Notre philosophie du temps est grandement tributaire du rapport que nous entretenons avec lui. D’où notre empressement à lui attribuer autant de qualificatifs que nous voyons de temporalités différentes : ainsi parlons-nous de temps « vide » sous prétexte que rien ne se passe, ou que nous nous ennuyons ; de temps « cyclique » dès que nous voyons des événements se répéter à l’identique ; de temps « psychologique », avec l’idée qu’il s’agirait là d’une sorte de second temps, autonome, qui évoluerait de lui-même sans se soucier de l’heure qu’indiquent les montres ; mais aussi de temps « biologique », « géologique », « cosmologique »… Comme si le temps se confondait, de par son essence même, avec les divers déploiements dont il est le support et qui lui servent de décor ou d’habit. 

Et surtout, constatant que tout fonce, à commencer par nous-mêmes, que nous sommes devenus des « Cyber-Gédéon » ou des « Turbo-Bécassine » (selon les bons mots du regretté philosophe et mathématicien Gilles Châtelet), nous nous exclamons, comme à bout de souffle : le temps s’accélère ! Mais la dynamique du temps épouse-t-elle vraiment nos trépidations ? Pouvons-nous vraiment lui associer une vitesse et une accélération ? Toute vitesse exprime la façon dont une certaine grandeur varie au cours du temps. Par exemple, la vitesse d’une automobile rapporte la distance parcourue à la durée de son déplacement. Mais alors, comment définir la vitesse du temps ? Il faudrait pouvoir exprimer de combien le cours du temps se décale par rapport… au cours du temps, c’est-à-dire par rapport à lui-même. La vitesse ne peut donc se dire que par l’entremise d’une tautologie : le temps a une vitesse telle qu’il avance de vingt minutes… toutes les vingt minutes. Et nous voilà bien avancés !

Le succès de l’expression « le temps s’accélère » ne dit donc rien sur le temps même, ni sur notre époque, seulement sur notre rapport à elle. Le temps n’a que faire de notre emploi du temps. Alors, proclamer, au simple motif que le rythme des événements qui nous sont rapportés s’accroît, que c’est la vitesse même du temps qui augmente, c’est fabriquer un raccourci qui déforme insidieusement notre rapport psychique au présent : nous nous sentons constamment asynchrones par rapport à on ne sait quel rythme vrai qu’aurait le réel. C’est ainsi que la promotion du fast diffuse, de façon sournoise, un sentiment de culpabilité : piégés par un faux rythme, nous avons l’impression de manquer quelque chose de la course que le monde ferait avec lui-même, d’être décalés par rapport à l’idéologie contemporaine du « temps réel », de stagner dans un retard impossible à rattraper…

En réalité, nous sommes moins les victimes d’une prétendue accélération du temps que de la superposition de multiples présents contradictoires entre eux : en même temps que nous tentons de nous concentrer, nous répondons aux sollicitations qui proviennent de notre téléphone portable ou de notre ordinateur. Souvent, cette juxtaposition de stimuli ou d’injonctions nous excite parce qu’elle crée une sensation de tourbillon existentiel : elle se transmute alors en artefact de vitalité, en griserie cinétique. Mais parfois, au contraire, elle nous stresse, voire nous consume. 

Il ne faut toutefois pas perdre de vue que tout le monde ne court pas au même rythme. Tandis que certains se brûlent littéralement à force de ne plus avoir le temps d’avoir le temps, d’autres s’ennuient à mourir, d’autres encore trouvent le temps de regarder la télévision plus de cinq heures par jour. Toutes les existences ne trépident donc pas. En matière de vitesse existentielle, nous sommes très loin de l’égalité. 

Il se passe que les temps propres des individus se désynchronisent. En théorie de la relativité, le décalage des horloges résulte de la vitesse de leur mouvement relatif dans l’espace. Ce n’est pas le cas pour nous, puisque nous sommes tous au même endroit, quelque part sur la terre, avec des vitesses relatives faibles ou nulles. Si nos horloges individuelles se désaccordent, c’est parce que nous n’avons pas le même rapport personnel au temps qui passe, de sorte que nous n’habitons pas tout à fait le même présent. Une sorte d’entropie « chrono-dispersive » empêche désormais que nous soyons vraiment ensemble.

Ceux d’entre nous qui sont submergés par l’urgence se prennent régulièrement à rêver d’un espace protégé où ils pourraient s’épanouir à l’abri des soubresauts de l’actualité. En pratique, comment faire ? Yoga, méditation, déconnection, slow ceci, slow cela ? Le physicien Erwin Schrödinger expliquait qu’il suffit d’un baiser sincère : « Aimez une fille de tout votre cœur, écrivit-il un jour, et embrassez-la sur la bouche : alors, le temps s’arrêtera et l’espace cessera d’exister. » 

Chacun jugera, pour son propre compte, du bien-fondé de cette préconisation. À condition, bien sûr, que ce ne soit pas un compte Twitter… 

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