La voix du poète

Omar Khayyâm (1048-1131)
« Toi tu bois le sang des hommes »

Oui, nous sommes bienfaisants
              plus que toi, mufti austère,
Et plus que toi tempérants
              dans notre ivresse ordinaire :
Toi tu bois le sang des hommes
              et nous celui de la vigne ;
Je te fais juge, examine
              lequel est plus sanguinaire.

 

Extrait de Cent un quatrains de libre pensée, traduit du persan par Gilbert Lazard, Gallimard, 2002
© Éditions Gallimard, pour la traduction française

 

Les muftis interprètent la loi coranique. Ce sont les gardiens de l’orthodoxie sunnite. Les nouveaux maîtres turcs de l’Iran imposent ce courant de l’islam au xie et xiie siècles. L’intransigeance s’accroît. La secte chiite des Assassins multiplie les attentats. Il faut combattre, par une même violence, leurs commentaires ésotériques des textes sacrés. Omar Khayyâm (1048-1131) est alors célèbre pour son activité scientifique. Auteur d’ouvrages mathématiques, il réforme également le calendrier persan. Mais il doit sa notoriété actuelle à son œuvre poétique. Des quatrains redécouverts des siècles après sa mort, mêlés aux vers d’autres poètes. Leur attri-bution et leur interprétation suscitent encore la controverse. Omar Khayyâm était-il un mystique soufi, enseignant un accès intime à Dieu sous l’apparente simplicité des symboles ? Ou un agnostique qui affronte le scandale de la mort par les plaisirs du présent ? Ses poèmes suivent une structure unique. Les premier et deuxième vers riment entre eux. Le troisième introduit une variation thématique que le quatrième vers, rimant avec les deux premiers, relie au sujet initial. Ainsi, dans le quatrain ci-dessus, décomposé par le traducteur Gilbert Lazard en huit heptasyllabes, Omar Khayyâm oppose le goût du vin à celui du sang. Manière de railler l’hypocrisie et l’intolérance des tartuffes religieux. Que valent les promesses de paradis, préludes aux guerres ? Omar Khayyâm leur préfère l’ivresse ordinaire : la vie consciente. Jouissons de chaque instant, quel qu’il soit : « Bois : cet amer élixir / c’est l’éternité présente. »

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