Je n’aurais pas aimé rencontrer Philip Roth – il y avait chez lui quelque chose de féroce et vif, d’âpre et tranchant sous l’ironie mordante –, je n’aurais pas su garder ma distance critique, mon sang-froid, ma repartie. Il faut me comprendre : je l’aimais trop. Dans les rares entretiens qu’il a accordés, on devinait qu’il ne cherchait pas à plaire, ses livres suffisaient, ils racontaient ses obsessions, ses fantasmes, ses renoncements, ses refus, ses préférences et ses dégoûts. Jamais une œuvre n’aura autant révélé son auteur, et c’est pourquoi une vie durant je me suis précipitée en librairie pour acheter ses livres, le jour même de leur parution, mais n’ai jamais cherché à l’apercevoir, pas même pour obtenir une dédicace. Ils sont rares les écrivains dont on peut dire : « J’ai tout lu », et ajouter : « J’ai tout aimé (ou presque). » Depuis ce désopilant recueil de nouvelles Goodbye, Columbus jusqu’à cette tragédie humaine qu’était Némésis, je n’ai cessé de lire l’œuvre de celui qui, en soixante ans de carrière, a fait de la littérature le centre névralgique de son existence, consacrant la formule de Proust : « La vraie vie […], la seule vie réellement vécue, c’est la littérature. » Roth écrivait les livres que j’avais besoin de lire, il me semblait parfois qu’il écrivait pour moi. L’amour, le sexe, la politique, la condition humaine – tout fait violence chez Roth. En une phrase (que j’avais d’ailleurs notée en exergue de l’un de mes romans, Tout sur mon frère), il avait ouvert la voie à toute une génération d’écrivains : « Je ne peux pas vivre et je ne vis pas dans un monde de retenue, pas en tant qu’écrivain, en tout cas. Je préférerais – la vie en serait plus facile. Mais la retenue, malheureusement, n’est pas faite pour les romanciers. Pas plus que la honte. » On pouvait donc tout dire, tout raconter, tout dévoiler : obsessions sexuelles, conflits politiques, sociaux, crispations identitaires, Philip Roth aura gratté jusqu’à l’os tous les points de fracture de notre société dans une œuvre forte et subversive où le goût pour la transparence le disputait à l’audace transgressive. Évidemment, ça faisait mal. Il avait compris que la réalité est toujours plus complexe que ce que l’on voit, que ce que l’autre donne à voir. Il savait ce qu’il y avait à raconter et comment le raconter. Je le lisais et je pensais : c’est ça la vie, un combustible pour la littérature. La vie, c’est-à-dire l’amour (conflictuel), le sexe (vorace), l’attachement (nuisible), la famille (dysfonctionnelle), et son contrepoint, cette contrevie que seule la fiction autorise, cette possibilité d’être un autre et, pour le Juif, d’échapper à l’assignation identitaire, à un destin tragique. Roth est l’écrivain de la réinvention, celui qui, à travers ses doubles littéraires, faisait violemment tomber le masque social – façon de circonscrire le territoire de sa vérité intime. S’il n’a jamais voulu être réduit à son identité – il répétait qu’il était un écrivain américain et non un écrivain juif –, ses livres sont néanmoins peuplés de Juifs tendres, agressifs, libidineux, attachants, forts et veules. « Ce n’est pas ce qu’il dit qui rend un livre juif – c’est le fait que le livre n’arrive jamais à la fermer », déclara un jour Philip Roth, cité par Jonathan Safran Foer, autre prodige des lettres américaines dans son dernier roman, Me voici. En ce sens, on peut affirmer que tous les livres de Roth sont juifs : ils ne la ferment jamais. 

Récemment, Philip Roth avait pris la décision de ne plus écrire, il l’avait déclaré nonchalamment dans la presse, et ses lecteurs avaient cru à une mauvaise blague. Il paraissait calme et apaisé, affirmait collaborer avec son futur biographe. On murmurait qu’il y aurait des livres de jeunesse non publiés. Comment savoir ? Ils étaient peu nombreux à avoir l’oreille du chef tant la solitude du grand écrivain semblait inexpugnable. Être écrivain était sans doute le plus difficile des métiers, il le répétait souvent, dissuadant les aspirants à l’écriture. Mais il n’en aurait pas choisi un autre. Ces dernières années pourtant, ses livres présentaient une certaine gravité : la vieillesse, la mort, la maladie rôdaient, spectrales. Je me souviens particulièrement de la parution de l’un d’entre eux. C’est un livre de deuil, à la couverture noire sur laquelle sont sobrement imprimés en caractères blancs les mots : Philip Roth, Un homme – l’un des seuls livres de Roth dont j’ai retardé la lecture. Ce livre, écrit en 2006, commence par un enterrement. Quelques années auparavant, Patrimoine, m’avait profondément ébranlée ; il y décrivait avec force détails la maladie de son père alors que je traversais une épreuve semblable. Quand j’ai lu ces mots à mon réveil : « L’écrivain américain Philip Roth est mort », je me suis levée, j’ai repris Un homme, j’ai lu les premières pages dans un demi-sommeil, déchirée entre admiration et chagrin. Je perdais un père, un modèle, une muse et j’assistais à son enterrement. Je lisais un roman de Roth mais tout était réel. Sur la tombe du héros, son ex-femme dit : « On a tant de mal à y croire. » Puis sa fille ajoute en pleurant : « Voilà, c’est la fin de l’histoire » et, citant une maxime de son père, conclut : « Il faut prendre la vie comme elle vient. Il faut tenir bon et prendre la vie comme elle vient. » 

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