Si renverser l’ordre social est la principale motivation qui a poussé plus de sept millions d’électeurs à porter Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, tous ces gens présentent cependant des profils bien différents et souvent contradictoires, avec en commun une forte défiance à l’égard du personnel politique et de l’Autre en général. Lorsque l’on n’a pas confiance en grand monde, on se choisit un pouvoir autoritaire pour encadrer tout cela. Mais un même bulletin de vote ne fait pas une famille unie. 

Au sein de l’électorat Le Pen, les petits derniers – les « dédiabolisés » de Marine – ne ressemblent pas beaucoup aux militants historiques du diable Jean-Marie.

Vincent, habitant d’un village des Alpes-Maritimes, était tout juste à la maternelle quand le FN accédait au second tour en 2002. Quinze ans plus tard, alors que la présence du parti d’extrême droite au second tour de l’élection présidentielle n’est même plus un choc ni même une surprise sur les plateaux de télévision, le jeune homme nous déclare que « l’idéologie de solidarité de Marine est particulièrement intéressante, presque humaniste ». Jolis yeux en amande, petit visage de jeune premier et large sourire naïf, le garçon salue en levant sa bière « l’idée de recours régulier aux référendums qui s’approche de la démocratie directe, la proportionnelle, la sécurité sociale pour les Français et la liberté totale d’expression que permettra Marine Le Pen ». 

Comme nombre des jeunes amis qui l’entourent, il pense que « le vote moderne, c’est le vote FN ». Le vote cool et rebelle même, celui de la contestation. « J’aurais pu voter Fillon, comme mon père, mais c’est quelqu’un du monde d’avant, contrairement à Philippot. » Le père de Vincent est un réfugié bulgare ayant fui le communisme au début des années 1980. « Déjà, c’était un réfugié européen, avec une culture catholique, et un réfugié politique contrairement aux réfugiés actuels qui viennent pour des raisons économiques », précise-t-il comme on récite un mantra. « Nous sommes toujours restés dans le respect des lois de la France et, aujourd’hui, quand je regarde les banlieues et certains villages, c’est leurs lois… La France n’y est pas. » Il prend ensuite un selfie affichant son badge « Marine présidente » sur le col de sa chemise fermée jusqu’au dernier bouton, et l’envoie aussitôt sur Instagram.

Mais il n’y a pas uniquement des jeunes parmi les électeurs les plus récents de Marine Le Pen. Sur un terrain de pétanque du quartier du Rouet, à Marseille, des petits vieux se disputent bien davantage en mesurant qui a gagné le point qu’au sujet de leurs opinions. « Ici, il n’y avait personne avant qui votait Front national », assure Roger le tireur. Ils étaient il y a peu rouges, roses, verts ou bleu plus ou moins clair. « Maintenant, on est tous bleu Marine. » La plupart de ceux-là sont artisans, électriciens, plombiers, maçons. « Et avec l’Europe, on a des Roumains, des Bulgares, des Hongrois qui sont arrivés et nous ont cassé les prix, lance Roger. Ils restent un peu en France et rentrent au pays où ils se font des salles de bain en or. Puis ils reviennent. Nous, on est obligé de faire du black pour payer la maison. » Antoine, premier pointeur, ne veut plus de l’Europe. Il a voté socialiste jusqu’à Jospin, « mais elle nous a trop trahis, la gauche ». En 2002, Antoine avait voté Chirac pour barrer la route à Le Pen. « Ils nous ont ensuite bien trahis aussi à droite… alors cette fois, on va essayer le Front national, ça fera tout péter. » La boule qu’il venait de coller au bouchon est touchée par un tir tendu de Momo. « En fait, je m’appelle Brahim, mais on m’a toujours appelé Momo ici. » Et Momo vote FN. « Moi, je suis né à Marseille, je vis comme un Français et depuis les attentats, on me traite comme un Arabe à cause des Arabes qui ne veulent pas s’intégrer avec leur djellaba, leur halal… » Et quoi de plus Français pour lui que de voter FN ?

En 2007, c’était de voter Sarkozy. « Tout devenait possible » grâce à sa « rupture ». « J’y avais cru cette fois-là, à 100 %, et il m’a déçu », se souvient Jean-Jacques, agriculteur en Meurthe-et-Moselle. « Nous les paysans, on est délaissés. Dans le coin, trois agriculteurs se sont suicidés en six mois. Et pourtant notre popularité ne cesse de dégringoler : on serait des pollueurs qui profiteraient de la politique agricole commune », fulmine-t-il. « Je me sens manipulé par l’Europe, y compris dans l’hypocrisie du discours écologique. On nous a imposé les pesticides et maintenant on nous annonce des aides pour en sortir. Des aides qui arrivent très tardivement, quand elles arrivent ! — ce qui est de plus en plus rare. Alors que nous, on a remis en question tout notre outil de travail. Sortir de l’Europe n’est pas un problème. On fera sans les aides. » S’il reconnaît ne pas avoir regardé en profondeur le programme de Marine Le Pen, il se dit « convaincu par son bras droit comme par son bras gauche : par Marion Maréchal-Le Pen comme par Florian Philippot ». Tous deux forment comme un yin et un yang nationaliste. La ligne identitaire de l’une et les promesses de justice sociale de l’autre pour un national-socialisme qui rassurerait Jean-Jacques. Car il n’apprécie pas l’arrivée dans les villages de sa région des réfugiés. Une présence qui leur a été imposée depuis le démantèlement de la Jungle de Calais. « Aux migrants, on leur vend du rêve, mais avec la crise rien n’est possible… Je ne me sens pas raciste. Mon beau-frère est d’origine maghrébine, on s’apprécie. Pourtant, on nous traite de fachos », regrette-t-il. Ce qui désormais l’encourage à voter Front national.

Vote contestataire, vote de colère, vote d’adhésion, vote révolutionnaire… Comment se fait-il que le vote d’extrême droite n’ait cessé de progresser depuis la création du Front national et qu’une révolution conservatrice tende à s’imposer chaque jour davantage, poussant une bonne partie de la droite et de la gauche traditionnelles à s’aventurer sur des thématiques identitaires ? Quand tous les comportements progressistes se seront perdus et que les femmes contesteront les féministes, que les jeunes ne contesteront plus rien, que les immigrés d’hier refuseront les réfugiés d’aujourd’hui, que les salariés honniront leurs syndicats, que les contribuables lutteront contre l’impôt, que les radicalismes prospéreront, que la laïcité sera perçue comme communautariste et la liberté comme une faiblesse, alors la France s’offrira à l’autoritarisme. Depuis plus de quarante ans, le FN n’a cessé d’y travailler. Des premiers électeurs aux derniers, « dédiabolisés », des traces de ce processus se lisent dans les sédiments de l’électorat frontiste.

Les premiers arrivants, les historiques, les fondateurs du FN, sont rentrés d’Algérie dans les années 1960 pour rejoindre le dernier carré des pétainistes. Maxime, commerçant marseillais aujourd’hui à la retraite, est de ces pionniers. « Depuis plus de quarante ans qu’on rame, je veux voir un jour mes idées au pouvoir », explique-t-il, appuyé sur le comptoir de son ami cordonnier du quartier de La Rose dans les quartiers nord. Ses idées ? Les fondamentaux du FN : « Moins d’assistés, plus de gens en prison et la France au Français », affirme cet homme qui a quitté à contrecœur « le paradis algérien » de son enfance. « Après quelques passages par des villes autour de Marseille, on s’est posés ici, dans la cité Malpassé, on y était bien, et petit à petit les Arabes se sont étalés. Désormais, on n’est plus chez nous, ici non plus. » Le Front est toujours resté sa famille politique ; il y a milité un peu et se veut toujours prosélyte. Jean-Marie Le Pen demeure son mentor et il aime bien « la petite Marion ».

Arrive ensuite la deuxième génération. Celle qui s’est émancipée dans les années 1980, riant des frasques médiatiques de Jean-Marie et montrant, au moins le temps de la jeunesse, une attirance pour le mouvement skinhead. Stéphane, 43 ans, a grandi « dans la mixité ethnique du parc Saint-Louis », toujours dans les quartiers nord de la ville. « Puis une population en a chassé une autre, le quartier s’est paupérisé, et si mon oncle part, désormais, son appartement ne vaut plus rien », explique-t-il à la sortie d’un entraînement de boxe. « Ma tante qui est une catholique très pratiquante se cache pour faire sa crèche et, dans le quartier, impossible d’acheter du jambon. » Pour Stéphane, la volonté d’envahissement des populations musulmanes est une évidence que seuls les intellectuels de gauche ne veulent pas voir, aveuglés qu’ils sont par leurs pulsions « droit-de-l’hommistes ». « Quand on était mélangés, ça allait, mais désormais, c’est leur loi. » Stéphane considère les habitants de ces cités comme des envahisseurs et non comme des pauvres. Le FN est pour lui le dernier espoir d’inverser le processus. Pas en excluant, mais « en remettant de la mixité ethnique comme dans ma jeunesse, avec une domination des vrais Français ». Ainsi, en dépit de la toile d’araignée tatouée sur son coude et de la croix celtique sur son avant-bras, Stéphane se dit proche de Florian Philippot, « qui a apporté du professionnalisme, de l’ordre ». Stéphane reproche désormais « à Jean-Marie Le Pen de n’avoir jamais voulu du pouvoir alors qu’il aurait pu le prendre. La situation actuelle est un peu de sa faute aussi ». Il reconnaît cependant qu’il a su s’imposer alors même qu’au début il ne pesait pas grand-chose. « Avec ses frasques, son bandeau sur l’œil, il a été un peu l’inventeur du buzz », sourit-il. Les réseaux sociaux font désormais le travail, à grande échelle.

Propagandistes assidus des idées d’extrême droite sur Facebook, Nathalie, Franck et Frédéric, quadragénaires du quartier de Saint-Mauront dans le IIIe arrondissement de Marseille, le plus pauvre de France, ont un temps voté comme leurs parents : communiste, socialiste ou UMP. Mais avec la dégradation de la vie quotidienne, la paupérisation d’un quartier qui recevait dans les années 1990 tous les pauvres des arrondissements alentour au fur et à mesure de leur rénovation, le vote FN devenait une évidence, la peur du déclassement se transformait en pulsion. Une classe moyenne très variée forme cette troisième génération FN. Des gens pour qui Le Pen et son FN ont toujours été là, des gens pour qui la France black-blanc-beur n’est « qu’une supercherie pour nous laisser dans la merde », comme le répète Franck. « Les socialistes ont chouchouté cet électorat de cités à grands coups d’aides sociales. » Pour eux, « les années Touche pas à mon pote ont été les pires qui soient ». Et Frédéric insiste en affirmant qu’il considère la reprise de Douce France par le groupe de Rachid Taha, Carte de séjour, comme « un affront pour les vrais Français ». 

Les trois quadragénaires mangent principalement au McDonald’s, fêtent Halloween, ne ratent aucun blockbuster hollywoodien et écoutent de la musique metal californienne tout en prédisant « la perte de l’identité française face au grand remplacement ». L’immigration est leur obsession. En réponse « à tous les médias de gauche qui à chaque attentat appellent à ne pas faire d’amalgames avec tous les musulmans », ils nomment les musulmans les « amalgames » car, explique Franck, « l’histoire se répète à chaque fois ».

Tous les trois ont des enfants. « On ne peut même plus les mettre dans les écoles du quartier sinon à les confronter aux violences et à l’illettrisme des gamins d’immigrés qui s’y amassent », s’emporte Nathalie. Poussée par un divorce, elle s’est installée avec ses deux filles dans une des nouvelles résidences de Sainte-Marthe, dans les quartiers nord. Les jumelles sont désormais dans une école privée, et la copropriété vient de décider l’installation d’un système de vidéosurveillance. 

Avec la pression foncière, de nombreuses résidences fermées ont poussé sur les friches et les terrains municipaux bradés par la mairie dans la zone nord de Marseille, et tout particulièrement dans les XIVe et XIIIe arrondissements, justement le secteur qui est tombé entre les griffes du FN lors des dernières élections municipales. L’évolution de la ville, à Marseille comme ailleurs, avec l’apparition de quartiers pavillonnaires et résidentiels, a favorisé le « vote frontière ». « Dans les cités, ils ont les centres sociaux, les maisons des jeunes, des associations, des activités, des stades, des gymnases, et nous, juste à côté, on n’a rien », s’insurge Franck.

C’est au cœur de la France black-blanc-beur, portée par de médiatiques success stories avec pour apogée la victoire en Coupe du monde de football des Dessailly-Blanc-Zidane, que s’est inversée la perception des favorisés et des délaissés. Pour cette troisième génération d’électeurs FN, les habitants des cités et des banlieues sont des nantis qu’on gave d’aides sociales pour acheter leur vote. En 2002, Jean-Marie Le Pen arrivait au second tour. Avec la peur du déclassement, s’imposait alors de façon symbolique le « eux contre nous », qui se substituait à la lutte des classes – l’approche « oppresseurs contre opprimés ». La social-démocratie, bien installée depuis la chute du mur de Berlin, a contribué à la négation du clivage gauche-droite : le « ni de droite ni de gauche » d’Emmanuel Macron, ou ce que Marine Le Pen appelle l’UMPS.

L’avènement des clivages identitaires, le « eux contre nous », devenait alors un ramasse-tout xénophobe dans lequel continuent de tomber tous les perdants de la mondialisation : les joueurs de pétanque du Rouet à Marseille, qui ne peuvent pas rivaliser avec les tarifs des travailleurs détachés, aussi bien que le paysan de Meurthe-et-Moselle prêt aujourd’hui à vendre son lait en circuit court de distribution pour ne plus dépendre de l’Europe.

Depuis quelques années, le vote FN pouvait se lire comme un « vote lobby », une prophétie autoréalisatrice. Le vote FN, s’il ne l’emporte pas, génère toujours de fortes réactions chez ceux qui sont élus : à la tombée des résultats, le classique « nous avons entendu la colère du peuple », puis une droitisation de l’action. Associé à la dédiabolisation du parti, ce « vote lobby » place le FN dans un bloc des droites dont la porosité n’a cessé de croître sous l’effet du glissement identitaire opéré par Nicolas Sarkozy et poursuivi par François Fillon.

Lors d’une marche fasciste en Espagne, des militants du mouvement pétainiste l’Œuvre française, aujourd’hui dissous, discutaient pendant un repas de l’opportunité que représenterait pour eux l’élection de Marine Le Pen. « À l’heure actuelle, elle joue le jeu du folklore démocratique », espère l’un d’eux, qui vote pour Marine malgré une dédiabolisation qui ne passe pas du tout. « Nous constituons une ancre pour éviter que la Le Pen ne dérive trop vers la République, le Système. Une ancre qui permet de maintenir le mouvement national. Il faut renforcer ce que nous sommes : le nationalisme pur. » Ils ne sont pas démocrates, savent qu’ils sont peu nombreux mais connaissent leurs forces militantes et la solidité de leur doctrine nationaliste, « contrairement à ce mélange instable qu’est devenu le Front national ». Beaucoup d’entre eux votent Marine Le Pen et espèrent s’en débarrasser quand elle sera au pouvoir.

De sa frange la plus dédiabolisée aux mouvances les plus radicales de l’extrême droite, le Front national plante ses mauvaises graines dans les fissures de notre démocratie, les clientélismes insidieux, les inégalités qui se creusent toujours plus, les spéculations de toutes sortes – immobilières, foncières ou financières –, ces machines à ségrégation et à injustice sociale. Ils sont nombreux à se sentir victimes de ce que le FN appelle le Système. Il faut de tout pour défaire un monde.  

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