J’ai un estomac, comme tout le monde, ainsi qu’une espérance de vie plutôt sympa, quoiqu’elle tende à baisser chez les femmes depuis quelques années, un rapport à la nourriture particulièrement développé – née et élevée en plein air en Auvergne, terre du fromage et de la viande réunis – et, comme tous ceux qui font leurs courses, j’ai vu fleurir, ces quinze dernières années, des labels, des étiquettes, des fleurs colorées faussement dessinées au crayon d’enfant, des animaux trop mignons, des formats nouveaux, avec trois lettres en vert et blanc : BIO.

La première question que je me suis posée à propos du manger mieux/manger sain/manger bien, est la suivante : pour qui dois-je le faire ? Pour moi-même, pour mon corps, ma santé ? Pour donner le bon exemple ? Pour la planète ? Pour les agriculteurs locaux ? Le manger sain est-il uniquement une question de santé publique ou porte-t-il aussi une volonté de renouveau économique (ou, plutôt, d’un retour au très local) ?

Sur le papier, l’idée du manger beau, manger bio avait vraiment de quoi faire rêver. Quelques années plus tard, le bio est devenu une industrie. Près de 30 % des produits étiquetés ne proviennent pas des exploitations françaises, (légumes/viandes/céréales), les pesticides au sulfate de cuivre – puisqu’il y a utilisation de pesticides « autorisés » – laissent des résidus dans ces produits et les prix en magasin crèvent les plafonds. Alors que faire ? Aller chercher ses œufs, son lait, sa viande et ses légumes directement à la ferme ? Possible pour une partie de la population, sans compter le nombre de coopératives agricoles de vente directe qui fleurissent dans les grandes villes. Début de réponse en somme.

Mais est-ce que la fièvre actuelle du manger sain n’est pas aussi liée à une nostalgie des campagnes désertées depuis plusieurs dizaines d’années ? Le bio a longtemps donné l’illusion que l’argent irait en grande partie dans les poches d’un petit agriculteur aveyronnais/auvergnat/choisissez la région la plus rurale possible pour faire vendre, que les produits étaient frais, 100 % naturels — je pouvais presque sentir l’odeur du foin en ouvrant le sachet. En quelque sorte, en achetant, j’avais l’impression de faire un geste pour des paysans invisibles. Croyez-le ou pas, d’un point de vue marketing, ça fonctionne. Même si près d’un tiers des aliments vient du Maroc, de la Hongrie, ou d’Amérique du Sud. 

Néanmoins, je contournais un point essentiel : manger sain, est-ce que ce ne serait pas avant tout manger moins ?

Par obligation, il y a quelques années, j’ai été obligée de manger moins. Je suis tombée malade, rien de très grave, mais impossible de m’alimenter comme d’habitude, trois fois par jour, en grande quantité. Je mets de côté les kilos perdus (qui sont aujourd’hui une sorte de graal, chez les filles et les garçons, visiblement). Au bout de quelque temps, c’est devenu tout à fait normal pour moi de manger moins, et uniquement quand j’avais faim. Intérieurement, je n’étais jamais en veille – vous savez, ces moments de digestion où on a l’impression d’être enceinte d’une brique –, je mangeais mieux, parce que je dépensais moins, beaucoup moins qu’avant, et curieusement, même lors des moments de « grosse bouffe » entre amis, en famille, je n’ai plus réussi à me « bâfrer ». Pour le reste, retour d’un sommeil d’une qualité incomparable, paradoxalement beaucoup plus d’énergie lors de mes séances de course à pied et, surtout, la sensation de redécouvrir ce qu’est vraiment « la bonne bouffe » qui n’a rien de commun avec « le gavage » quotidien.

Les études sont formelles : nous mangeons trop. Trop souvent. Même quand nous n’avons pas faim, par convention sociale, nous mangeons beaucoup, et de tout, en toute saison. Pour moi, c’est là que commence le véritable manger sain : apprendre qu’on ne peut pas tout acheter, à n’importe quel moment de l’année, qu’un produit d’une réelle qualité ne peut pas être disponible en permanence. Le bio, aujourd’hui, propose absolument toute la gamme possible de biens alimentaires en grande surface : comme si le fait d’inscrire les trois lettres effaçait une réalité plus sordide et, pour le coup, tout à fait naturel : un produit qui ne peut être vendu en plein hiver parce qu’il ne pousse pas en plein hiver, même s’il est étiqueté bio, sera de mauvaise qualité, parce qu’importé, ou traité. Manger selon les saisons. Et manger à sa faim. Manger ce dont nous avons besoin, et pas plus : manger moins, c’est, d’un point de vue financier, la possibilité de mettre plus d’argent dans des produits de qualité, en quantité moindre. Récemment, les recherches portant sur les souris, puis les chimpanzés, ont montré que, sur un groupe donné, les animaux moins nourris vivaient beaucoup plus longtemps que les autres. Il ne s’agit évidemment pas de mettre tout un pays à la diète, mais de garder en tête que manger moins, moins souvent, de manière plus saisonnière et en moindre quantité, nous permet, médicalement, politiquement et financièrement, de rééquilibrer la balance, et de ne pas oublier, même si c’est de plus en plus difficile, que, non, nous ne pouvons pas tout avoir, en un temps record, partout, et tout le temps. 

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