La voix du poète

Panama

par Rafael Alberti (1902-1999)

Le chanteur entre dans la fête.
Le chanteur annonce qu’il va répartir la boisson.
Le chanteur distribue à chacun la boisson.
On va se servir des verres bleus.
On va se servir des verres célestes.
On va se servir des verres blancs.
On va se servir des verres étrangers venus des grandes villes lointaines.
On va se servir des verres étrangers bleus venus des grandes villes lointaines.
(Chant des Indiens cunas panaméens)

 

OUI,
cela fait tant de temps,
bien trop de temps qu’ici sonne seul le timbre des verres étrangers,
et qu’ici l’herbe entend le talon et la langue des souliers étrangers,
et qu’ici le soleil brunit la bouche des fusils étrangers,
et qu’ici ne se joignent deux mers que pour acheter la charge des bateaux étrangers,
et qu’ici ne désespèrent les fleurs et les boas ne s’endorment que pour les mains et les yeux étrangers,
et qu’ici revient l’aube et la brise fraîchit pour les dents, les clubs et les commerces étrangers,
et qu’ici respire l’air et les pluies lavent les palmeraies pour les aéroplanes étrangers,
et qu’ici…
C’est l’heure enfin que les verres étrangers éteignent dans les bois leur résonance,
et qu’au pied des maisons étrangères les huttes vagabondes se lèvent et ne mendient plus,
et que pour les caisses étrangères ne s’ouvrent pas lentement les écluses haussant et baissant le niveau des eaux,
et que pour les hommes étrangers, non les nôtres, il y ait du sang sur la terre enchaînée et la mer dépossédée,
et que…
On va se servir à la fin de nos propres verres bleus. 

Traduction d’Aragon publiée dans Commune, no 28, 15 décembre 1935 © Stock, 1997

 

Poème proposé par LOUIS CHEVAILLIER

 

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