Récit

Flux et reflux du lac noir

On veut toujours être au plus près des êtres chers mais avouez que la première fois, cela fait bizarre. On nous demande souvent comment nous avons fait pour installer tout un pays autour d’un lac noir. Ça s’est fait peu à peu : au début ce n’était qu’une flaque qui affleurait, mais nous avons creusé, remonté le filon, fait place nette. Comme notre ciel est toujours bleu, nos forêts toujours vertes, nos déserts toujours jaunes, nous avons tout de suite adoré cette couleur peau luisante. Je vous jure que si le pétrole avait été rose et que vous n’en aviez pas voulu, on l’aurait laissé aux femmes. 

Remettez votre capuche et tenez-vous bien à la barre, ces temps-ci, les prix baissent, les stocks enflent et la marée monte à l’allure d’un macaque. Évidemment, depuis cinquante ans tout le monde habite en zone inondable… Vos collègues des radios américaines trouvent cela worrying ! Sans doute, mais qui paiera pour déplacer les tours, les manoirs à la française, les mosquées avec vue sur la nappe, toutes ces splendeurs du temps de la découverte ? On n’éteint pas comme ça un désir de rivage… Même nos mendiants se sentent au centre du monde. Vous en faites un drame, mais un peuple de nomades est habitué à partir, à sortir les pirogues et à flotter. C’est notre fierté. Depuis le temps, cela fait partie de nos traditions. Il y a des contes, des totems et des grigris là-­dessus. Vous avez perdu la foi, mais nous, nous savons donner une âme aux choses. Le pétrole, c’est notre terre à nous, c’est même fou tout ce qu’on retrouve comme vieux mazoutés qui dérivent au petit matin, gonflés plus noirs que noirs, jetés d’une fenêtre d’hôpital pour mourir embaumés. Je ne vous entends pas bien, je vais arrêter le bateau une seconde. Si la baisse des cours ne nous noie pas dans notre sommeil ? Vous savez, on est si nombreux et on ne compte pas, alors on ne dort ni ne meurt jamais à votre façon. Et je connais bien des gens qui ont plus peur de l’eau que du brut : écoutez-les parler de leurs ancêtres, l’eau ne les a jamais rendus riches, elle a prolongé leurs souffrances. Que voulez-vous ? Tant qu’à faire, l’être humain préfère s’étouffer avec du champagne.

Et puis ça va, ça vient… Quand les cours sont au plus haut, quand nous vous écoulons nos barils, le lac reflue, les plages réapparaissent, les enfants se jettent les restes des crabes, les milliers de riches font du ski nautique d’un yacht à l’autre, les millions de pauvres les regardent assis sur les rochers, en mangeant des saucisses avec des gants, collés les uns aux autres. Il y a ce merveilleux fumet d’air frais qui circule partout. Mais très vite l’odeur du réel nous manque, on a peur d’avoir tout pompé, de s’être vendus. Le remords nous prend.

Vous voyez l’embarcadère à droite ? Nous sommes presque arrivés, j’habite avec ma femme au vingt-troisième étage, on a cinq baies vitrées en aluminium avec vue sur l’océan. Des gens sont venus chez moi pour faire des cartes ­postales ! À ce niveau, tout est à vos normes, sans cela mon voisin australien n’aurait pas acheté. Et aucun risque d’inondation, le pétrole n’est jamais monté plus haut qu’aux dixièmes étages, même les nuits de pleine lune. Chacun voit ce qu’il veut voir, mais à partir des quinzièmes étages, notre nation est immensément riche. Vous avez bien fait de venir pendant la chute des cours, c’est là qu’on voit que nous sommes bien un pays émergent. Les héli­coptères, les paquebots, les terrasses, les folies de verre, béton, acier, tout est possible dans les hauteurs.

Il y a six mois, dans notre tour comme partout, les cinq premiers étages ont dû partir sous des tentes dans le désert, les cinq suivants au vert, dans des cabanes forestières. Juste au-dessus du flot, les gens de la classe moyenne sont restés. Comme ils sont très instruits, ils regardent l’évolution des prix sur leurs téléphones. Ceci dit, il ne faut pas vous imaginer que la marée abîme à ce point les logements du dessous. D’abord dans ce noir, même avec une lampe et une bouteille d’oxygène, on ne peut rien voler. Cela n’a rien à voir avec des épidémies ou des tremblements de terre, quand ça pille à tout va. Après la décrue, les habitants passent tout au tuyau haute pression, cela les aide à rester propres, et vous conviendrez que dans ce pays, ce qui ne résiste pas au brut est bon à jeter. Bref, ils ne sont pas rayés de la terre comme avec un vulgaire barrage. Descendez à gauche du yacht, montez dans l’ascenseur, nous y voilà ! Quelle vue, n’est-ce pas ? On se croirait sur une autre planète. C’est Venise sans la lagune. La nuit, avec les torchères qui brûlent le gaz en excès, c’est magique. On entend des bruits de moteurs partout dans le ciel. Le lac, c’est une énergie contagieuse, on le voit bien chez les jeunes, ça s’enflamme pour un rien, d’en haut on voit flamber les passions, tout ce qui chez vous est réprimé explose ici franchement. On ne peut pas s’empêcher de penser qu’ailleurs, ça tourne au ralenti : pas assez de naissances, pas assez de morts, pas assez de vie, pas assez de cash. Et sauf votre respect, voir vos pays si puissants se courber et venir laper notre étang comme de grands fauves au crépuscule, ça n’a pas de prix ! Un café ? Une banane ? Un whisky ? À ces étages, nous mangeons sain, tout est importé des réserves du Nord. Nous en avions assez qu’on nous parle de pollution et de fuites, alors nous avons déplacé la nature. Pour le pays, c’est structurant. 

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Le mot de... BarilRobert Solé