Poudingue-sur-Loire, vendredi 15 mai 2020. Après deux mois de confinement, je retrouve au bistrot mes amis Arthur et Patrick. Le bistrot, à Poudingue-sur-Loire, c’est le centre névralgique du bourg, l’endroit qui m’a donné envie de poser mes valises ici, dans ce village d’irréductibles Ligériens qui ont ce fleuve qui coule dans leurs veines et qui gardent une idée de la France que j’aime : au bistrot, chez Paulo, où les murs sont tapissés de unes de Charlie Hebdo, on écoute Bashung à longueur de journée, on fête la Chandeleur et la décapitation du roi en mangeant de la tête de veau. Oh ! comme il nous aura manqué, le bistrot, pendant ces longs jours de confinement ! En appuyant mon coude sur le zinc, je revois le jour où j’ai débarqué dans ce patelin, pour visiter des meublés : c’était en octobre, il pleuvait des cordes mais un chanteur s’était mis au piano, accompagné à la contrebasse et à la clarinette par deux joyeux compères, tandis que le patron, vieux fourneau soupe au lait aux sourcils invariablement froncés, râlait tel Ordralfabétix sous ses lunettes embuées et derrière son tablier. J’arrivais de Serbie, je retrouvais la France de mon enfance, j’avais besoin d’un fleuve et d’une frontière, la Loire remplaçait le Danube et je savais que de l’autre côté de la rue commençait la Bretagne historique.

Arthur en vient, de Bretagne, c’est un accordéoniste façon rock celtique, il porte des cheveux blonds de barde qu’il noue en catogan et il y a dans ses yeux bleus une franchise d’enfant ; on pourrait voir en lui l’Assurancetourix local, sauf qu’il est incomparablement plus doué et qu’il est plutôt taillé comme Obélix. Quant à Patrick, il est pianiste et percussionniste, c’est un génie du jazz dès qu’il touche un instrument ; il a toujours un nouveau tambour ou de nouvelles castagnettes à déballer de son sac, avec des noms qui viennent de loin, et que je n’ai pas le temps de retenir. C’est ici, au bistrot, que je les ai rencontrés. Ils improvisaient un duo de dingue, je n’aurais jamais pensé que l’accordéon et le piano puissent ainsi dialoguer, ils s’en allaient chanter ensemble le Danube, l’Afrique et la Bretagne dans tous les bleds de l’Anjou.

Mais ce vendredi 15 mai, je les trouve un peu changés, les amis musiciens. Je suis moi-même un peu changé sans doute. Le confinement a dû nous taper sur les nerfs. La distanciation sociale, nouveau remède, a fait voler en éclats les sociabilités locales. Chacun s’est recroquevillé sur son petit pré carré familial et a ruminé ses idées fixes. Arthur s’est fait chier avec sa femme et ses mômes dans la maison de campagne de sa mère, à regarder tous les soirs nos croque-morts compter les cadavres à la téloche. Quant à Patrick, il s’est retrouvé à tambouriner dans son garage pendant que nos casseroles applaudissaient aux fenêtres et que son ado – qu’il a retiré de l’école depuis des années – lui prenait bien bien la tête, comme il dit en imitant l’accent africain. Toutes leurs dates ont été annulées. Ils ne savent pas quand la vie normale va reprendre. À vrai dire personne ne sait. Alors ils broient du noir, car un intermittent sans spectacle, c’est un aviateur sans avion.

Arthur s’est changé les idées en composant un Ave Maria et un hymne au professeur Raoult, le Panoramix de la France-qui-perd, dont je découvre qu’il est devenu son druide et son gourou : il me vante les mérites de l’hydroxychloroquine, la potion magique marseillaise. Patrick est également convaincu que l’hydroxychloroquine, qui a sauvé toute l’Afrique, est le remède miracle, alliée à l’Artemisia annua dont on vend des pots dans le village gaulois avec cette mention : guérit de la malaria, guérit du Covid-19, guérit de ceci, guérit de cela… Patrick m’a envoyé des vidéos d’autres gourous et d’autres charlatans qui pratiquent le développement personnel et manient avec brio la théorie du complot : Étienne Chouard, Thierry Meyssan, Jean-Jacques Crèvecœur, Silvano Trotta, Thierry Casasnovas, Alexis Cossette, Idriss Aberkane.

De mon côté, j’ai passé deux mois à me réveiller à 5 heures du matin pour écrire un roman sur mes ancêtres juifs algériens tandis que l’après-midi je bravais la flicaille pour me rendre au bureau à vélo et ne manquais jamais de me faire contrôler – un jour c’étaient les motards, un autre la gendarmerie à cheval, le lendemain deux Texas Rangers qui, dans un excès de zèle, ont vérifié que je n’avais pas de voiture immatriculée à mon nom pour avoir le privilège de me rendre au travail à vélo. J’ai même eu le droit à la police de l’environnement, un bataillon de volontaires embrigadés pour surveiller les berges et qui montaient de vieux biclous rouillés ; avec leurs uniformes dépareillés sur lesquels ils avaient cousu des écussons inconnus, on aurait dit l’armée du Nuevo Rico, au point que je leur ai demandé leurs papiers. Un jour, j’ai même failli me faire aligner en bas de chez moi pour ne pas avoir respecté la distance de sécurité avec un voisin. Une autre voisine a été verbalisée pour s’être assise sur un banc.

 

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