Louise Michel m’accompagne, en pointillé, depuis qu’à 17 ans j’ai décrété que la Commune était mon événement historique préféré. Un ami m’a offert, lors de mon anniversaire suivant, La Commune, histoire et souvenirs, ce texte que j’ai découvert troué de poèmes et de chansons et constamment attaché à rappeler la présence des femmes, qu’elles soient ambulancières ou soldats. Dans le grand appartement du xxe arrondissement où se sont déroulées la plupart des fêtes étudiantes que j’ai connues, son visage était là, partout, en pochoir autour des portes (même si, de l’avis général, le pochoir était un peu raté et qu’il était difficile de déterminer s’il s’agissait de Louise Michel ou de ­Ségolène Royal). J’aimais aussi qu’elle se soit, un temps, choisi comme nom de plume Enjolras, mon personnage chéri parmi tous ceux des Misérables – même si l’hommage me paraissait risqué puisque le héros de Victor Hugo finit fusillé, lorsque la barricade que lui et ses camarades ont érigée est prise par les gardes nationaux. Avec les années, comme j’avançais dans ma vingtaine, la figure tutélaire de Louise Michel s’est un peu estompée. L’appartement à pochoirs a été loué à d’autres. Le livre de souvenirs de la Commune s’est trouvé rangé dans un carton pendant mes déménagements successifs entre Budapest et Paris…

Je retrouve la pétroleuse à vingt-deux mille kilomètres de Montmartre, en septembre 2019, alors que j’arrive à Nouméa pour le SILO, un salon du livre itinérant. Je ne connais presque rien de la Nouvelle-Calédonie, à l’exception de quelques souvenirs de bagne de Louise Michel, mais, à l’occasion de ce séjour, les écrits de la militante anarchiste reviennent dans ma vie d’une manière tout à fait inattendue. En effet, l’historien Louis-José ­Barbançon me demande si je connais l’histoire des « Arabes de Caledoun ». Comme je réponds que non, il m’explique, me raconte, tend le doigt vers tel ou tel croissant de lune resté gravé sur une pierre. Il s’avère qu’en réalité, c’est une histoire dont je connais bien le début : d’ailleurs, je l’ai un peu racontée. En 1830, ­l’armée française envahit l’Algérie et entreprend de conquérir ses territoires immenses et disparates par des batailles et des massacres successifs. Dans les vingt années qui suivent le débarquement de l’armée française, plusieurs de ces batailles seront menées par Mac Mahon, futur boucher de la Commune, qui, pour l’instant, ne tue que des « indigènes », ce que personne ne songe à lui reprocher. Au contraire, on le nomme gouverneur général. En mars 1871, en ­Kabylie, Mohamed El Mokrani prend la tête d’une révolte des spahis et des villageois qui grondait depuis longtemps déjà. Au cours de ce printemps, ce sont entre cent et deux cent mille Kabyles qui se soulèvent, ­s’emparent de ­Palestro, brûlent les villages coloniaux… Au même moment, à Paris, le peuple refuse de rendre les canons et déclare la ­Commune. Pour le dire avec les mots de Louise Michel, « elle est en réalité depuis toujours, sous tous les noms que prend la révolte, cette union des spoliés contre les spoliateurs ; mais à certaines époques telles que 71, elle frémit davantage devant des crimes plus grands, ou peut-être il est l’heure de briser un anneau de la longue chaîne d’esclavage ». De part et d’autre de la ­Méditerranée, la répression est sanglante. De part et d’autre de la ­Méditerranée, on estime que les insurgés survivants, lorsqu’ils ne sont pas condamnés à mort, méritent la déportation au bagne. Ils sont envoyés en Nouvelle-Calédonie.

Les déportés algériens, qu’on appellera les « Arabes » alors que la majorité est kabyle, apparaissent alors aux portes du récit de Louise Michel : « Un matin, dans les premiers temps de la déportation, nous vîmes arriver, dans leurs grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s’être, eux aussi, soulevés contre l’oppression. Ces Orientaux, emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et bons, et d’une grande justice […], et je crois que nous les reverrions tous avec grand plaisir. » Si elle n’échappe pas à la rhétorique paternaliste courante à l’époque, Louise Michel est marquée par cette déportation commune et, dans « Le temps tempête de la révolution mondiale* », elle consacre une part égale à la révolte d’El Mokrani et à la ­Commune, ne faisant que citer les événements russes ou ceux de ­Philadelphie. Elle raconte le soulèvement kabyle, d’ailleurs, comme si elle avait été présente : « L’un des cheiks, alors, ­descendit de cheval et gravit lentement la hauteur d’un ravin que balayait la mitraille… »

Au contraire des communards, la plupart des « Arabes » déportés en 1871 ne sont jamais rentrés chez eux. Leurs descendants vivent encore en Nouvelle-­Calédonie et depuis un an, j’écris timidement sur l’une d’entre eux. 

 

* Extrait de La Commune, repris dans l’anthologie Louise Michel, À mes frères, Libertalia, 2019.

 

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