en 2008 après le Grenelle de l’environnement, mais la consommation de pesticides a continué de croître de 5 % par an entre 2009 et 2013, laissant les partisans de cet encadrement dubitatifs : « Le plan Écophyto a péché par idéalisme, en misant trop exclusivement sur une approche d’incitation au changement de pratiques », souligne d’ailleurs le rapport de Dominique Potier, député PS de Meurthe-et-Moselle, « Pesticides et agro-écologie, les champs du possible ».

Le poids des lobbies agrochimiques et le marché qui encourage plus la production céréalière que les systèmes de polyculture et d’élevage restent des freins de taille. « La question des pesticides est traitée en France au détriment de la société, jusqu’à la caricature », souligne même Fabrice Nicolino, chiffres et arguments à l’appui, dans Un empoisonnement universel (Les liens qui libèrent, 2014). Publié par Greenpeace en mai 2015, le rapport « Santé : les pesticides sèment le trouble » insiste sur le fait que les recherches sur les impacts des pesticides, qui se sont multipliées ces trente dernières années, « mettent en évidence des liens entre exposition aux pesticides et risques accrus de troubles du développement, de détérioration des fonctions neurologiques, de déficiences immunitaires, voire de certains cancers ». De l’énumération des effets sur la santé que l’ONG a compilés, on comprend à quel point les nombreux pesticides de synthèse utilisés dans l’agriculture nous exposent quotidiennement, par le biais des aliments que nous consommons et de l’environnement dans lequel nous vivons, à un cocktail de produits chimiques.

Les solutions existent pourtant pour limiter ces pollutions : il suffirait, comme l’explique le rapport de Dominique Potier, de restructurer le plan Écophyto, mais aussi de supprimer l’usage des pesticides les plus cancérigènes, d’appliquer la directive sur l’utilisation durable des pesticides, de développer le biocontrôle (insectes, plantes, algues) ou encore de miser sur les modèles agroécologiques... Il suffirait

Vous avez aimé ? Partagez-le !