La voix du poète

j’ai écrit « ténébreux »...

de Yu Jian

j’ai écrit « ténébreux »
en plein jour      sous la lumière du soleil
j’ai quelque peu hésité
réfléchi au sens des ténèbres
corbeau ou camp de concentration ?
comme j’étais plongé dans mes réflexions
les ténèbres sous la forme de l’encre
au bout du pinceau
se sont esquivées sur la pointe des pieds

 

Poème extrait de Rose évoquée, éd. bilingue,traduit du chinois par Chantal Chen-Andro © Éditions Caractères, 2014

 

Ce fut longtemps une ligne de partage bien facile. Il y avait les Chinois qui avaient vécu la Révolution culturelle et les générations suivantes. Né en 1954 à Kunming, capitale de la province reculée du Yunnan, Yu Jian fait partie de ceux qui durent interrompre leurs études. Devenu soudeur puis riveur, il ne retrouve le chemin de l’université qu’en 1980 pour y devenir une figure de proue de la jeune poésie. Ses vers préfèrent pourtant la langue orale aux métaphores convenues : seul un diplômé en lettres chinoises, comme lui, s’amuse-t-il, peut voir une rose chargée d’épines en une jeune fille aux seins opulents. Mais ce retour subtil au réel n’exclut pas la critique de la Chine contemporaine. Bien au contraire, d’une plume froide, le poète dénonce la société de surveillance dans Dossier 0. Aujourd’hui, contre le consumérisme et la culture mandarine dominante, il choisit de se décaler et prône une attention renouvelée à la nature. Confucius n’avait-il pas appris à vivre « d’un cyprès qui avait passé mille ans comme un jour » ? La référence est traditionnelle comme cet art que nombre de ses compatriotes considèrent archaïque, la -poésie. Mais c’est en -questionnant ci-dessus l’écriture des ténèbres que ceux-ci s’éloignent. Car, affirme Yu Jian dans un autre poème, « il suffit d’un trait rescapé pour que ressuscite la civilisation », tant la correspondance impossible entre idéogramme et signifié semble travailler notre rapport au réel. Avant de se souvenir que, adolescent ignorant la philosophie, il s’en tint en 1966 au trait vertical de son corps pour ne pas lâcher prise dans l’encerclement du néant. 

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