Grand entretien

« Le pétrole, c’est fait pour être vendu. On ne peut pas le boire ! »

Entretien

Comment s’explique la chute spectaculaire des prix du pétrole sous les 50 dollars le baril, alors qu’ils semblaient stabilisés depuis quelques années à un niveau élevé, compris entre 100 et 120 dollars ?

Cette chute, qui s’est accentuée entre l’été et la fin 2014, ne correspond pas à une augmentation de l’offre ou à une baisse de la demande pendant les six derniers mois. Elle résulte de phénomènes qui se sont cumulés au cours des années précédentes et que le marché n’avait pas reconnus. Il est difficile de percevoir les changements de la situation réelle. On dispose de très peu d’informations sur le physique, ce qu’on appelle les fondamentaux. On ne sait jamais le volume de pétrole réel­lement produit, ni combien on en exporte. Le marché du pétrole manque de transparence, pour des raisons volontaires ou faute de sources fiables.

Qu’est-ce que le marché n’a donc pas su voir ?

Les analyses de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) disaient que pour un prix supérieur à 100 dollars, beaucoup de ressources devenaient exploitables. Il fallait s’attendre à ce que des investissements soient faits pour les exploiter et amener du pétrole sur le marché. On a été surpris par la montée en flèche du pétrole de schiste venu des États-Unis. C’était spectaculaire. Les Américains ont ajouté 3 millions de barils par jour en l’espace de trois ans, à partir de 2010 d’abord, et surtout dans la période 2011- 2014. Ils se sont mis à produire plus que l’Iran ou que l’Irak. Et ils n’ont pas été les seuls : l’offre s’est accrue au Canada, à un rythme certes moins rapide, en Amérique latine, en Afrique. Avec l'augmentation des prix, beaucoup de ressources étaient devenues rentables.

Mais les exactions de Daech et ses visées sur le pétrole irakien ne laissaient pas prévoir ce scénario de chute brutale des prix.

Les investisseurs et les spéculateurs ont interprété les nouvelles venues d’Irak et de Syrie comme des menaces sur la fourniture de pétrole. En réalité, l’incidence est minime. On a exagéré ce risque. Même si les islamistes prenaient le pouvoir en Irak, que feraient-ils ? Le pétrole, c’est fait pour être vendu. On ne peut pas le boire ! Ces visions catastrophistes font partie des illusions, des trompe-l’œil qui ont influencé le marché ces dernières années : que les « printemps arabes » puissent bouleverser le marché pétrolier était déjà une idée largement fausse. La baisse de la production libyenne a été compensée par l’Arabie saoudite et plus que compensée par les États-Unis. Il n’a jamais été question d’une insuffisance de l’offre. Le marché a cru que cette situation pouvait être dangereuse en créant une pénurie. La spéculation a poussé les prix vers le haut pendant très longtemps sans bonnes raisons. Tôt ou tard, la réalité prend le dessus ! 

Depuis le retournement du marché, ­l’Arabie saoudite a-t-elle profité de l’effondrement des prix pour tenter d’évincer ses concurrents aux coûts d’exploitation plus élevés. Est-ce une stratégie délibérée de sa part ?

Riyad n’a pas décidé un jour d’éliminer la concurrence en augmentant son offre de brut. Le royaume s’est senti coincé. Il s’est demandé si le fait de réduire la production pour défendre les prix avait du sens ou pas. La question s’était déjà posée en 1985 et en 1999. Et encore l’été dernier. L’Arabie saoudite a constaté l’augmentation exponentielle de la production américaine. Les observateurs croyaient qu’à sa réunion du 2 novembre, l’OPEP* déciderait de couper la production de 1,5 million de barils. Mais vu la poussée de l’offre américaine, cela donnait un répit ridicule. La monarchie saoudienne a fait le tour des autres producteurs. Elle a demandé aux Irakiens s’ils étaient prêts à accepter des quotas – ils n’y sont pas soumis –, aux Iraniens s’ils acceptaient de ne pas augmenter leur offre dans le cas où ils signeraient l’accord sur le nucléaire. Les réponses ont été non et non. Non aussi chez les pays extérieurs à l’OPEP, la Russie, le Mexique, la Norvège. Personne ne voulait couper. Les Saoudiens n’avaient donc pas le choix. Le seul reproche à leur faire est de ne pas avoir agi plus tôt pour piloter les prix à la baisse.

Dès lors, la chute était inévitable ? 

Une décision de cette envergure revêt des motivations multiples. Ce qui prime est la situation du marché. Les Saoudiens auraient réagi autrement si les États-Unis n’avaient pas tant produit. Mais en regardant autour d’eux, l’Iran, la Russie, ils n’ont pas trouvé beaucoup d’amis. Ils ont conclu que la baisse n’était pas trop regrettable…

Ils supportent mieux la situation que la plupart de leurs concurrents ?

Oui, car les coûts moyens de production saoudiens sont inférieurs à 10 dollars par baril. Si le brut se vend à 50 dollars, ou même à 20 dollars, l’Arabie saoudite peut produire en gagnant de l’argent quand tous les autres souffrent. Les Russes ne feront rien en Arctique avec un pétrole à 50 dollars. Même en Sibérie orientale, cela devient très difficile de mettre en route de nouveaux gisements. Seuls les gisements historiques pourront se maintenir. La situation est celle-ci : la production américaine va continuer d’augmenter. Cela prendra du temps avant que ne ­s’arrêtent les investissements lancés quand le marché était haut. Certains pensent même que les prix vont bientôt remonter. Ils se trompent !

À votre avis, quand pourraient-ils repartir à la hausse ?

On voit des cycles qui durent quinze ans. Les cours du brut ont été élevés entre 1970 et 1985 [avec les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979]. Ils ont été bas de 1985 à 2000, puis de nouveau élevés entre 2000 à 2014. Il est possible que nous entrions dans un cycle baissier jusque vers 2030. 

Pensez-vous que la fin de l’ère pétrolière a commencé ? 

Les politiques menées dans les pays riches pour réduire l’utilisation du pétrole et défendre l’environnement vont contenir la demande et maintenir une baisse relative des prix. L’introduction d’impôts nouveaux visera à décourager le recours aux énergies fossiles. Mais je ne crois pas à une baisse globale de la consommation de pétrole car on observe une forte demande insatisfaite dans les « pays émergents ». Voyez l’Inde avec sa démographie bien plus dynamique qu’en Chine, voyez l’Afrique, l’Amérique latine. Par ailleurs, la vieille idée selon laquelle les énergies renouvelables seront introduites à moindre prix et se développeront est erronée. Les énergies fossiles vont rester bon marché, et cela compliquera l’émergence d’énergies alternatives. On va ajouter des énergies renouvelables à la palette, mais les énergies fossiles resteront incontournables.

Quelles sont les conséquences de la baisse des prix du brut pour la Russie ?

Vu son endettement, la société d’État Rosneft est très affaiblie dans sa stratégie visant à attirer des investisseurs étrangers pour développer de nouveaux gisements. Est-ce bien ou mal pour la Russie ? Moscou se fondait beaucoup sur la rente pétrolière et gazière. Un processus de désindustrialisation de la Russie était à l’œuvre. Une période longue de bas prix pourrait amener ce pays à redécouvrir son potentiel industriel, à s’affranchir d’une économie exclusivement basée sur les ressources de son sous-sol. La rente pétrolière était la solution facile pour le pouvoir.

Le préaccord avec l’Iran sur le nucléaire va-t-il aggraver la chute des prix ?

L’accord avec l’Iran n’est pas clair, surtout concernant le calendrier de levée des sanctions. Si les compagnies internationales ont la possibilité de revenir en Iran, l’effet sera une augmentation de l’offre. Dans les prochaines années, nous verrons s’ajouter progressivement plusieurs sources additionnelles : l’Iran, l’Irak, la Libye, les sables bitumineux du Canada et le pétrole extra-lourd du Venezuela… C’est pourquoi j’estime que nous sommes à la veille d’une longue période de prix relativement bas. 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO

* Créée en 1960, l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) représente près de 80 % des réserves de pétrole et près de la moitié de la production mondiale. Elle comprend douze membres : Algérie, Angola, Libye, Nigeria, Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Irak, Iran, Koweït, Qatar, Équateur et Venezuela. 

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