Le 20 mai 1961, un petit événement a lieu à la Sorbonne. Une centaine de personnes se sont rassemblées sous les boiseries de la salle Louis-Liard pour assister à la soutenance de thèse d’un chargé d’enseignement à la faculté de Clermont-Ferrand. Le jeune homme a 35 ans, il est inconnu du grand public mais, dans le petit milieu des normaliens, il fait déjà figure de phénomène. Il est de retour après cinq années passées à l’étranger, en Suède, en Pologne et en Allemagne, partagées entre enseignement et conférences dans le réseau de la diplomatie culturelle française. Cinq années qui, de l’avis de ceux qui l’ont connu à « l’École » de la rue d’Ulm, l’ont profondément changé.

 

C’est en effet un jeune Foucault bien différent qui, quinze ans plus tôt, est arrivé à Paris. Né en 1926 dans la bonne société poitevine, ce fils prometteur ne souscrit pas au désir paternel de le voir embrasser la carrière de chirurgien, de tradition dans la famille. Henri-IV, puis l’École normale supérieure, où il entre en 1946, lui ouvrent les portes d’une philosophie en plein renouveau. Bourreau de travail, un peu sauvage, il dévore et fiche les classiques, de Platon à Kant, s’abreuve aux sources allemandes, Hegel, Marx, Freud et Heidegger. Plus singulier, il se passionne pour la psychologie, qu’il étudie avec ferveur, jusqu’à décrocher un diplôme de psychopathologie auquel il devra ses premiers pas dans l’institution clinique, comme stagiaire à Sainte-Anne.

 

Mais ce garçon brillant et charismatique, volontiers plastronneur, déconcerte : s’il sait s’entourer d’amis qui trouvent grâce à ses yeux, il peut aussi bien se montrer sarcastique, provocant, voire méprisant, et multiplie les rapports conflictuels. Sujet à de graves dépressions, il finit par trouver un appui déterminant auprès d’un aîné, le philosophe Louis Althusser, qui enseigne déjà rue d’Ulm. Lorsque Foucault tentera de se suicider, notamment après un premier échec à l’agrégation, c’est « le vieil Alt » qui veillera à l’entourer des meilleures conditions de rétablissement et le détournera d’accepter l’internement. C’est lui, encore, qui lui trouvera son premier poste, comme répétiteur à l’ENS. Lui, toujours, qui l’engagera à adhérer au PCF dont il essaye de renouveler le marxisme. Mais, rétif à une mentalité de parti dogmatique et moraliste, Foucault ne restera guère. Interrogé sur la raison profonde d’un départ si rapide, Althusser répondra simplement : « À cause de son homosexualité. »

« Dans ma vie personnelle, confiera Foucault en 1975, il se trouve que je me suis senti, dès l’éveil de ma sexualité, exclu, pas vraiment rejeté, mais appartenant à la part d’ombre de la société. C’est tout de même un problème impressionnant quand on le découvre pour soi-même. Très vite, ça s’est transformé en une espèce de menace psychiatrique. » Ce vertige de la honte de soi qui le laissait prostré dans sa chambre au retour d’inavouables escapades nocturnes, ce voisinage de la mort et de la folie qu’Althusser voyait si bien chez lui pour le partager à sa façon, cette expérience de devenir objet d’un discours médical qui vous dénude, tout cela nourrira le désir de Foucault de comprendre, mais

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