« There is no alternative. »
Margaret Thatcher

Donc, si l’on résume : un certain pacte entre les élites et le peuple s’est rompu, si bien que le peuple a choisi de se débrouiller seul. Ce n’est pas vraiment une insurrection, pas encore. C’est une suite implacable de refus, de réactions brusques, de défis apparents au bon sens, voire à la raison. De façon obsédante, les gens continuent – en votant ou en descendant dans la rue – d’envoyer un message très clair : ils exigent que l’Histoire retienne la faillite des élites et que celles-ci soient condamnées à se retirer.

Comment diable cela a-t-il pu arriver ?

Entendons-nous bien sur la nature de ces fameuses élites : le médecin, le professeur d’université, l’entrepreneur, le cadre dirigeant de l’entreprise où nous travaillons, le maire de notre ville, les avocats, les courtiers en Bourse, de nombreux journalistes, de nombreux artistes à succès, de nombreux prêtres, de nombreux politiciens, les gens qui siègent dans les conseils d’administration, une bonne partie de ceux qui s’asseyent dans les loges VIP au stade, tous ceux qui ont plus de cinq cents livres chez eux. Je pourrais continuer pendant plusieurs pages, mais vous m’avez compris. Les limites de la catégorie peuvent se discuter, mais en gros, les élites, ce sont ces gens-là. Ces hommes-là.

Ils sont peu nombreux (aux États-Unis, ils représentent une personne sur dix), détiennent une bonne partie de la fortune disponible (aux États-Unis, ils possèdent huit dollars sur dix, je ne plaisante pas) et occupent la plupart des postes à responsabilité. En résumé : une minorité très riche et très puissante.

Si l’on observe ces personnes de près, on constate qu’elles ont pour la plupart fait de bonnes études, qu’elles jouent un rôle important dans la société et que ce sont des gens instruits, raisonnables, bien élevés, propres sur eux. L’argent qu’ils dépensent est en partie hérité et en partie gagné tous les jours en travaillant dur. Ils aiment leur pays, croient à la méritocratie, à la culture et à un certain respect des règles. Ils peuvent être de gauche comme de droite. Un curieux aveuglement moral les empêche de voir les injustices et la violence qui font tenir debout un système dans lequel ils croient, oserais-je ajouter. Ils dorment donc d’un sommeil tranquille, souvent à l’aide de somnifères, il est vrai.

Forts de leur place dans le monde, ils disposent d’un habitat protégé qui a peu d’interactions avec le reste de l’humanité : les quartiers où ils vivent, les écoles où ils envoient leurs enfants, les sports qu’ils pratiquent, les voyages qu’ils font, les vêtements qu’ils portent, les restaurants où ils dînent : dans leur existence, tout délimite un espace protégé à l’intérieur duquel ces privilégiés défendent leur appartenance, la transmettent à leurs enfants et rendent très improbable l’arrivée par le bas de nouveaux venus.

On peut dire que, depuis cet élégant parc naturel, ils font marcher le monde à la baguette. Ou, si l’on veut, qu’ils le font marcher tout court. Peut-être même qu’ils le sauvent.

Ces temps-ci, on a tendance à considérer qu’ils font marcher le monde à la baguette. C’est ce qui a fait sauter le pacte tacite dont nous parlions et que je décrirais ainsi : les gens concèdent aux élites des privilèges, voire une vague forme d’impunité, et celles-ci assument la responsabilité de construire et de protéger un environnement commun dans lequel tous sont en mesure de vivre. En termes très pratiques, il s’agit une communauté dans laquelle les élites travaillent pour un monde plus juste, où les gens font confiance aux médecins, respectent les enseignants de leurs enfants, croient aux chiffres donnés par les économistes, écoutent les journalistes et, à la limite, se fient aux prêtres. Qu’on le veuille ou non, les démocraties occidentales ont donné le meilleur d’elles-mêmes lorsqu’elles constituaient de telles communautés : quand ce pacte fonctionnait, il était solide et donnait des résultats.

Aujourd’hui, la nouvelle qui nous met en difficulté est la suivante : ce pacte n’existe plus. Il a commencé à vaciller il y a une vingtaine d’années et à présent il s’effrite. C’est allé plus vite là où les gens étaient plus éveillés (ou plus exaspérés) : en Italie, par exemple. Ici, les gens ont commencé à ne plus faire confiance aux médecins et aux enseignants. S’agissant du pouvoir politique, ils l’ont d’abord confié à un homme richissime qui détestait les élites (une ruse que les Américains ne tarderaient pas à copier), puis ils ont essayé une dernière fois avec Renzi, le prenant pour quelqu’un qui n’avait rien à voir avec les élites. Pour finir, ils ont définitivement rompu le pacte et pris les commandes.

Qu’est-ce qui a bien pu les mettre en colère ?

La première réponse est simple : la crise économique. D’abord, les élites ne l’avaient pas prévue. Puis elles ont tardé à la reconnaître. Enfin, quand tout a commencé à s’effondrer, elles se sont mises à l’abri et ont fait peser les sacrifices sur les autres. Si l’on repense à la crise de 2007-2009, peut-on dire que c’est ce qui s’est vraiment produit ? Je n’en suis pas absolument sûr, mais il est vrai que c’était la perception des gens. Et donc, une fois l’urgence passée, ils ont présenté la note aux élites, pour ainsi dire. Ils ont littéralement voulu récupérer leur argent : le revenu de citoyenneté, l’annulation des dettes fiscales et l’instauration d’un minimum retraite ne sont rien d’autre que cela. Ce n’est pas de la politique économique ou une vision de l’avenir : c’est du recouvrement de créances.

La deuxième raison est plus sophistiquée et je ne l’ai vraiment comprise que lorsque j’ai commencé à étudier la révolution numérique pour écrire mon livre The Game. Je résumerai la situation de la façon suivante : les appareils numériques que nous utilisons chaque jour ont tous des traits génétiques communs qui proviennent d’une certaine vision du monde, celle que possédaient les pionniers du Game, les meneurs de la révolution numérique. L’un de ces traits est indiscutablement libertaire : pulvériser le pouvoir et en redistribuer les morceaux à tous. Un exemple typique : poser un ordinateur sur le bureau de chaque être humain, voire dans la poche de chaque être humain. C’est fait. Il ne faut pas sous-estimer la portée de ce phénomène. Aujourd’hui, avec un smartphone à la main, les gens peuvent entre autres faire ces quatre gestes : accéder à toutes les informations du monde, communiquer avec n’importe qui, exprimer leurs opinions devant un large public, exhiber des objets (photos, histoires, tout ce qu’ils veulent) qui représentent leur idée de la beauté. Soyons clairs : autrefois, ces quatre gestes ne pouvaient être faits que par une élite. C’étaient exactement les gestes qui fondaient l’identité des élites. Au XVIIe siècle, par exemple, il n’y avait que quelques centaines de personnes en Italie capables de les accomplir. Peut-être quelques milliers de familles du temps de mon grand-père. Aujourd’hui ? Un Italien sur deux a un profil Facebook. Que dites-vous de cela ?

Par conséquent, il est important de comprendre que le Game a abattu des barrières psychologiques vieilles de plusieurs siècles, encourageant les gens à déborder sur le territoire des élites et retirant à celles-ci les monopoles qui les rendaient mythologiquement intouchables. Bien sûr, à partir de ce moment-là, la situation promettait de devenir explosive. Peut-être ne se serait-il rien passé sans une autre caractéristique du Game, son imprécision fatale. Le Game a redistribué le pouvoir ou du moins les possibilités, mais il n’a pas redistribué l’argent. Il n’y a rien dans le Game qui redistribue la richesse. La connaissance, les possibilités, les privilèges, oui. La richesse, non. Le déséquilibre est évident. À long terme, il ne pouvait que susciter une colère sociale qui s’est répandue en silence, telle une immense flaque d’essence.

Et, comme je l’ai déjà dit, la crise économique y a alors jeté une allumette. En feu.

On sait ce qui s’est passé ensuite. Mais nous ne voulons pas toujours le savoir vraiment. Par commodité, je vais le résumer. Avec un certain aplomb, les gens sont allés prendre le pouvoir ; de manière calme, mais avec une confiance en soi et une absence de crainte, de sujétion, qu’on n’avait pas vues depuis longtemps. Pour la plupart, ils l’ont fait en votant. Quoi ? Le contraire de ce que les élites suggéraient. Qui ? Toute personne qui ne faisait pas partie des élites ou qui était détestée par les élites. Quelles idées ? Toute idée opposée à ce que les élites avaient en tête. Simple, mais efficace. Puis-je donner un exemple désagréable qui résume bien la situation ? L’Europe.

L’idée d’unité européenne a clairement été forgée par les élites. Les gens ne l’ont en aucun cas réclamée en descendant dans la rue pour l’exiger haut et fort. C’était l’intuition d’une poignée d’hommes éclairés et on peut facilement l’expliquer comme suit : effrayée par ce qu’elle a pu faire au XXe siècle et pressée par les deux grandes puissances, les États-Unis et l’Union soviétique, l’élite européenne a compris qu’elle avait intérêt à renoncer à ses luttes sauvages et séculaires, à abattre les frontières et à former une seule force économico-politique. Bien sûr, ce n’était pas un plan facile à mettre en œuvre. Pendant des siècles, l’élite s’était employée à exalter le sentiment national, dont elle avait besoin pour s’affirmer, et même la haine de l’étranger, qui lui était utile lorsqu’il s’agissait de chercher la bagarre : il fallait maintenant tout démanteler et inverser la tendance. Avant, elle avait besoin de millions de soldats. Maintenant il lui fallait des millions de pacifistes. Des gens qui, peu de temps auparavant, s’étripaient à coups de baïonnette auraient dû se transformer en un seul peuple, avec une monnaie commune et un même drapeau : pas vraiment une partie de plaisir. C’est pourquoi, avec une habileté incontestable, l’élite a imposé un modèle d’unité européenne que l’on pourrait qualifier de hautement dramatique : une fois l’unité réalisée, elle devait être irréversible. Ils ont laissé derrière eux une terre brûlée pour éviter que le peuple (ou la frange dissidente des élites) veuille y retourner. Il ne le ferait pas, car c’était devenu techniquement impossible de le faire. Si les gens avaient des doutes, on avait recours à la patience : dans le Monde Diplomatique (pas exactement un journal populiste), j’ai lu récemment un beau résumé que je me permets de copier et coller ici : « En 1992, les Danois ont voté contre le traité de Maastricht : ils ont dû retourner aux urnes. En 2001, les Irlandais ont voté contre le traité de Nice : ils ont dû retourner aux urnes. En 2005, les Français et les Néerlandais ont voté contre le Traité constitutionnel européen (TCE), qu’on leur a ensuite imposé sous le nom de traité de Lisbonne. En 2008, les Irlandais ont voté contre le traité de Lisbonne : ils ont dû retourner aux urnes. En 2015, 61,3 % des Grecs ont voté contre le plan d’austérité de Bruxelles. Qui leur a ensuite été imposé. » Impressionnante litanie, vous l’admettrez. Elle montre bien qu’il n’y avait pas de plan B. There is no alternative.

La nature manifestement élitiste de l’Europe unie s’est renforcée lorsque, une fois l’union réalisée, le système de pouvoir européen s’est consolidé : les institutions, les organes de gouvernement et même les personnalités chargées de gouverner. Difficile d’imaginer quelque chose qui donne davantage l’impression d’une élite peut-être savante, mais surtout lointaine, inaccessible, détentrice de raisons et d’informations incompréhensibles, guère consciente de la vie réelle du peuple. Il n’est pas exclu que dans le même temps elle fasse beaucoup en faveur du peuple, mais sa première fonction semble bien consister à rappeler fermement qu’il y a ceux qui jouent du piano et ceux qui le montent dans l’escalier. Et c’est l’élite qui en joue.

Et donc, à l’instant même où les gens en ont eu assez du pacte, ils se sont retournés contre elle : l’Europe était le symbole le plus évident, c’était une cible immédiatement visible à l’horizon. Elle avait une aura d’invincibilité qui, a-t-on découvert au lendemain du Brexit, ne fonctionnait plus que pour l’élite : pour les autres citoyens du Game, le charme était rompu.

À la lumière de tout ceci, pouvons-nous dire que les gens sont contre l’Europe ? Non, on ne peut pas vraiment le dire. Contre cette Europe, plutôt, contre l’Europe en tant que symbole de la domination des élites, oui. Aujourd’hui, anti-européen signifie avant tout anti-élite. Une belle formule circule déjà : l’Europe des peuples. Elle ne veut rien dire, mais suggère une chose très claire : ce n’est pas l’union en soi que nous voulons briser, c’est l’union voulue et gérée de cette manière par les élites.

L’Europe n’est qu’un exemple parmi d’autres. Ce que j’essaie de dire, c’est que réfléchir à l’opportunité de ce que les gens semblent vouloir aujourd’hui (que ce soit la sortie de l’euro, la taxation des plus riches ou le droit de refuser la vaccination) est une perte de temps si on ne lit pas en filigrane la seule chose qu’ils veulent vraiment : se défaire des élites. C’est le point central, c’est sur lui qu’il faut se pencher et qu’il faut bien observer, même s’il nous dégoûte, nous effraie ou nous demande un gros effort. Car c’est en ce point précis qu’une bataille décisive pour notre avenir se joue.

Ce qu’il faudra noter en premier lieu, si l’on tient vraiment à mettre son nez là-dedans, c’est la façon dont l’élite a réagi aux attaques. Elle s’est arc-boutée sur ses certitudes et a rapidement mis au point un récit susceptible d’arranger les choses : les gens avaient perdu la tête, sans doute manipulés par une nouvelle génération de meneurs irresponsables, prêts à tous les coups bas et assez malins pour s’adresser aux tripes des citoyens, dribblant au passage leur éventuelle intelligence. Des termes vagues et inexacts tels que fake news, populisme, voire fascisme ont été convoqués pour mieux faire passer le message et étiqueter sommairement les insurgés. En arrière-plan, une certitude : There is no alternative, répétée tel un mantra, entretenue telle une obsession, infligée telles une prophétie et une menace.

L’élite ne s’est pas arrêtée un seul instant, semble-t-il, pour se demander si par hasard elle n’avait pas commis une erreur quelque part, si grossière qu’elle a fait boule de neige et créé ce gigantesque chaos. Si elle l’avait fait, elle n’aurait guère eu de mal à enregistrer au moins trois phénomènes qui, pour moi comme pour beaucoup d’autres, semblent constituer des preuves spectaculaires : 1) son idée du développement et du progrès ne parvient pas à générer plus de justice sociale, elle distribue la richesse d’une manière délirante, détruit plus de travail qu’elle n’arrive à en créer, abandonne le centre de l’échiquier à des puissances économiques difficilement contrôlables, elle continue à être fondée sur un contrôle féroce de zones entières de la planète et met la Terre en grand danger, oubliant qu’elle est la demeure de tous, pas une décharge au service de quelques-uns ; 2) les élites sont depuis longtemps plongées dans une torpeur profonde, sorte d’hypnose dont elles tirent une pensée unique, inventant des théorèmes raffinés au résultat toujours identique, véritable totem : There is no alternative. Vous avez peut-être remarqué qu’elles ne réagissent plus à rien, elles sont hypnotisées par elles-mêmes, ont perdu tout contact avec la vie que mènent les gens, passent plus de la moitié de leur temps à s’admirer et à jouir de leurs privilèges. Elles figent l’Histoire et élèvent des héritiers qui ne peuvent rien penser d’autre que les obsessions de leurs pères ; 3) une seule fois, au cours des cinquante dernières années, les élites ont permis une pensée différente : à l’époque où certains penseurs alternatifs, surtout des techniciens, ont échappé à leur autorité, une hérésie qui a donné le jour à l’insurrection numérique. Dans leur torpeur, les élites s’en sont aperçues tardivement, la qualifiant de dérive commerciale d’un goût douteux en pensant régler la question ainsi. Mais c’était une révolution qui avait pour but de les éliminer, précisément elles, les élites du XXe siècle, et de les remplacer par une nouvelle élite, une nouvelle intelligence, voire une nouvelle morale. Elles n’ont rien compris, ce qui signifie que le Game a grandi dans les plis de leur pouvoir, puis les a peu à peu délégitimisées, les livrant à la foule quand elles n’ont plus eu la force de se défendre. Tandis que tout cela se produisait, le seul brillant réflexe des élites a été d’utiliser le Game pour gagner de l’argent : qu’il s’agisse de liquider les reliques du XXe siècle ou de financer des start-up, elles ont entrepris de vendre des billets pour assister à leur propre condamnation à mort. Drôle de façon de prendre le train de l’Histoire.

Quand on commet de telles erreurs, il ne faut pas espérer s’en tirer en traitant de fascistes ceux qui viennent vous mettre à la casse.

Il est tout aussi intéressant, il faut le dire, d’aller voir comment les gens ont agi quand ils ont décidé de rompre le pacte et de se débrouiller seuls. Potentiellement, ils avaient devant eux une sorte d’immense horizon nouveau, mais ils se sont arrêtés à la première étape, celle du règlement de comptes pur et simple. Les rêves remisés, ils ont vidé leur sac. Incapables d’avenir, ils ont ravivé le passé. Ils ont choisi des leaders qui leur offraient une vengeance quotidienne et un revirement par jour : c’est ce qu’ils savent faire. Ces derniers ne parviennent pas à imaginer grand-chose et essaient simplement de corriger l’existant hérité des élites. Souvent, ils ne parviennent guère à le faire, en raison de leur incompétence, de maigres aptitudes au gouvernement, d’une découverte soudaine de leurs propres limites, de l’obstination manifeste de l’ennemi et de la vertigineuse complexité du système. Ils reprennent courage grâce à un certain ton de voix devenu leur véritable marque de fabrique, mélange de franchise, d’agressivité, de hurlements de dockers et de slogans publicitaires. Les gens trouvent ça rassurant et ont fini par y trouver une façon de penser : ils y voient une forme d’intelligence élémentaire qui remplace les raffinements et les sophismes de la pensée des élites par le mouvement clair, direct, vaguement viril et pur, à sa manière, d’hommes qui vont enfin droit au but, balayant les vieux trucs et les hypocrisies. La sanctification de cette façon de penser – il faut absolument le comprendre – est l’arme avec laquelle les gens lancent aujourd’hui la plus violente des agressions contre les élites : c’est la véritable brèche qui s’ouvre dans leur mur protecteur. Si cette façon de lire le monde l’emporte, les élites sont condamnées. La fête est finie. Le fait est que, pour moi comme pour beaucoup d’autres, il est spectaculairement évident qu’une victoire de ce genre aurait des conséquences dévastatrices : pas pour les élites – qui s’en soucie ? –, mais pour nous tous. Car le mythe d’une approche directe, pure et vierge des choses, par opposition à la démarche décadente, compliquée et un peu narcissique de la réflexion cultivée, est une créature fantastique que nous avons mis des siècles à démasquer : y revenir serait une folie. Nous avons conscience depuis longtemps qu’il est bon d’en savoir assez sur les choses avant de les changer, qu’il faut bien connaître les hommes si l’on veut se comprendre soi-même, qu’on a intérêt à partager les sentiments des autres pour bien gérer les siens et qu’il convient de disposer de beaucoup de mots et non de peu, car le futur vainqueur est celui qui en a le plus. Nous avons un terme pour définir cette façon de nous défendre contre la dureté féroce de la réalité par l’usage patient et raffiné de l’intelligence et de la mémoire : culture. La remplacer par l’apparente clarté d’une pensée élémentaire, comme une sorte de roublardise populaire, équivaut à se désarmer volontairement et à aller au massacre. Je le dis sans détour : chaque fois que nous nous contentons de mots d’ordre à la simplicité brutale, nous brûlons des années de croissance collective qui nous ont évité de nous faire avoir par la prétendue simplicité des choses : pas nous, les élites, mais tout le monde. Nous nous condamnons à des échecs cuisants. Que sais-je : considérer comme une menace significative pour notre bien-être la transhumance évidente d’un nombre assez limité d’êtres humains provenant de continents que nous avons écrasés et que nous continuons de serrer dans notre poing. Des choses comme ça. Des âneries. En fin de compte, nous devons enregistrer un phénomène qui me paraît comme à beaucoup d’autres d’une clarté spectaculaire : les gens se réveillent chaque jour pour partir à l’assaut de la forteresse des élites, et plus ils le font, plus ils gagnent et plus ils se font du mal.

Nous vivons donc une période sombre. Nous sommes comme une terre que traversent des armées de pillards. Personne ne semble en mesure de gagner, si bien qu’il est difficile d’entrevoir l’issue. Chaque jour qui passe, nos réserves diminuent : de force, de beauté, de respect, d’humanité, voire d’humour. Rien que nous n’ayons jamais vécu par le passé, mais nous qui n’imaginions rien de tel, est-ce vraiment ce que nous devons vivre ? Y a-t-il une chose que nous puissions faire pour remédier à l’inertie de cette défaite ? 

Pour ce que j’en sais, admettre que les gens ont raison. Reprendre contact avec la réalité et mesurer le chaos que nous avons semé. Nous mettre immédiatement au travail pour redistribuer la richesse. Recommencer à nous occuper de justice sociale. Congédier les vieilles élites du XXe siècle et faire confiance aux intelligences qui sont filles du Game : le faire avec l’élégance qui s’impose, mais aussi avec une détermination farouche. Donner un nouveau sens à des mots comme progrès et développement, car celui qu’ils ont aujourd’hui est empoisonné. Libérer les intelligences capables de nous sortir de la pensée unique du There is no alternative. Cesser de donner à la politique l’importance que nous lui accordons : notre bonheur ne passe pas par elle. Refaire confiance à ceux qui savent, dès que nous serons sûrs que ce ne sont plus les mêmes. Renoncer aux chiffres au moyen desquels nous mesurons le monde (à commencer par l’absurde PIB) et inventer de nouveaux indicateurs, de nouvelles unités à la hauteur de nos vies. Retrouver immédiatement confiance dans la culture, tous, et investir dans l’éducation, toujours. Ne pas cesser de lire des livres, tous, jusqu’à ce que l’image d’un bateau rempli de réfugiés et sans port où accoster soit une image qui nous fasse vomir. Entrer dans le Game sans crainte, afin que tous nos désirs, même les plus personnels et les plus fragiles, aillent y tracer un parcours qui sera celui du monde entier. S’en servir, du Game, comme d’une grande opportunité de changement et non un alibi pour nous retirer dans nos bibliothèques ou créer encore plus d’inégalités économiques. Rebâtir les murs que nous avons démolis trop tôt ; puis les abattre dès que tout le monde pourra vivre sans eux. Permettre aux plus rapides d’aller de l’avant pour forger l’avenir, mais les rappeler tous les soirs au dîner à la table des plus lents, afin qu’ils se souviennent du présent. Faire la paix avec nous-mêmes, sans doute, car on vit mal dans le mépris et le ressentiment. Respirer. Débrancher de temps en temps nos machines. Marcher. Cesser de brandir le spectre du fascisme. Voir grand. Voir.

Rien que nous ne puissions faire, après tout, à condition de trouver la détermination, la patience et le courage.

Note de l’auteur : Quand j’ai écrit ce texte, l’Italie était encore gouvernée par la coalition Ligue-Mouvement 5 étoiles. Comme on le sait, les choses ont changé depuis. Aujourd’hui, beaucoup jugent la situation plus apaisée, plus rassurante. Le président Macron n’a pas tardé lui non plus à s’en féliciter. Pour être tout à fait sincère, tout cela me paraît nettement moins idyllique. J’ai l’impression qu’on essaie de chloroformer un certain ressentiment collectif, de le refroidir et de le pousser à une nouvelle alliance, entre certaines composantes populistes effrayées par le pouvoir et une solide élite qui se rassemble derrière le Parti démocratique pour se donner un visage humain. Je me trompe peut-être, mais je ne crois pas qu’on résolve les problèmes de cette façon. De cette façon, on les congèle. Les conflits, soit on les vit et on se bat, soit on les dépasse et on innove. Pour autant que je sache, en ce moment nous ne faisons ni l’un ni l’autre. 

 

Traduction de VINCENT RAYNAUD

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