Je devais y retourner pour en sortir. Je l’ai compris dès le premier jour d’audience. En entrant dans la salle, en m’installant sur un banc, en entendant la sonnerie qui signale la reprise des débats, en me levant pour marquer le respect dû à l’entrée de la cour, en regardant autour les accusés, les parties civiles, la presse, les avocats, j’ai compris que ces cinq années depuis les attentats du Bataclan avaient été une fuite sur place. Quel que soit l’élan que je prenais, la force avec laquelle je tirais sur le fil de ma vie, je revenais toujours au même endroit, ici, dans cette salle d’audience, au cœur de cette soirée qui recommençait ce jour-là. Je crois que j’ai pu garder les attentats loin de moi parce que je savais qu’un jour le procès arriverait. Je savais qu’un jour j’y serais confronté à nouveau, une dernière fois, une première fois, une fois pour toutes.

 

Le 3 juillet, mon avocat m’adresse des documents et un message. Dans le dossier en référence, je reviens vers vous en vue de l’audience prévue à la rentrée s’agissant de l’ouverture du procès des attentats du 13 novembre 2015. En pièce jointe, les informations essentielles, les premières pages de l’ordonnance de mise en accusation, les informations pratiques sur l’audience et la procédure à suivre pour y assister, ainsi que le document à remplir pour la demande d’aide juridictionnelle.

Il y a différentes cases à cocher selon la situation de celui ou celle qui la requiert. Je suis dans la section 4-A et ça se présente ainsi :

Votre situation financière et patrimoniale.

Les situations ne nécessitant pas de déclarer ses ressources.

Cochez le cas correspondant à votre situation :

Vous êtes bénéficiaire du revenu de solidarité active (RSA).
Vous êtes bénéficiaire de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa).
❐ Vous formez un recours devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).
❐ Votre procès a lieu devant le tribunal des pensions ou en appel, devant la cour régionale des pensions.
❐ Vous êtes victime d’un des crimes considérés comme étant les plus graves ou ayant droit d’une victime de tels actes (meurtre, tortures ou actes de barbarie, actes de terrorisme, viol, etc.).

Le vade-mecum en pièce jointe est là pour m’aider. Pour moi, c’est : Vous êtes victime d’un des crimes considérés comme étant les plus graves ou ayant droit d’une victime de tels actes (meurtre, tortures ou actes de barbarie, actes de terrorisme, viol, etc.). Il faut mettre une croix dans le petit carré, cocher la case, accepter de donner un nom à ces événements et, par-là, que ces événements me désignent. Je suis une catégorie administrative, je suis victime de terrorisme, je serai partie civile au procès qui va juger ces actes et leurs auteurs.

Je n’ai jamais accepté cette dénomination, je ne me suis jamais revendiqué comme tel, je crois que je n’ai jamais employé ce mot autrement que pour dire que je ne l’étais pas, victime. C’est la première chose que ce procès m’oblige à accepter, avant même qu’il ne débute, cette dénomination, cette catégorie administrative, victime d’un acte terroriste. Au-delà du mot, c’est la réalité qu’il recouvre que je dois accepter ; en traçant cette croix dans cette case, j’ouvre une première fois les yeux sur la violence de ce que nous avons vécu.

J’ai pensé à suivre le procès en tant que journaliste, je comprends, en l’écrivant aujourd’hui, que je voulais rester spectateur du procès, m’asseoir sur les bancs qui sont réservés à la presse, être là pour raisons professionnelles, juste à côté. Pouvoir regarder les autres victimes en pensant ne pas en faire partie. Je ne suis pas victime, je n’ai pas été victime, je n’ai pas vu le sang, je n’ai pas entendu les balles, je n’ai pas senti la poudre, je n’étais pas dans la salle.

En cochant cette case, je prends ce nom dont je ne voulais pas. Mais ce qui nous désigne ne nous définit pas. Ce document qui m’oblige à assumer mon nom, si je veux être partie à ce procès, ne me réduit pas à ce nom, il définit un espace dans lequel j’ai un rôle à jouer. Je suis victime d’un acte de terrorisme, mais je serai partie civile.

C’est avec nous que le procès d’assises s’ouvre, l’appel des parties. Au vu de leur nombre, ça prend un temps infini quand, d’ordinaire, la tâche est expédiée en quelques minutes. C’est un moment essentiel, il faut établir qui est fondé à être partie à ce procès, permettre à chacun de se reconnaître et de reconnaître ceux qui occupent le même espace que soi. La disposition de la salle va nous astreindre à cette place, un espace qui n’est qu’à nous, et dans lequel nous allons apprendre ensemble, avec le temps, ce que nous sommes et pourquoi nous sommes là. Il y a face à nous la cour, au fond à droite le ministère public, chargé de l’accusation, plus avant les avocats qui nous représentent, face à eux la défense, et juste derrière les accusés.

L’organisation de l’espace dessine la géopolitique des forces en présence. Une cour de justice, au moins à l’ouverture d’un procès, est un continent prêt à entrer en guerre, il faut savoir identifier ses ennemis et reconnaître ses alliés. La salle est mise en scène de sorte que je peux visualiser l’ensemble d’un regard. Nous faisons face à ceux qui sont chargés de juger les faits, en fonction des éléments qu’on leur présentera. Ils sont devant nous, en surplomb, du côté du siège, et, par cette position, je comprends qu’ils ne sont pas de notre côté. Ils ne sont pas là pour nous. Ils sont simplement responsables devant nous en tant que représentants du peuple au nom duquel ils jugent.

Ils sont alignés derrière cet immense pupitre, en haut d’une estrade qui les place au-dessus de tous, le président au centre, les assesseurs à gauche et à droite. Entre nous, au point de rencontre de toutes ces tangentes, il y a l’arène, le lieu de l’affrontement. L’image de l’arène est celle qui m’est venue spontanément, avec ses rangées d’avocats de part et d’autre, le public et la cour, ce lieu qui n’appartient à personne, qui n’est lié à aucun des territoires, est celui où pourront se rencontrer les idées et les arguments. Le lieu d’où émergera aussi la parole, celle des témoins, car c’est là où est installée la barre à laquelle ils seront appelés. Le lieu dans lequel se manifestera peut-être la vérité, au moins, une vérité.

Une cour de justice est un continent prêt à entrer en guerre, il faut savoir identifier ses ennemis et reconnaître ses alliés

Ainsi se présente la géographie de cette salle que je découvre. La place qui est réservée aux parties civiles lors d’un procès d’assises rappelle celle des victimes d’un acte de terrorisme. La définition du terrorisme est complexe et sujette à débat, mais elle se caractérise par le fait que les victimes de cet acte ne sont pas choisies pour elles-mêmes, les cibles ne sont pas la cible, le meurtre est le moyen, la victime est l’outil pour provoquer la terreur qui est le but réel de cet acte. L’affrontement se joue, au travers des victimes, entre une idéologie de destruction et la communauté nationale qu’elle veut détruire.

Il se rejoue symboliquement aujourd’hui, la communauté nationale rétablit l’ordre public en condamnant ceux qui ont été l’outil de cette idéologie, en tant que parties civiles nous en sommes les témoins. Les débats nous traversent. On ne juge pas ces individus pour le mal qu’ils nous ont fait, on les juge pour un trouble à l’ordre public caractérisé par la mort de 132 personnes.

Les parties sont listées au début du dossier d’accusation. J’ai lu un à un chacun des noms. 62 pages de noms les uns après les autres, c’est comme se promener dans un cimetière de vivants. Toutes les stèles ont la même date : 13 novembre 2015.

 

Pour qu’une vérité devienne indiscutable, il faut qu’elle soit discutée, c’est l’enjeu d’un procès. Sortir les éléments un par un et les placer au centre de la salle, dans ce lieu de rencontre des arguments. La vérité ne se dessine pas d’un trait, et la discussion ne la fait pas toujours advenir. Pourtant, le contradictoire est au cœur du procès d’assises. Tout est affaire de mots, c’est le principe de l’oralité des débats. Les mots doivent être libérés des dossiers dans lesquels ils sont enfermés depuis plusieurs années pour être entendus par tous, devenir un bien commun.

C’est ce qui fait de ce procès un espace si particulier. Ici, les mots appartiennent à tous, de manière égale, chacun peut se les approprier, leur donner un sens, la seule concession qui est due en échange, c’est l’écoute. Écouter comment les autres parties s’approprient ces mêmes mots, accepter que, même si on est en désaccord avec le raisonnement adverse, ce raisonnement n’est pas faux, il est un raisonnement qui aura une place égale dans cette procédure à celui qu’on produit soi-même.

« Je n’ai plus envie de vivre chaque jour comme si c’était le dernier, parce que c’est fatigant en fait. »

Les mots des parties civiles, cet automne sera marqué de leur sceau. Pour ceux qui y étaient, le 13-Novembre a arrêté le temps, il a rendu le présent de ce jour-là permanent. Plus de passé, plus d’avenir. Ce même jour qui se répète encore et encore. C’est ce que j’ai compris en écoutant ceux qui y étaient.

Pour les familles, le chagrin est ce présent permanent, mais les attentats sont passés. On s’éloigne chaque jour un peu plus des faits, sans le vouloir, en essayant de les retenir, mais sans avoir vraiment le choix. Ce procès bouscule cette temporalité, il appelle le passé, le fait devenir présent à nouveau en même temps qu’il met le présent entre parenthèses, ce quotidien hors du tribunal qui est renvoyé à « après », quand le procès sera passé.

J’attends la fin du procès puis je vais chercher un nouveau travail. J’attends la fin du procès puis je pars un mois en vacances en Italie. J’attends la fin du procès puis je reprends mes études. J’ai rencontré quelqu’un, mais ça n’est pas le moment, j’attends la fin du procès. Ce sont quelques phrases que j’ai pu dire ou entendre au cours de ces mois passés là-bas.

C’est un temps long. Neuf mois pour accoucher de la vérité. Neuf mois pris à la vie. Neuf mois pour renaître. Chacun suspend son présent pour assister à ce procès, et, lorsqu’on entre dans cette salle, c’est bien un temps différent dans lequel on s’installe. On revit le passé comme s’il était présent. Ce n’est pas le passé qui revient, c’est le passé qui prend la forme du présent, un présent à nouveau, vécu une deuxième fois, et, pour partie, une première.

« J’ai ramassé dans ma bouche, par le trou fait dans ma joue, des éclats de dents qui me faisaient tousser, pour ne pas attirer l’attention des terroristes qui étaient à quelques centimètres de moi. »

Mon histoire commence dans la nuit du 13-Novembre. Je lisais dans le lit, le calme de mon fils dans sa chambre absorbait le silence, le téléphone a vibré, et le silence est arrivé. Il est resté. Je me dis parfois qu’il est resté jusqu’à ce jour où j’ai entendu d’autres que moi raconter cette histoire.

Neuf mois pour accoucher de la vérité. Neuf mois pris à la vie. Neuf mois pour renaître

Je n’ai pas relevé l’identité de ceux qui ont prononcé ces phrases, je me souviens des visages, mais j’ai effacé les noms car, je crois, si ces histoires sont individuelles, elles forment un récit commun. J’ai mis longtemps à comprendre – et, à vrai dire, je l’ai compris en entendant le premier témoin – que j’en faisais partie moi aussi.

Je n’ai noté que des fragments, car je voulais garder les mots à cet endroit, dans cette salle, ne pas les sortir de cette intimité dans laquelle ils peuvent être entendus sans provoquer l’effroi, sans qu’ils appartiennent seulement à celui qui les prononce mais qu’ils puissent être supportés par tous. Peut-être voulais-je aussi qu’ils ne me suivent pas, les circonscrire à cet endroit, les laisser là définitivement.

Voilà ce présent dans lequel je suis plongé. Un présent que je ne connais pas. Je n’étais pas là-bas ce soir-là. C’est ce que disent tous ceux qui y étaient, j’étais là-bas.

« J’ai appris à voler autrement. »

Elle le dit d’une voix minuscule. Elle était en terrasse, avec son frère, et son récit est le même. Je n’y étais pas moi. Je n’y étais pas du tout. Ni en terrasse ni au stade, j’étais chez moi, j’étais en sécurité. J’y suis aujourd’hui à travers les mots de ceux qui en sont revenus.

Cent trente fois la mort. Des centaines de fois la mort, proche, juste là, qui frôle, qui condamne et qui épargne. Ils ne sont plus les mêmes. Ce sont des morts qui dialoguent entre eux à la barre. Ceux qui n’ont plus la parole parce qu’ils n’en sont pas revenus et ceux qui parlent pour eux, avec la voix de cette partie d’eux-mêmes qui a disparu sous les corps, l’odeur du sang et de la poudre.

« L’identité se fracture et il faut faire le deuil de qui on était. »

Je ne saurais dire qui était où, qui a vécu quoi, comment chaque histoire a commencé et comment elle s’est terminée. Je veux dire précisément, car toutes ont commencé de la même manière, avec ce bruit de pétards, et toutes se sont terminées de la même façon. C’est un seul récit qui commence à émerger de ces témoignages. Comme si chacun prenait la suite de l’autre dans une histoire écrite à plusieurs mains.