Les chiffres déchiffrés

Quand les chiffres se taisent

Selon le « baromètre de la liberté de la presse » établi par Reporters sans frontières, 66 journalistes ont été assassinés en raison de leur profession dans le monde en 2014. Avec le carnage de mercredi dernier, la France fait une entrée fracassante dans ce macabre palmarès dès les premiers jours de 2015 et en occupera hélas durablement l’une des premières places. Malgré les nombreux troubles qui ont jalonné 2014, seule la Syrie (avec 15 journalistes tués) avait un bilan plus lourd que celui de la tuerie perpétrée dans les bureaux de Charlie Hebdo

Les journaux et les réseaux sociaux ont été, dès les premiers instants de cette actualité, électrisés par cette question : combien de victimes ? La dimension quantitative du drame est bien évidemment une facette de son atrocité et en fera un marqueur important dans l’histoire mondiale du terrorisme.

Pourtant l’horreur ressentie dépasse largement cette appréhension des événements par le nombre des victimes déplorées – que certains tentent déjà de relativiser au regard d’autres statistiques morbides. « On a tué Charlie Hebdo ! », ont crié les assaillants après l’attaque. En s’en prenant au journal, ce sont des hommes et des femmes, mais également des valeurs et un symbole qu’ils visaient, portés par des personnalités qui ont dédié leur vie à les défendre et qui, pour certains, l’ont perdue ce jour-là. Alors que de nombreux journalistes meurent sur le front en couvrant les conflits armés, ceux de Charlie sont tombés au champ d’honneur de leur bureau. Sans oublier les policiers et simples passants qui ont été les victimes de ces événements et de leurs suites.

La perte, pour notre démocratie, pour le journalisme, pour les familles des victimes et pour chacun d’entre nous, est fondamentalement incommensurable, inquantifiable. Le « baromètre de la liberté de la presse » porte probablement mal son nom : un baromètre est un instrument servant à mesurer. Pas de mesure possible quand il s’agit de crimes de cet ordre, il suffit d’un journaliste victime de son activité (comme par exemple en Russie, au Bangladesh ou en Égypte en 2014) pour que les nombres se taisent et fassent place à un grand et solitaire cri d’effroi.

Ce cri retentit aujourd’hui à nos oreilles et consciences.

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