Contrepied

Le RIC ou le peuple illusoire

Manifestation des Gilets jaunes, le 12 janvier 2019, place de la Bastille à Paris 
© Daniel Thierry / Photononstop
Manifestation des Gilets jaunes, le 12 janvier 2019, place de la Bastille à Paris
© Daniel Thierry / Photononstop

Comment peut-on être contre le RIC ? Ce sigle contient trois mots magiques : référendum, initiative, citoyenne. Pour ses partisans, il est la panacée contre le mal qui ronge la démocratie : la dépossession du pouvoir du peuple par des élites, à la fois sourdes et aveugles, sauf à leurs propres intérêts. Grâce à ce RIC, le peuple aura enfin droit au chapitre et pourra reprendre son destin en main. Certes, depuis 2008, notre Constitution prévoit un référendum d’initiative partagée, qui permet de proposer une loi soutenue par 10 % du corps électoral, si elle est approuvée par un cinquième des parlementaires et validée par le Conseil constitutionnel. Mais c’est trop compliqué ! Aujourd’hui les RICistes les plus radicaux exigent qu’une simple pétition puisse déboucher, au choix, sur une loi ou son abrogation, sur la modification de la Constitution, voire sur la révocation d’un élu quand il ne plaît plus. 

J’ai, contre cette proposition, trois objections. 

La première est de circonstance. Elle concerne l’état actuel de notre espace public, déboussolé par l’irruption brutale du Web et des réseaux sociaux. On avait pu d’abord croire que cela allait favoriser la démocratie ; et il ne faut pas mésestimer les bénéfices de ces innovations. Mais on commence aussi à en percevoir les dangers. Notre précieux espace public est aujourd’hui ouvert aux quatre vents, totalement dérégulé et parfois ensauvagé. Règne de l’anonymat, triomphe des infox, déstabilisation massive à grande échelle, harcèlement sans bornes… L’idéal de publicité s’est transformé en culte de la transparence, fragilisant au passage la délibération collective. Dans ce contexte, instaurer un RIC reviendrait à livrer notre régime à tous les hackers de la démocratie, qu’ils soient de l’extérieur ou de l’intérieur. 

La deuxième objection est d’efficacité. On a trop tendance à oublier que, dans démocratie, il y a peuple (demos), mais il y a aussi pouvoir (kratos). Or, l’initiative citoyenne, pour sympathique qu’elle soit, risque d’aggraver l’impuissance publique en installant une campagne électorale permanente, saturant la délibération de sujets innombrables, contestant à tout propos les élus et, surtout, perdant de vue l’intérêt général. C’est ce que montre l’exemple de la Californie où la pratique référendaire existe depuis 1970. À chaque scrutin, plus de quarante questions sont posées ; le document censé éclairer le choix fait plus de 500 pages ; chaque campagne est l’objet d’un lobbying intense… et juteux. Et, à chaque fois, le même résultat : toujours moins d’impôts et toujours plus de demandes. La Californie : une économie prospère ; une politique délétère.

Ma dernière objection est de principe. Le mouvement des Gilets jaunes a eu au moins une vertu : remettre du peuple dans la démocratie. Mais il n’est certainement pas le peuple. Et il aura beau multiplier les « actes » et les samedis d’agitation, il ne le sera jamais. Car le peuple n’a pas de visage, c’est là toute sa grandeur et son mystère. Il n’est ni de gauche ni de droite, il n’est ni la majorité silencieuse ni la somme des minorités actives, ni l’élite ni la plèbe. Pour moi, il est la capacité collective d’agir. Ce qui suppose le respect de procédures (élections, délibérations, décisions, redditions de comptes), la fidélité à une histoire et un horizon commun. À défaut de tout cela, il n’y a ni peuple, ni gouvernement, ni, donc, démocratie. Croire que le RIC fera apparaître le peuple d’un coup de baguette magique, c’est prendre les messies pour des lanternes et risquer de rire… jaune. 

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