Récit

L’épreuve

Dans L’Enfant, d’inspiration autobiographique, ce fils de professeur au tempérament rebelle se remémore avec une ironie acide son passage du « bachot » en 1850.

« Monsieur Vingtras ! »
C’est mon tour.
On tire les boules.
« Traduisez-moi ceci, traduisez-moi cela. »
Je traduis comme un ange.
« On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été bercé sur les genoux d’une tête universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources, que vous avez passé par cette belle école de Paris, à laquelle nous avons tous appartenu. (Se ravisant) : Ah ! non, pas tous ; il y a notre collègue M. Gendrel. »
M. Gendrel est le professeur de philosophie. Il est licencié de province, docteur ès lettres de province ; il n’a pas bu aux fortes sources comme eux, comme moi, et, comme c’est un cafard, à ce qu’on dit, le doyen le pique chaque fois qu’il le peut. Il m’a pris pour prétexte à l’instant.
M. Gendrel est jaune, jaune comme un coing, avec des lunettes comme celles de Bergougnard. 

Je passe par le professeur de mathématiques avant d’arriver à lui.
Je ne sais pas grand-chose de ce qu’on me demande, mais l’éloge qu’on vient de m’adresser publiquement engage le professeur à être indulgent.
« Qu’est-ce que le pendule compensateur ?
— C’est un pendule qui compense.
— Bien, très bien ! »
Se penchant à l’oreille du doyen : « Il est intelligent. »
Se retournant vers moi : « Et la machine pneumatique, quel est son usage ?
— La machine pneumatique ?…
— Oh ! je ne vous demande pas grands détails. C’est pour faire le vide, n’est-ce pas ? Et si on met des oiseaux dedans, ils meurent. Bien, très bien ! »
Il reprend : « Vous avez en géométrie la section d’un cône ? »
Oui, mais il me faut un chapeau pour faire une bonne démonstration, comme avec les plâtres du vieil Italien, et je la fais à la bonne franquette. Prenant un chapeau qui me tombe sous la main, et d’où je retire un vieux mouchoir, je coupe mon cône. On rit dans la salle parce que la coiffe est très grasse et le mouchoir très sale ; les examinateurs me regardent avec un sourire de bonne humeur.
Le professeur de mathématiques, qui décidément veut faire sa cour au doyen (il doit épouser sa fille), me parle à son tour : « Monsieur, on voit que vous préférez Virgile à Pythagore ; mais comme le disait si bien monsieur le doyen tout à l’heure, vous avez bu aux grandes sources, et Pythagore même en a profité. »
Murmure flatteur. Encore un coup à Gendrel !
C’est à lui que j’ai affaire maintenant.
Il me fixe : ses lunettes flamboient comme des pièces de cent sous toutes neuves. Il lui prend l’envie de se moucher. Il cherche son mouchoir, c’est lui que j’ai retiré tout à l’heure et remis dans la coiffe si grasse.
C’était le chapeau de Gendrel.
Je suis perdu !
Il m’en veut pour les allusions que le doyen a lancées contre lui sous mon couvert ; il m’en veut pour la coiffe et le mouchoir. Il ne me laisse pas le temps de me reconnaître.
« Monsieur, vous avez à nous parler des facultés de l’âme. »
(D’une voix ferme) : « Combien y en a-t-il ? »
Il a l’air d’un juge d’instruction qui veut faire avouer à un assassin, ou d’un cavalier qui enfonce un carré avec le poitrail de son cheval.
« Je vous ai demandé, monsieur, combien il y a de facultés de l’âme ? »
Moi, abasourdi : « Il y en a HUIT. »
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Stupeur dans l’auditoire, agitation au banc des examinateurs !
Il y a un revirement général, comme il s’en produit quelquefois dans les foules, et l’on entend : Huit, huit, huit.
Pi — houit !…

J’attends l’opinion de Gendrel. Il me regarde bien en face.
« Vous dites qu’il y a huit facultés de l’âme ? Vous ne faites pas honneur à la source des hautes études à laquelle monsieur le doyen vous félicitait si généreusement de vous être abreuvé, tout à l’heure. Dans le collège de Paris où vous étiez, il y en avait peut-être huit, monsieur. Nous n’en avons que sept en province. »
Les examinateurs, qui lui en veulent, ne peuvent cependant accepter ma théorie des huit publiquement, et je vais porter la peine d’avoir lancé à un examen une franchise qui avait besoin de volumes et d’hommes célèbres pour la faire accepter.
Le doyen rentre et dit sèchement : « Monsieur Vingtras est appelé à se présenter à une autre session. »
La foule se retire en se demandant qui je suis, ce que je veux, et où l’on en arriverait si l’on jouait ainsi avec l’âme ; je renverse les bases sur lesquelles repose la conscience humaine.
Je n’y tiens pas du tout, moi ! C’est la faute à M. Chalmat, qui m’a dit qu’il y en a huit. Je ne suis pas un instrument aux mains d’une secte ou d’une faction. J’ai dit ce qu’il m’a dit !
Il n’y a donc que sept facultés de l’âme : j’en perds une, — je m’en fiche, — mais je serai forcé de me représenter devant la Faculté de Rennes, — et je ne m’en fiche pas. Je suis bien triste… 

Mon père me reçoit, les lèvres serrées, le front plissé, l’œil cave. C’est qu’il n’est pas seulement blessé dans ma personne ! Il l’est dans son propre orgueil !
Un élève qui lui en veut a retourné le poignard dans la plaie.
Le soir du même jour où l’on apprit que j’étais refusé, on lisait sur notre porte : 

À LA BOULE NOIRE
AUBERGE DES RETOQUÉS
Agrégation et baccalauréat
(On porte tout de même des participes en ville.) 

L’Enfant, 1878

[…]
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