Parlons philo

Les noces de l’or et de la nuit

Avez-vous déjà observé, à la suite d’une marée de mauvaise humeur, une flaque de pétrole solidifiée sur le sable ? De loin, l’œil aperçoit une croûte noire qui, au milieu des algues et des coquillages, fait figure de mollusque carbonisé. De près, la surface lisse reflète le soleil en une constellation d’étoiles et donne l’impression que le ciel se vtrouve aux pieds de celui qui l’observe. Le pétrole fait tourner la tête sans lever les yeux, trésor protéiforme qui recèle une puissance poétique observée par Gaston Bachelard : « Comment […] un rêveur de mots ne serait-il pas ému quand l’étymologie lui enseigne que le pétrole est de l’huile pétrifiée ? Des profondeurs de la terre, la lampe fait monter la lumière. Plus vieille est la substance qu’elle travaille, plus sûrement la lampe est rêvée dans son statut de créature créante » (La Flamme d’une chandelle, PUF, 1961).

Parce qu’il est à la fois matière et énergie, source et jaillissement, parce qu’il célèbre à lui seul les noces de l’or et de la nuit, le pétrole encourage l’homme dans son envie de devenir à son tour une « créature créante » qui, puisqu’elle sait faire feu de tout bois, ne voit aucune raison de ne pouvoir faire flamber chaque baril selon ses besoins : essence, goudron, textile, engrais, cosmétique… Il suffit de frotter la lampe pour que le génie du gisement nous transforme en rois du monde gazeux qui se liquide à toute vitesse et se paye… cash.

Si le vin est le sang de la terre, le pétrole est l’atrabile souterraine qui, loin des lèvres et près du cœur, irrigue la croûte terrestre d’une sève obscure qui transforme les racines en oléoducs et autres conduits plus ou moins raffinés. Sans verre ni coupe, ses adeptes trinquent à distance en se demandant comment montrer patte blanche tout en broyant du noir.

Et pourtant, dans le forage, nulle mélancolie. Un brin de folie sans doute, celle de concevoir les outils qui transforment le visqueux en carburant comme le prolongement naturel du corps humain. Tout-puissant, maître et possesseur d’une nature façonnée à son image (réseaux–tuyaux-cargos), l’homme est-il en paix dans son royaume ? Car s’il doit à lui-même ce que Bergson nomme « l’intelligence fabricatrice », a-t-il les moyens de maintenir cette place de roi qui, nous rappelle le philosophe, lui a été littéralement « servie » par « le coup de pioche accidentel qui heurta sous terre un trésor miraculeux » (Les Deux Sources de la morale et de la religion) ? En un geste fortuit, l’homme a pu « convertir en mouvement des énergies potentielles accumulées depuis des millions d’années » et, ce faisant, en s’emparant de cette énergie matérielle grâce à son énergie créatrice, a donné à son « organisme une extension si vaste et une puissance si formidable » qu’il n’a pu combler le vide entre cette nouvelle source d’énergie et l’étroitesse structurelle de sa force. « D’où les redoutables problèmes sociaux, politiques, internationaux, qui sont autant de définitions de ce vide et qui, pour le combler, provoquent aujourd’hui tant d’efforts désordonnés et inefficaces : il y faudrait de nouvelles réserves d’énergie potentielle, cette fois morale. »

Qu’on ne s’y trompe pas : la morale, ici, n’est pas affaire de bien ou de mal, encore moins de coupables ou de victimes. Elle a pour source l’« énergie », nous dit Bergson, une énergie spirituelle qui pourrait servir de guide à l’action en temps de déroute. Tiens donc… Est-ce à dire que l’homme, lui aussi, serait fournisseur d’énergie potentielle ? Mais comment forer une âme ?  

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Le mot de... BarilRobert Solé