La guerre en Ukraine nous confronte à trois types de vulnérabilités liées à la technologie nucléaire, soit trois possibilités de catastrophe : une liée aux centrales, une à la possibilité d’emploi d’armes nucléaires et une à la leçon que nous en tirerons, que l’une des deux premières catastrophes ait eu lieu ou pas.

L’Ukraine compte quatre centrales nucléaires en opération, soit quinze réacteurs, qui constituent un premier foyer de vulnérabilité matérielle. Elles peuvent être affectées dans le cadre d’une attaque délibérée, d’un accident ou d’une explosion à proximité. Les réacteurs ont besoin d’électricité pour rester sûrs comme nous l’avons vu à Fukushima. Une autre possibilité serait une attaque contre des troupes réfugiées dans une centrale ou un tir d’artillerie qui aboutirait à vider les piscines de combustibles irradiés et des piscines de refroidissement. Ce dont il est question ici est la possibilité d’une contamination du territoire.

« les motifs de l’invasion invoqués dans le discours de Vladimir Poutine ouvrent une possibilité d’emploi d’armes nucléaires »

En outre, la possibilité d’explosions nucléaires demeure : non pas sous forme d’explosion d’armes stationnées en Ukraine – il n’y en a plus depuis 1994 –, mais du fait de la possibilité d’emploi d’armes tactiques dans l’espoir de terminer une guerre dans laquelle la Russie se verrait perdante ou du fait d’une escalade non désirée entre la Russie et l’Otan, dont le risque augmentera si/quand les troupes russes arrivent aux frontières de l’alliance et que l’appui aérien risque de violer l’espace aérien d’un des États de l’Otan. Après vérification auprès de trois spécialistes mondialement reconnus du programme et de la stratégie nucléaire russe, il s’avère que des documents militaires russes prévoient la première possibilité. La similitude entre les conditions dans lesquelles l’emploi d’armes nucléaires russes est considéré dans un document intitulé Principes fondamentaux de la politique de l’État sur la dissuasion nucléaire publié en juin 2020 et les motifs de l’invasion invoqués dans le discours de Vladimir Poutine le 23 février – une menace contre « l’existence même de l’État » – ouvrent une possibilité d’emploi d’armes nucléaires tactiques ou d’un tir de démonstration. S’il peut s’agir de gesticulation, supposer l’impossibilité d’un tel événement est indûment optimiste. Face à une frappe de ce genre, il n’y a pas de protection.

Même si nous évitons une catastrophe nucléaire, une catastrophe politique et épistémologique serait de reproduire l’illusion de la protection ou l’oubli des vulnérabilités nucléaires. Au contraire, nous devons reconnaître que les succès de la dissuasion et de la sûreté nucléaires ne seraient que deux explications possibles de l’issue non nucléaire de cette guerre comme des crises passées. Elle pourrait aussi avoir été causée par des facteurs indépendants ou incompatibles avec ces succès. Certains de ces facteurs, que j’ai appelés « la chance » dans mon essai, s’appliquent déjà à une série de cas historiques, très probablement incomplète, découverts récemment grâce aux efforts de la recherche indépendante. Ils constituent une explication plausible de l’incendie de la centrale de Zaporijjia dont les réacteurs n’ont pas été touchés par le feu, mais où la situation reste critique. Pour éviter cette catastrophe, il sera essentiel de déterminer les causes à l’œuvre. Plutôt que de céder à la séduction rassurante de l’impossible, faisons face avec lucidité et courage à nos vulnérabilités nucléaires. 

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