La voix du poète

Le Bernard-l’hermite

Jean Anouilh (1910-1987), Fables © Éditions de la Table ronde, 1962

Un bernard-l’hermite rêvait
Au balcon de son coquillage.
Il aimait sa maison, y avait fait des frais,
Et comptait y finir le reste de son âge.
Un beau soir en tombant baigne de componction
L’âme émue des propriétaires.
Jugeant de loin le flux des humaines passions,
Ils se figurent que la terre
S’arrête au bout de leur jardin
Et le sien lui semblait sans fin…
(Jusqu’à la marée prochaine).
« Terre, s’écriait-il, terre de mes aînés,
Payée de sueur et de peine !
Vieilles pierres où je suis né !
Lit ancien où conçut ma mère !
Seuil, où le père de mon père
Rêvait déjà devant la mort d’un soir d’été…
Aux gens bien nés, mon Dieu, que la patrie est chère !… »
Il eût continué jusqu’au bout sur ce ton,
Se croyant tout de bon gentilhomme breton ;
Si un crabe passant, la démarche incertaine,
Fuyant on ne sait quoi, ne lui avait crié :
« Va te faire lan laine !
Grouille donc, crabe comme moi !
Tu fuis depuis le temps d’Hérode.
J’ai connu le gastéropode,
De qui tu occupes le toit. »

 

« Choisir la France », annonce Marine Le Pen. « On est chez nous », surenchérissent ses militants. À se demander quel est cet étrange pays dont le Front national se prétend propriétaire. Oublions les références faites au terroir. Qui, parmi les votants, possède des parents agriculteurs ? Combien d’électeurs de Marine Le Pen labourent la terre ? Non, il y a plutôt dans cet instinct de taulier quelque chose de l’imaginaire bourgeois d’un sweet home inaliénable. Qu’importe que ces vieilles pierres n’aient été acquises que récemment, comme la coquille abandonnée dans laquelle s’installe le bernard-l’hermite.

Le petit crustacé nomade au corps mou est le héros d’une fable de Jean Anouilh, parue en 1962. Dans un joyeux mélange d’alexandrins et d’octosyllabes, le dramaturge y moque l’orgueil de ce parvenu qui se prend pour un gentilhomme breton. Sans oublier de lui opposer un migrant fuyant un danger inconnu. Oui, les inégalités sociales expliquent le ras-le-bol d’une partie de la population qui vote Front national. Mais, pour atteindre plus de 40 % d’estimations de vote au second tour, l’héritière Marine Le Pen propage aussi sa peste identitaire dans les classes moyennes. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés », écrit La Fontaine dans Les Animaux malades de la peste. Un chef-d’œuvre sur notre nature grégaire, qui nous pousse à accuser de nos maux l’être le plus faible. Ni loup ni lion : l’autre, le galeux, le misérable. 

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