Point de vue

Les dessous du « printemps » saoudien

La crainte d’une « contagion révolutionnaire » dans la foulée de la Tunisie, de la Libye, de l’Égypte, de la Syrie et du Yémen voisin, a engendré dans le Golfe non seulement une répression brutale et immédiate en Arabie et à Bahreïn, mais aussi la mise en œuvre d’un ensemble de politiques publiques « contre-révolutionnaires » de longue portée. Car des soulèvements ont bien eu lieu, même si la répression menée en Arabie saoudite, à Bahreïn avec l’aide de l’Arabie saoudite, ou en Oman, ont brutalement et efficacement étouffé les dynamiques contestataires. L’invisibilité politique de ces mouvements d’opposition tient peut-être à leur dimension confessionnelle ou sectaire et non « nationale » – les chiites saoudiens et bahreïniens incarnant l’essentiel des manifestants en Arabie ou à Bahreïn. Pourtant, ces mouvements avaient aussi une dimension politique et souvent une base de revendications salariales et socio-économiques au sens large. En Oman par exemple : à Sohar, la deuxième ville du pays, on a vu en 2011 des manifestations de travailleurs omanais avec des revendications économiques.

On a beaucoup commenté la politique contre-révolutionnaire menée par la monarchie saoudienne sur la scène régionale. L’intervention de 5 000 gardes de l’armée saoudienne pour réprimer les manifestations contre la dynastie des Al-Khalifa du 23 février 2011 à Bahreïn en est la forme la plus directe. Cet interventionnisme est intimement lié à la répression d’un mouvement de contestation né dans l’Est de l’Arabie, une province majoritairement chiite. Répressions interne et internationale sont communément interprétées comme une stratégie de défense des intérêts saoudiens contre l’Iran dans une confrontation formulée comme un antagonisme religieux opposant chiites et sunnites. Cette dimension est certes importante mais elle oblitère largement l’aspect socio-économique et politique des mouvements de contestation des monarchies du Golfe.

En Arabie, deux groupes s’opposent à la monarchie, l’opposition islamiste réformiste au régime saoudien (al-Sahwa al-Islamiya, « le Réveil musulman », un mouvement salafiste réformiste lié aux Frères musulmans) – des sunnites donc – et la population jeune et chiite de l’Est du pays, largement discriminée socialement et économiquement, qui réclame l’égalité en matière de droits sociaux, économiques et politiques. La répression s’abat dès 2011 et à nouveau au printemps 2013 sur les islamistes sunnites et les libéraux : le « Jour de rage » prévu en février 2011 à l’instar des jours de manifestations égyptiens et tunisiens a été brutalement tué dans l’œuf dans l’ensemble du pays et n’a pu éclore que dans l’Est. Les mouvements intellectuels et d’opposition sont touchés par cette répression, de même que les leaders d’opinion religieux tels Salman Al-Awda, Mohammed Fahad Al-Qahtani et Abdallah Al-Hamid. 

À Qatif, de jeunes chiites réclament en manifestant la libération de très nombreux prisonniers politiques, un mouvement qui se rattache à la tradition d’opposition aux discriminations dont sont victimes les chiites dans le royaume sur une base à la fois religieuse (l’hostilité du dogme majoritaire saoudien au chiisme considéré au mieux comme un polythéisme masqué), politique (l’opposition des chiites à l’alliance entre le sabre des Al-Saoud et le goupillon du wahhabisme) et géopolitique (les chiites saoudiens seraient une cinquième colonne iranienne dans le royaume, favorisant la tâ’ifiya, ou conflit sectaire). La répression est féroce, à l’instar de celle qui avait écrasé le mouvement de contestation qui avait émergé en 1979 dans le sillage de la révolution islamique en Iran. Ces deux branches de l’opposition à la monarchie s’avèrent incapables de s’allier contre leur ennemi commun…

La monarchie saoudienne choisit aussi de poursuivre une tradition d’intégration des opposants au régime par le biais de la cooptation. La famille régnante avait ainsi apaisé en 1991 une partie du mouvement d’opposition né de la première guerre en Irak et de la présence des troupes américaines sur le sol saoudien en « achetant » la loyauté de ses leaders. Salman Al-Awda, opposant emprisonné de 1994 à 1999, avait par exemple été libéré, coopté et même autorisé à animer une émission de télévision sur MBC, la chaîne saoudienne. Le même prédicateur voit son émission suspendue en 2012 à cause du soutien qu’il a manifesté aux printemps arabes. 

Au-delà de la cooptation individuelle, c’est l’ensemble de la société saoudienne dont la « tranquillité » est achetée à grands frais : on note une augmentation des dépenses publiques d’environ 15 % entre 2010 et 2011. L’argent public sert ainsi à sécuriser l’allégeance collective de la nation à l’État rentier : le système national de redistribution de l’argent du pétrole par l’État – c’est-à-dire la famille royale – crée une forme de « féodalité rentière » qui elle-même se décline à travers la société et les ­échelons du pouvoir administratif, mais peut aussi se manifester de manière ad hoc en cas de crise. Ainsi chaque nœud de pouvoir politique, économique ou administratif reproduit, sur un mode officiel ou à travers des formes institutionnalisées de corruption, un contrat d’allégeance des bénéficiaires de prébendes à leur « suzerain ». Les 23 février et 18 mars 2011, le roi Abdallah annonce le déblocage de 130 milliards de dollars en aides sociales incluant la mise en place de subventions pour l’accès au logement. La politique du logement est prolongée par son successeur le roi Salman en mars 2015, avec le changement de ministre du Logement et l’annonce d’aides à l’accession à la propriété pour 600 000 familles. Plusieurs centaines de millions de dollars sont aussi débloqués pour financer des institutions religieuses. Ces dépenses sont conjuguées à une réforme du marché du travail et un vaste dispositif de lutte contre le chômage et l’immigration clandestine qui reprend le discours de « nationalisation » (saoudisation) du marché du travail, né dans les années 1990.

Cette réponse saoudienne vise à réduire les facteurs structurels de mécontentement économique de la population. Il s’agit d’une véritable ingénierie politique destinée à modifier le contexte socio-­économique et à lutter contre certaines causes de mécontentement populaire… 

Parmi les réformes mises en place, on remarque en particulier l’invention d’une assurance chômage, appelée Hafiz. Sur simple déclaration, les « chômeurs » reçoivent une allocation de 2 000 riyals par mois. Dès janvier 2012, près d’un million de personnes sont enregistrées, parmi lesquelles essentiellement des femmes (plus de 80 %). Dans un contexte d’instabilité politique régionale, Hafiz permet non seulement de renouveler le pacte rentier entre l’État et les citoyens, mais aussi de créer une incitation à entrer dans la population active pour les femmes et les travailleurs informels qui n’étaient même pas comptabilisés comme actifs. 

D’autres réformes veulent inciter les entreprises privées à embaucher des Saoudiens à travers un programme appelé Nitaqat (littéralement « zones » ou « classes ») : les travailleurs immigrés étant plus compétents et moins chers, l’État compense le manque de compétitivité des Saoudiens sur le marché du travail en payant la moitié de leur salaire à l’employeur pendant au moins trois ans. Les entreprises qui embauchent « trop » d’étrangers sont quant à elles « punies » et doivent payer des amendes ou se voient privées de la possibilité de recruter. 

Outre les réformes de l’emploi et l’investissement dans l’éducation, ces politiques contre-révolutionnaires visent les travailleurs étrangers. Il faut rappeler que les économies rentières du Golfe sont complétement dépendantes de la main-d’œuvre immigrée. 

En 2011, l’Arabie saoudite lance une vaste campagne de lutte contre l’immigration clandestine et de traque des irrégularités dans les statuts administratifs de travailleurs étrangers. Du harcèlement juridique et administratif aux rafles dans les quartiers populaires de Riyad, Djeddah, Dammam, etc., on voit que la situation des étrangers s’est brutalement fragilisée. Les expulsions se font encore plus massives que de coutume. Elles sont pratiquées de manière clairement discriminatoire : elles ciblent les étrangers les plus pauvres, les travailleurs les moins qualifiés. Dans un contexte de segmentation du marché du travail par nationalités, cela revient à viser certaines nationalités plutôt que d’autres : les bonnes éthiopiennes, les chauffeurs pakistanais, les ouvriers du bâtiment népalais... Les expulsions touchent massivement les populations éthiopiennes, somaliennes ou yéménites (613 743 Yéménites expulsés entre juin 2013 et novembre 2014).

Pourtant, l’« importation » de nouveaux travailleurs compense largement le départ des anciens : l’immigration continue de croître comme le montrent les taux d’immigration nette publiés par le ministère de l’Intérieur en 2015. Il s’agit donc moins de réduire structurellement la dépendance de l’économie saoudienne à l’immigration que de faire des travailleurs immigrés les boucs émissaires des dysfonctionnements de l’économie rentière, et de précariser leur situation pour éviter qu’ils ne s’installent trop confortablement dans le pays. 

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