Grand entretien

« Plus on ferme les frontières, plus les migrants restent »

entretien

Vous dirigez une étude collégiale qui envisage les conséquences d’une ouverture générale des frontières au niveau mondial. Où en êtes-vous ?

L’étude a commencé en décembre 2013. Le résultat intermédiaire indique qu’il n’y aurait pas d’explosion des flux migratoires parce que, dans un contexte de circulation facile, les individus ont tendance à ne pas s’installer durablement. Ils se fixent dans un pays pour quelques années. À l’inverse, plus on rend difficile l’accès à un territoire, plus ils s’installent durablement. C’est une évidence très difficile à faire passer auprès des populations européennes : plus on ferme les frontières, plus les migrants ont tendance à rester. Quand on a payé le prix fort pour migrer (économiquement et humainement), on rentabilise. C’est une règle de base des migrations.

L’idée consiste à tester le mythe vertigineux de l’invasion des pays riches par les pauvres. Mais pour émigrer, surtout pour partir loin, il faut du capital, des réseaux, des informations, éventuellement un peu d’éducation. Les plus pauvres, ceux qui n’ont vraiment rien, restent. C’est une vérité sociologique, économique. Bref, toute la misère du monde ne va pas converger chez les riches ! 

Et pourtant, nous avons tous en mémoire ces images de jeunes migrants accrochés aux grillages qui séparent le Maroc de l’Espagne dans les enclaves de Ceuta et Melilla.

Ces images sont trompeuses. Elles concernent une minorité. Je suis consciente du côté très déshumanisant consistant à parler d’immigration en termes statistiques, de flux, de stocks. Mais ces reportages ont pour fonction de créer de la peur ou de provoquer de la compassion. Cela peut être utile pour générer des prises de conscience, mais cela induit une vision complètement ­biaisée de l’immigration. 

Les Européens assistent avec un sentiment d’impuissance et d’effroi à la crise humanitaire qui a lieu en Méditerranée. Cette crise donne-t-elle une idée exacte des flux migratoires dans le monde ? 

Ces drames sont révélateurs d’une double question : humanitaire et migratoire. Commençons par la crise humanitaire. Nous assistons à un afflux vers l’Europe de populations en provenance de Syrie, ­d’Érythrée et de Somalie. Un phénomène qui s’accélère ces dernières années du fait de la guerre et de la désagrégation des systèmes politiques de ces pays. On sait depuis longtemps que ces crises génèrent des exilés. La guerre civile en Syrie démarre en 2011, elle s’accélère en 2012-2013 : il n’est pas surprenant de voir arriver aujourd’hui des Syriens, qui sont les voisins de l’Europe. Idem pour la Somalie depuis 1991. Ce sont des phénomènes identifiés, logiques, cycliques et prévisibles. 

Ensuite, il y a la question migratoire. Mettons les choses en perspective : il y aurait 230 millions de migrants dans le monde d’après l’ONU, soit environ 3 % de la population mondiale. Il s’agit donc d’une minorité, d’une proportion nettement plus faible qu’au xixe siècle lors des mouvements de populations européennes vers le Nouveau Monde. Le xixe siècle reste la période de notre histoire où les courants migratoires ont été les plus forts. 

C’est un paradoxe par rapport à la mondialisation qui laisse penser que les flux de migrants augmentent.

Nous sommes l’objet d’une illusion d’optique très forte liée à l’accélération de la circulation des biens et des capitaux ainsi que des flux touristiques. Mais cela ne correspond pas à une mise en mouvement de la planète en termes migratoires. Au xixe siècle, 10 % des habitants de la planète vivent dans un autre pays que le leur contre 3 % aujourd’hui. Contrairement au ressenti contemporain, les gens sont de nos jours plus sédentaires qu’autrefois, et ce depuis les années 1950.

Un second point est insuffisamment relevé : les migrations vers les pays du Nord, les pays riches, ne représentent qu’une proportion minoritaire des migrations globales. Plus de la moitié des mouvements se font entre pays pauvres. 

Quelle est la situation de l’Union ­européenne ? 

On a souvent l’impression, en raison de la focalisation politique et médiatique sur l’immigration clandestine, que l’Europe est en état de siège. Les statistiques permettent de nuancer fortement ce tableau. Elles indiquent, pour 2012, un double mouvement. Il y a 1,7 million de migrants qui arrivent dans les pays de l’Union européenne en provenance de l’extérieur de l’Union d’un côté et, de l’autre, 1,7 million de migrants internes à l’Union, une immigration de circulation au sein de l’espace Schengen. 

Nous avons donc une exacte équivalence entre les migrations extra-européennes et intra-européennes. Et il ne faut pas oublier les sorties : en 2012, 2,7 millions de personnes quittent les pays de l’Union européenne. Toutes populations confondues. Le solde migratoire serait donc de l’ordre de 700 000 personnes sur 500 millions d’habitants. Cela n’empêche pas que les crispations autour de l’immigration sont réelles – d’ordre économique et culturel, ou identitaire. L’Europe, contrairement à d’autres espaces, ne se perçoit pas comme une terre d’immigration, et elle a oublié qu’elle était aussi une terre d’émigration. Bref, un continent construit par les migrations.

Il s’agit d’immigration légale. A-t-on une idée précise de l’importance de l’immigration clandestine ?

Notre vision est biaisée par la crise humanitaire en Méditerranée. L’essentiel des immigrés qui arrivent en Europe possèdent des titres de séjour, des contrats de travail, des visas de tourisme. Ils deviennent en général clandestins après coup, lorsqu’ils se retrouvent au bout de quelque temps en défaut vis-à-vis de l’administration du pays d’accueil. Soit ils perdent leur travail et basculent dans l’économie grise, soit ils ne parviennent pas à renouveler leurs titres de séjour. Ou bien ils sont arrivés comme étudiants, trouvent un travail, mais finissent par se retrouver hors des clous. Ils étaient réguliers et deviennent irréguliers. C’est un phénomène constaté lors des régularisations massives sous condition de contrat de travail, comme en Italie en 2003 ou en Espagne en 2005 : les migrants irréguliers sont en grande majorité des travailleurs.

L’immigration subsaharienne est-elle aujourd’hui la plus importante en Europe ?

Non. Mais c’est encore une illusion d’optique. En 2014, il y a 20 millions de résidents qui ne sont pas citoyens de l’Union européenne. Sur 500 millions de citoyens européens, cela représente 4 % de la population. Parmi les étrangers, arrivent en tête les Turcs (1,9 million de personnes), les Marocains (1,3 million), les Chinois (0,7 million), puis les Indiens, les Ukrainiens, les Russes, les Albanais, les Serbes, les Afghans… Les immigrés subsahariens sont bien là, mais loin derrière. 

Ne sont-ils pas clandestins en plus grand nombre ?

Pas du tout : la population des irréguliers n’est pas, elle, de 20 millions ! Une étude de 2008 comptait 1,9 à 3,8 millions de résidents irréguliers. On parle parfois aujourd’hui de 5 millions de « clandestins » en Europe. Ces données sont déduites des statistiques de l’Agence européenne de sécurité des frontières extérieures, Frontex, et des régularisations qui « révèlent » et résorbent à la fois les populations en situation irrégulière.

Comment des réfugiés politiques se retrouvent-ils en position de clandestins ?

Ils sont acculés à une migration périlleuse par voies de terre et de mer parce que les délivrances de visas, dans les pays limitrophes de leur pays d’origine, ne fonctionnent pas. Des Syriens, des Érythréens ou des Somaliens entassés sur un bateau au milieu de la Méditerranée sont clairement des demandeurs d’asile qui relèvent de la protection du droit international. 

C’est le dysfonctionnement de la politique migratoire des pays de l’Union européenne qui les conduit à ces prises de risques. Ce sont des réfugiés que les États européens transforment littéralement en migrants clandestins. De manière perverse, la gestion de l’asile et de l’immigration est déléguée aux passeurs, au trafic d’êtres humains, aux conditions météorologiques et à l’état des bateaux... Ou aux dictatures des pays de transit, le Soudan, l’Érythrée, la Libye… La gestion de l’immigration ne peut pas se faire sur la base d’une sélection à la vie à la mort. C’est inacceptable en termes éthiques et politiques.  

Propos recueillis par LAURENT GREILSAMER

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