Point de vue

Les balançoires de Lahore

La cruauté terroriste n’épargne personne. Pas même les enfants. Comme dirait l’autre : « N’oubliez pas les enfants ! » Non, pourquoi les oublier, surtout un dimanche de Pâques, en pensant qu’ils sont chrétiens. Qu’importe, le parc est ouvert à tous les enfants qui aiment les balançoires. Un jeu aimé de tous les enfants. On s’y sent si léger, on a l’impression de voler, d’être un ange qui toise les nuages. 

C’est là, dans ce parc plein d’enfants de tous âges, qu’un pauvre type s’est fait exploser le 27 mars. Ses chefs doivent être fiers de lui : 72 morts et 340 blessés. Il a réussi son désastre. On lui a dit que la voie du paradis passait par ce parc. Il n’a pas hésité, a mis son blouson comme pour aller faire une promenade, puis les cris des enfants jouant et s’amusant l’ont attiré. Dans un élan précis et bref, il les a rejoints, membres et sang mêlés. Ce ne sont plus des anges qui rient, ce sont des corps déchiquetés et qui n’ont plus de noms. 

Cela s’est passé à Lahore, capitale de la province du Pendjab, au Pakistan. C’est loin, très loin de Bruxelles. Pourtant l’odeur de la chair calcinée parvient jusqu’à nous. Il suffit de regarder les images et le reste suivra.

Lahore. Un parc. Une tragédie. Regardons la carte. Elle dégage cette odeur forte et compacte de la mort éparpillée. Bruxelles, Paris, Tunis. Une géographie contrariée, blessée, meurtrie et sans espoir. Des spécialistes pénètrent en se bouchant le nez dans la tête des terroristes et essaient de repérer le lieu du prochain massacre. Tiens, Amsterdam ! Berlin ou Rome, ça a de la gueule dans un palmarès. On n’est pas des touristes. Bon, Madrid c’est fait, Londres aussi. Ouagadougou c’est fait, Abidjan aussi… Pas mal de boulot encore. Les candidats au paradis ne manquent pas. Il faut bien qu’ils s’occupent. 

La même semaine, d’autres pauvres types se sont fait exploser à Bagdad. Là, ils n’ont pas choisi une population particulière. Pourvu que ce soit une foule compacte et anonyme. Il faut que ça saute et que le compteur des morts continue de tourner. Il tourne pas mal en ce moment, comptabilise l’horreur partout dans le monde ; on n’oublie personne. La balance penche du côté des victimes musulmanes. Normal. La terreur est large, elle est immense, tantôt blanche, tantôt de toutes les couleurs. C’est avec ça qu’ils distribuent de la douleur comme un spot diffuse de la lumière. 

Pendant ce temps-là, G.W. Bush coule des jours paisibles dans son ranch. Sait-il au moins ce qu’il a déclenché, en mesure-t-il l’ampleur ? Non, il peint et scrute l’horizon ; il tourne le dos au monde et ne connaît pas d’insomnie. 

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