Comment sortir du silence ? Cette question prend tout son sens grâce à la prouesse de scientifiques suisses qui ont réussi à établir une communication avec des patients complètement paralysés, victimes de ce qu’on appelle le locked-in syndrome, ou syndrome de l’enfermement, bien connu de tous depuis que Jean-Dominique Bauby l’a décrit de l’intérieur dans un livre magnifique intitulé Le Scaphandre et le Papillon. Mais Jean-Do (comme l’appelaient ses amis) avait encore une paupière valide, dont il pouvait battre à volonté pour indiquer telle ou telle lettre et, ainsi, dicter un livre entier.

Or, dans le cas des scientifiques suisses, c’est un peu différent : les patients dont nous parlons n’ont, a priori, aucun moyen d’entrer en contact avec le monde extérieur. Imaginez : vous êtes assis pour toujours, pleinement conscient, dans le noir, au milieu d’une vaste maison sans électricité ni fenêtre, dont les parois vous permettent d’entendre les autres voix mais empêchent la vôtre de passer.

Vous êtes l’esprit orphelin, vous êtes l’âme en exil dans le corps que vous n’animez plus. Vous êtes le roi d’un monde vide, souverain d’une chair morte…

Et soudain, un bienfaiteur (comprenant que l’activité des cellules du cerveau fait varier le taux d’oxygène dans le sang, et qu’on peut capter ces variations) trouve le moyen de vous « entendre »… Vous rendez-vous compte ? Vous enjambez l’abîme ; vous êtes comme Robinson qui reçoit un coup de fil ! Ce qui veut dire aussi que la chair n’était pas si morte que ça ! L’île de Robinson était moins déserte qu’on ne pense…

Même immobile, le corps bouge encore assez pour qu’on entre en contact avec son détenteur.

Autrement dit, même ici, le corps et la pensée demeurent soudés : même si la pensée cavale alors que le corps est immobile, même si le patient imagine qu’il voyage tandis que des infirmiers le nettoient, les émotions qu’il éprouve continuent, d’une manière ou d’une autre, de s’inscrire dans son corps.

Alors qu’à première vue, le syndrome de l’enfermement plaide en faveur d’une séparation totale du corps et de l’esprit, en fait, c’est l’inverse qui est vrai : le corps n’est pas seulement le réceptacle temporaire de la pensée, mais son habitat permanent, et c’est encore le cas ici.

Les idées, les rêves et les désirs qui viennent à l’homme enfermé en lui-même naissent aussi de la situation où son corps l’a mis. À aucun moment de la vie, même en cas de paralysie complète, la pensée ne s’affranchit du corps. Le savoir change tout !

D’abord, ça montre l’importance fondamentale des soins qu’une équipe médicale apporte à un corps inerte, et, d’autre part, ça permet de faire la différence entre l’exploit qui consiste à établir, scientifiquement, une communication avec l’homme dont le corps ne répond plus, et la folie de croire qu’on discute avec l’âme des morts en faisant tourner les tables.

Même quand il a la tête ailleurs, l’esprit n’est jamais que l’idée du corps. 

 

Ce texte est composé d’extraits d’une chronique écrite pour la matinale d’Europe 1 du 3 février 2017

 

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