« Regardez comme il est grimaçant et mal à l’aise. Non, vraiment, il dit pas la vérité celui-là… » En ce jeudi 27 septembre, dans l’une des salles d’attente de l’hôpital de Milwaukee, une grande ville de l’État du Wisconsin, sur la rive occidentale du lac Michigan, les quelques patients ont tous les yeux rivés sur l’écran plat de la télévision. Trois d’entre eux s’en sont même approchés pour mieux entendre et une conversation se noue. Ou plutôt, une dispute. « Pas du tout, que dites-vous ! Il est très à l’aise », rétorque une femme âgée, visiblement en admiration devant le juge Brett Kavanaugh choisi par le président Trump pour siéger à vie à la Cour suprême, et dont la nomination a été retardée parce qu’il est accusé de tentative d’agression sexuelle trente-six ans auparavant. Avant le vote des sénateurs (qui, en fin de compte, l’adouberont), une audience publique télévisée a été organisée, qui a surpris, voire choqué la population américaine, plus divisée que jamais sur le sujet, comme en écho aux avis clivants à propos du président Trump. « Ce matin, quand c’était son accusatrice qui parlait, ça sonnait juste, mais là, ça sonne faux », reprend la même femme menue d’origine indienne, son mug de thé à la main. « Mais vous n’avez pas honte d’affirmer ça comme ça ? reprend la plus âgée, avec fermeté et tristesse. Vous savez qu’ici, en Amérique, nous vivons dans un État de droit où personne n’est coupable tant que ça n’a pas été prouvé ? – Comment un homme promis à la fonction suprême peut-il s’être comporté en mufle ? Ça promet pour ses décisions de justice à venir », maugrée un homme noir en secouant la tête. Il semble affligé. 

La femme âgée qui soutient Kavanaugh a voté Trump à la présidentielle de 2016. Ses deux interlocuteurs sont des électeurs démocrates. Deux ans après l’arrivée au pouvoir de ce nouveau président, la société américaine ne dialogue plus, elle éructe : les anti-Trump sont embarrassés par son comportement et ses sorties verbales, les pro-Trump galvanisés par la « lutte » contre les opposants. Jamais un président n’a suscité autant de commentaires et cette audition au Sénat a exalté la base des deux partis, chacun voyant en lui la honte ou l’honneur, la vulgarité ou la puissance, l’argent qui rend libre ou, au contraire, l’assujettissement aux lobbies.

Donald Trump a remis l’Amérique au centre des conversations, donc au centre du monde. Mais à quel prix ? Celui d’une guerre civile au ralenti, où tous les coups sont permis et dans laquelle ce qui est perçu par les républicains comme un acharnement des démocrates envers eux conduit à exciter encore davantage leur « trumpisme ». 

Nicole, qui a interpellé la femme indienne-américaine dans la salle d’attente, a 76 ans. Avec son mari Jack, agriculteur à la retraite, elle vit à Racine, une ville moyenne du Wisconsin (79 000 habitants), un État autrefois industriel et encore rural du Midwest, qui, après avoir longtemps voté démocrate, est passé républicain lors du dernier scrutin présidentiel, à 22 000 voix près. On appelle cela un État ni « rouge » ni  « bleu », mais « pourpre ». 

Fier de ses ancêtres ukrainiens et danois venus s’installer ici il y a trois générations, Jack a sa terre dans le sang. « Tous des fermiers. Alors j’avais pas le choix… » Républicain dans l’âme, très actif auprès de l’Église baptiste locale, le couple mène une vie paisible à 11 kilomètres de son ancienne ferme, dans un nouveau quartier où il a fait déménager sa maison après avoir vendu son dernier terrain agricole plus d’un million de dollars. « On n’a jamais eu autant d’argent que maintenant ! s’extasie Jack, qui “migre” en Floride cinq mois par an. Mais on se fait du souci pour notre pays, nos enfants, nos petits-enfants. Y’a plus de respect de l’autorité… On le voit bien avec ce scandale Kavanaugh… Et puis, la police n’est pas soutenue, y’a trop de gens qui vivent aux crochets de l’État… Y’a qu’à faire un tour dans les quartiers, disons, différents du nôtre. Oui, les quartiers noirs. Les gens sont dehors, sous leur porche, toute la journée, on se demande comment qu’ça s’fait qu’y travaillent pas. On en a marre de financer l’État-providence pour eux, ça va pas, ça ! » 

Jack me propose un tour dans son pick-up rouge, « une vraie bagnole de la campagne », pour constater « comment ça a changé ». On passe devant deux anciennes écoles transformées l’une en centre commercial, l’autre en bureaux. « À droite ou à gauche de la route, c’est que des jachères, que des mauvaises herbes ! La honte ! Dire que c’est de la très bonne terre… » Contrairement à ses ancêtres métayers, Jack a possédé jusqu’à 400 hectares où il a développé un élevage de bétail, des champs de soja et de maïs. Puisque ni son fils, vétéran de la guerre en Irak – qui, depuis, souffre de stress post-traumatique et d’alcoolisme – ni sa fille, orthodontiste, n’ont pris sa suite, il a vendu la mort dans l’âme, ce qui l’a plongé dans une profonde dépression.

En 2017, Foxconn, une multinationale taïwanaise de composants électroniques (qui assemble notamment l’iPhone en Chine), s’est entendue avec Scott Walker, le gouverneur républicain ami de Donald Trump, pour s’installer à Racine. En échange de la construction d’un gigantesque site pour près de 10 milliards de dollars, ses dirigeants font miroiter 13 000 emplois. Foxconn a même obtenu une réduction d’impôts de 4 milliards, un des meilleurs deals pour une entreprise sur le sol américain. « Progrès signifie changement, sermonne Jack au volant de son pick-up. Moi j’ai fait mon temps ; faut autre chose pour nous remplacer. Foxconn va nous ramener des jeunes éduqués. Tout ça grâce à Trump. Les huit dernières années, sous Obama, il y avait trop de régulation. Or, l’essence même de l’Amérique, c’est une totale liberté sans aucune autre régulation que celle du marché ! On peut dire ce qu’on veut du capitalisme, mais ça fonctionne ! Pourquoi souhaiter le socialisme ? » Il prononce ce mot avec dégoût. « Au Wisconsin, un État agréable, qui véhicule des valeurs saines comme la famille et le travail, il y a de nouveau du travail à profusion, alors, pourquoi instaurer des aides sociales qui n’apportent que des problèmes et érigent des barrières à notre sacro-sainte liberté ? On est fatigués de devoir sans cesse se protéger. D’un bled rural, on va devenir suburbain ; oui, c’est un choc, mais c’est l’avenir ! Les agriculteurs comme moi se sont fait du fric en vendant ! De quoi se plaindrait-on ? » 

Certains sont tout de même mécontents, tels les habitants de cette ferme bio au centre d’un futur nœud autoroutier, dont le terrain est convoité par la multinationale : « Je ne suis pas contre une économie en croissance, et je suis républicaine dans l’âme, comme toute ma famille, affirme Mary, 28 ans, l’une des propriétaires, mère de deux enfants, mais je suis partagée. Parce qu’on nous met devant le fait accompli. » En politique, Mary fait confiance à son mari, un inconditionnel de Trump. « Ils finiront par vendre, souffle Jack, comme tout le monde. Pour beaucoup d’argent ! »

Depuis le centre de Racine près du lac, on remonte Spring Street, sur plus de dix kilomètres, une artère qui aurait pu être rebaptisée « rue des Églises », tellement elle en compte. À première vue, ces impressionnantes bâtisses au gazon impeccable, entourées de parkings pratiques d’accès, ressemblent à des shopping malls. À y regarder de plus près, on repère les croix et les annonces lumineuses pareilles à celles de vulgaires motels : « Viens te joindre à Jésus », peut-on lire sur le panneau de la Bible Church, l’une des églises les plus pimpantes. C’est celle de Jack et Nicole, qui ont participé par leurs dons à sa construction, achevée voici deux ans.

En ce mercredi soir, le parking de deux cents places est plein à craquer. Des ados ont organisé un match de basket improvisé avant de tous s’engouffrer, à l’heure pile, dans le vaste bâtiment où, à partir de 6 ans, chaque classe d’âge est prise en main par des « volontaires » grisonnants, à l’exception de quelques-uns tel ce « commandant » de 30 ans, longiligne et souriant, qui mène son Awana1 hebdomadaire tambour battant. Sa troisième fille, âgée de 9 ans, combat un second cancer de la jambe. Comme pour tous ceux qui passent du temps ici les week-ends et en semaine, l’église est sa famille. Chaque réunion commence solennellement par la présentation des couleurs, main droite sur le cœur. 

Jack et Nicole me font visiter les lieux avec fierté : nurserie, infirmerie, bibliothèque, salle centrale de cinq cents places où ont lieu les services, pièces annexes, etc. Parmi l’assemblée d’adolescents de ce soir, je ne vois pas un non-Blanc, même si Nicole m’assure qu’« il y en a quelques-uns », pour ajouter aussitôt que « de toute façon, ils ont leurs églises ». Dan Miller, 34 ans, en poste depuis plus de dix ans, est l’un des cinq pasteurs de la paroisse en charge des 13-18 ans. Ainsi qu’on peut le lire librement à l’entrée, aux côtés des différents prospectus pour des retraites et des œuvres caritatives, le budget de son église dépasse le million de dollars et son salaire s’élève à 65 000 dollars par an (quelque 5 000 dollars mensuels). Dan se dit préoccupé de l’« avenir de tous ces enfants » : « On n’a que quinze ans de recul sur l’influence des médias sociaux dans leur vie, c’est peu », mais, selon lui, cet impact est négatif car il souligne la superficialité des relations humaines, « alors que les jeunes ont besoin de relations sincères et profondes ». Devant mon étonnement par rapport à la moyenne d’âge des participants aperçus la veille, il explique : « Ces jeunes font face à des injonctions permanentes du style : “aime Trump”, “déteste Trump”, “aime ceci”, “aime cela”… Du coup, ils n’ont pas les ressources pour réfléchir à qui ils sont vraiment. Nous, on ne leur dit pas quoi penser, on essaie de leur montrer ce que dit la Bible. Dans leur vie, les médias sociaux les poussent à faire d’eux-mêmes une marque. Nous, on leur dit : Jésus ne faisait pas ça ! Écoute Jésus ! » Le jeune pasteur reconnaît que la foi est « une arme politique » et que Donald Trump a sans doute aussi été élu en partie grâce aux convictions religieuses de beaucoup de ses électeurs. À la fin de notre discussion, il ne résiste pas à la tentation de me poser une question qui le taraude : « Est-ce que ça se passe bien en France entre les chrétiens et les musulmans ? » D’après lui, ce n’est pas le cas.

L’immigration, sujet de dissensions

Un peu plus de deux mille kilomètres séparent Racine d’Albuquerque, au Nouveau-Mexique, ma porte d’entrée pour rejoindre en voiture un comté du sud-ouest du Colorado. En direction des Rocheuses, de part et d’autre de l’Interstate 25, la terre est indienne. Elle abrite quelques méga-casinos apparus dans les années quatre-vingt-dix. Je m’arrête prendre de l’essence. Rose, 50 ans, vend des bijoux sur le marché en plein air et s’affirme heureuse de vivre dans le seul pueblo dépourvu d’établissement de jeux, donc sans problème de drogue. « Nous sommes les invisibles, dénonce cette Indienne. Au moins, Obama nous avait rendu visite. Trump, rien. Mes enfants et mes petits-enfants sont certes des employés, ils travaillent, mais ils ne sont sûrs de rien pour leur avenir ! » Alors que le taux de chômage au niveau fédéral (3,7 %) n’a jamais été aussi bas depuis quarante-neuf ans, cette crainte du lendemain est partout perceptible dans l’Amérique profonde. 

Mack Louden, 70 ans, est propriétaire d’un ranch de 41 000 hectares et commissaire républicain dans le comté de Las Animas, le plus grand du Colorado, dont le siège administratif est Trinidad, 10 000 habitants – ma destination. Ce matin, la réunion du comté débute par une courte prière prononcée les yeux clos par l’un des trois commissaires (ils le font à tour de rôle), puis, main droite sur le cœur, l’assemblée se tourne vers le drapeau américain pour le serment d’allégeance. Formelle par son protocole et informelle par son ton – Mack Louden fait souvent rire ses deux collègues démocrates –, la partie publique de la réunion durera une bonne heure, puis les trois commissaires débattront à huis clos. Bill, journaliste local, pose une question sur les conséquences pour la santé des citoyens des énormes travaux de désamiantage du bâtiment administratif.

À la base de la démocratie fédérative américaine se trouvent les comtés et leurs districts, dont les dirigeants sont élus au Colorado pour deux mandats de quatre ans maximum. Ces postes révèlent l’influence de ceux qui les occupent auprès de leur communauté, ainsi que le respect qu’on leur porte. Louden est rancher depuis trois générations. Estampillé républicain, il achèvera son second mandat de commissaire en janvier 2020. Mais, déjà, de nombreux citoyens lui ont suggéré de se porter candidat aux prochaines sénatoriales. « Tout est devenu trop partisan », soupire Mack Louden au volant de sa Jeep qui nous ramène sur ses vastes terres, à cheval sur le Colorado et le Nouveau-Mexique : « Je suis fatigué de toute cette hystérie et souhaite garder mon indépendance et ma légitimité. Or, si je me présente, je devrai accepter le plus ignominieux dans la politique américaine : son financement, dénonce-t-il. Dans ce pays, plus tu fais de la politique, plus t’es acheté ! Ça veut dire que t’appartiens à quelqu’un ou à un groupe de personnes à qui tu es redevable. Et ça, non, je ne peux pas », soupire-t-il. Le spectacle « affligeant » d’un Kavanaugh « humilié » et contraint de s’expliquer en public a été la goutte faisant déborder le vase, conduisant le rancher à vouloir lâcher la politique, alors que tout porte à croire qu’il aurait ses chances.

En 2014, le Colorado a légalisé le cannabis à usage récréatif. Cette décision a dynamisé l’économie du comté qui, après la disparition des mines de charbon, puis l’effondrement des marchés du gaz et du pétrole, cherchait des pistes de développement. « D’abord ça n’a pas remplacé le marché illégal, qui pratique des prix cassés pour une moins bonne qualité, peste Louden, qui n’a jamais mis les pieds dans un des 14 magasins de marijuana en ville. » D’autre part, ce « boom cessera quand des États voisins comme le Texas et le Nouveau-Mexique légaliseront et cesseront de venir s’approvisionner ici… » Pour le rancher, les autorités ont été prises à leur propre piège : « Leur com’ vantait que, grâce à ce nouveau revenu, on construirait davantage d’écoles, mais on constate plutôt un afflux de paumés, de sans-abri, et une hausse de la criminalité, d’après ce que me disent mes sources policières… » Selon Mack Louden, alors qu’il est déjà très difficile d’attirer des jeunes couples actifs dans le comté, certaines populations comme les avocats, ou d’autres actifs ambitieux désireux de développer leurs entreprises, déménagent pour le Texas très conservateur, où cette économie est illégale, ou pour Colorado Springs, une plus grosse ville au Nord, à l’économie plus diversifiée. 

Louden est pro-Trump, car le président milliardaire représente davantage ses valeurs que ne le ferait un démocrate, affirme-t-il. Mais aussi parce qu’il est « un excellent négociateur », comme le milliardaire l’a prouvé, selon lui, en réussissant à éviter une guerre avec la Corée du Nord et en imposant au Canada et au Mexique un nouveau traité commercial, le fameux USMCA (ex-ALENA2). Mais il est un point sur lequel le rancher est en désaccord avec son président : « La quasi-totalité de ma main-d’œuvre est immigrée, avoue-t-il alors que, sur le chemin de son ranch, une antilope nous coupe la route. Légaux ou illégaux, j’ai besoin d’eux parce qu’ici, pas un Américain ne souhaite faire leur travail, voilà la vérité ! De plus, je ne suis pas d’accord avec la construction d’un mur : vérifier qui entre, d’accord, mais on doit avoir la possibilité de faire travailler ces gens qui ont des familles à nourrir et travaillent bien. » Foncièrement honnête et respectueux, Louden, qui se targue qu’au Colorado, entre ranchers, on honore encore les contrats passés en se tapant dans la main, paie ses ouvriers immigrés au même tarif que des Américains : contrairement à d’autres, il n’en tire aucun avantage. Si le discours de Mack Louden n’est pas minoritaire, il peine à se faire entendre parmi les républicains urbains car il est politiquement incorrect. 

En ville, à Trinidad, plus personne ne sort dîner, d’abord parce que la part de la population pauvre ne cesse d’augmenter, ensuite parce que les restaurants ferment les uns après les autres (cinq en deux mois). Samantha Quintana, 40 ans, en a fait les frais. Il y a quatre ans, elle avait ouvert le Double D’s, un grill bien placé. Aujourd’hui, son commerce est cerné par des échoppes de cannabis. 

Je la retrouve à l’autre bout de la ville, dans son magasin d’électronique, géré avec sa sœur et sa mère. Elle ne décolère pas contre les autorités qui « s’en mettent plein les poches grâce à ces nouvelles recettes fiscales alors que ce tourisme de la marijuana est nocif pour les commerces locaux ! Parce que ces soi-disant touristes n’achètent rien ici et ne consomment rien non plus, sauf leur haschisch ! Dans mon restau, ils venaient utiliser les toilettes ! » Samantha ajoute que les employés de ces magasins sont payés 15 ou 16 dollars de l’heure, alors que dans la restauration, la norme reste autour des 10 dollars. « Comment on peut concurrencer ces tarifs ? Ces nouveaux commerçants nous ont piqué tous nos employés. » Résultat : il y a deux mois, elle a mis la clé sous la porte. 

Mais cet état d’esprit n’empêche pas Samantha et sa sœur Chantal, 38 ans, invalide à la suite d’un accident de voiture, et qui, souvent, termine les phrases de son aînée, d’apprécier Trump. « Il parle mal, c’est vrai, mais il nous a dégotté un nouveau deal commercial avec nos voisins et il est plus ou moins en train de se débarrasser de l’Obamacare, qui coûte trop cher », affirme-t-elle. Cependant, les deux sœurs ne sont pas d’accord sur un point : la construction du mur. « On est d’origine hispanique. L’immigration c’est l’ADN de ce pays. Je croyais que c’était une blague, ce mur ! » avoue Samantha. Chantal, au contraire, le défend : « On ne veut plus des migrants ! Ils vont nous prendre le peu qu’on a ! » Elle ne témoigne d’aucune pitié pour les enfants migrants séparés de leurs parents cet été : « Leurs mères sont inconscientes. Sachant ce qui les attendait, elles auraient dû renoncer à leur projet. – T’as tort, on a besoin de l’immigration, rétorque Samantha. Ici, les Italiens étaient là en premier. Regarde, maintenant, c’est eux les boss ! Ce sera bientôt notre tour ! » espère-t-elle tout en constatant que, si les Hispaniques sont majoritaires à Trinidad, ils n’ont pas (encore) le pouvoir. « Une des jumelles de Chantal, pour qui on se saigne afin qu’elle aille à l’université à Denver (une dépense annuelle de 67 000 dollars), s’est récemment fait traiter de “Brown” parce qu’elle fait partie des 5 % de non-Blancs sur le campus, regrette-t-elle. Mais j’irai voter le 6 novembre et, s’il me plaît, je choisirai sans doute le candidat démocrate, dit Samantha, car il faut changer les choses : nos sénateurs sont comme des monarques en dehors de la réalité, et notre seul pouvoir est de hisser au sommet des gens comme nous. » Chantal se considère pauvre : elle bénéficie de la couverture médicale en faveur des plus démunis votée sous Obama et partiellement démantelée, mais, au vu de son handicap, même cette assurance est insuffisante. Donc l’invalide lui préfère la radicalité de Trump, à qui elle souhaite « laisser sa chance ».

« Il est trop fort »

Toutes les pièces de sa somptueuse villa ouvrent leurs baies vitrées sur une large boucle du fleuve Mississippi. Ben Allen, 75 ans, avocat pénaliste, a monté deux restaurants populaires en bordure du fleuve et aurait pu se présenter pour devenir ministre de la Justice (Attorney general) de son État sous les couleurs du Parti républicain. Rolex en or au poignet, chaussé de baskets blanches, il arbore un sourire satisfait : « Non loin de Saint-Louis, plus en aval, l’aciérie de US Steel s’est remise à fonctionner grâce à Trump ! J’approuve sa politique commerciale qui a fait revivre le pays », annonce-t-il avec conviction. En contrebas, large et boueux, le Mississippi est de nouveau utilisé pour le transport commercial par barges. « Notre président est un bâtisseur qui ne s’embarrasse de rien. Bush père et fils avaient cédé aux sirènes de la globalisation, je ne parle même pas d’Obama… Trump nous met en avant, il se débarrasse de régulations obsolètes et taille dans nos impôts ! Bravo ! On est fiers d’avoir reconstruit l’Europe mais ça a eu pour conséquence une certaine pauvreté chez nous et… ça va maintenant ! Qu’on nous laisse nous épanouir, il est grand temps de rompre certaines alliances ! » Pour cet homme d’affaires reconnu localement, l’arrivée au pouvoir de Donald Trump est un miracle à savourer au jour le jour. À l’écouter, il ne serait pas le seul dans sa communauté d’ultrariches au Missouri et le milieu des affaires, proche des républicains, apprécierait cette approche sans états d’âme qui met sans relâche en avant l’Amérique et ses citoyens. « Nous qui avons voté Trump, nous l’avons aussi fait pour qu’il nomme deux juges conservateurs à la Cour suprême – promesse tenue. D’autres républicains auraient cédé devant le scandale Kavanaugh, pas Trump ! En plus il a gagné, il est trop fort ! » Ben Allen rit de cette folle bataille tout en pestant contre les médias et le « politiquement » ou « journalistiquement » correct qui font que « même si Trump et Kavanaugh savent que cette femme (l’accusatrice de Kavanaugh, la professeure Christine Blasey Ford) ment, ils ne pourront jamais le dire… » L’homme d’affaires ne décolère pas non plus face aux hésitations politiques des uns et des autres à se débarrasser du système de l’assurance santé instauré sous Obama, qui permettait pourtant à son fils (il le reconnaît lui-même) de pouvoir s’assurer à moindre coût : « Mon fils, qui n’est plus couvert par l’Obamacare, ne peut pas choisir lui-même son assureur puisque le marché est fermé ! » À ses côtés, Jeff, son beau-frère et voisin, tente de le tempérer, notamment à propos de l’immigration et du fameux mur que Donald Trump n’a toujours pas construit : «  Pas de frontière sans mur, tonne l’avocat. On doit contrôler ceux qui rentrent et savoir qui ils sont ! » Tous deux m’assurent que les statistiques oscillent entre 10 et 22 millions d’immigrés dans le pays et Ben est choqué qu’en Californie « on leur donne des cartes pour voter ». Il est aussi furieux que, depuis deux ans, on puisse détruire certains monuments érigés à la mémoire des confédérés. Dans un de ses salons cossus, un portrait encadré de son arrière-arrière-grand-père trône… en uniforme de l’armée sudiste.

Entre Saint-Louis (2,8 millions d’habitants, une des cinq villes les plus violentes des États-Unis) et Kansas City (2 millions d’habitants), vallons et collines alternent sur 400 kilomètres au cœur d’une Amérique rurale, peu peuplée, évangélique et principalement blanche. Plus je m’enfonce dans la nuit au volant de ma Ford, plus les radios d’information ou musicales se font rares, remplacées par les voix fortes, convaincues et quelque peu hystériques des prêcheurs. Dieu est sur la route. « La pornographie détruit, Jésus te sauve ! » ai-je pu lire sur d’immenses posters bordant l’autoroute. 

En 2016, le Missouri n’a pas manqué à sa réputation d’État révélateur de la situation du pays : il est devenu républicain. En 2018, il n’y a plus qu’une seule démocrate parmi les élus de l’État, une sénatrice qui risque de perdre son siège lors de ces élections de mi-mandat. À équidistance entre ces deux villes, sur l’Interstate 70, je fais étape à Fulton, une sage bourgade de 12 000 habitants dans laquelle, en mars 1946, le jeune retraité Winston Churchill, accompagné du président démocrate Harry Truman, a prononcé pour la première fois dans un discours l’expression « rideau de fer ». L’Amérique du milieu est ce patchwork qui se colore et s’anime au gré des college towns où les parents viennent installer leurs enfants. À Fulton, ils apprécient l’art de vivre, loin de ce qu’ils perçoivent comme l’insécurité des villes et leur niveau de vie exorbitant. À la table de petit-déjeuner commune de mon inn, trois de ces couples, étonnés de ma présence, me demandent si la France est encore « piégée par le terrorisme » et s’enorgueillissent de ne pas être « atteints par ce fléau », grâce à Trump, bien sûr, qui « refuse l’État-providence et ne souhaite aider que ceux qui en ont besoin, pas les profiteurs ». 

« Dr John », comme il est gentiment appelé par ses étudiants quand ils le croisent sur le campus, dirige le département de science politique du collège de Westminster, là même où avait été accueilli Churchill. Il me met en garde contre l’atmosphère idyllique de la région : « Il y a énormément de petits laboratoires volants de méthamphétamines. Il y a encore deux ans, le Missouri était le deuxième État américain en termes de production ! » Devant ma sidération, il ajoute : « Dans ce pays, les villes sont accros à l’héroïne, mais les zones rurales où vivent des Blancs déprimés, pétris de ressentiment et incapables de s’adapter à la nouvelle société américaine, baignent dans la méth ! » Pour lui, l’anxiété de « l’homme blanc sans diplôme » qui a perdu son travail en 2008 et n’en a pas retrouvé depuis est la source de l’élection de Trump. 

Un profil massivement représenté parmi la foule que je retrouve 350 kilomètres plus à l’Ouest, à Topeka, la capitale de l’État du Kansas, où je me rends en voiture alors que je ne l’avais pas prévu, uniquement parce que je viens d’apprendre que s’y déroulera le lendemain un meeting politique républicain en vue des élections de mi-mandat auquel participera le président Trump. Sous couvert de soutenir les candidats aux postes locaux importants, ce dernier vient faire campagne… pour sa réélection en 2020.

Dès 11 heures du matin, il a fallu faire la queue. Dehors d’abord, pendant quatre heures devant le Kansas Expocentre vers lequel plus de onze mille personnes ont convergé. Prenant place dans la longue file, je fais la connaissance de mes voisins de devant : deux copains de 19 ans, qui viennent d’obtenir leur diplôme d’ingénieur à Kansas City et voteront pour la première fois aux prochaines élections présidentielles, en 2020, pour Trump. Pourquoi ? « Parce qu’il est “fun” et “cool”. Parce que ça change. Marre de ceux qu’on connaît déjà. » Tous deux sont prêts à perdre leur journée entière pour admirer leur héros en chair et en os, comme pour mieux réaliser qu’il est bien au pouvoir, que ce n’est pas une blague. « Fallait vraiment avoir du temps, mais on est venus savourer le show », avoue Kris, glissant à mon oreille qu’en plus, ça lui donnait l’occasion de rester un long moment avec Warren, pour lequel il a un faible. Derrière moi s’est installé un couple de jeunes retraités militaires (lui arbore une casquette des Navy SEALs) qui m’annonce immédiatement bien connaître l’Europe puisqu’ils ont été en poste deux ans dans une base américaine en Espagne. Installés à la campagne, ils sont fiers de ce nouveau président qui les a séduits parce qu’il « dit tout haut ce qu’on pense tout bas ». Derrière eux, un groupe de trois couples texans : des instituteurs et employés d’une compagnie d’assurances au chômage venus tout exprès pour Trump. « Et toi Anne, qu’est-ce que tu fais dans la vie, pourquoi tu prends des notes ? » demande Kathy, après avoir pris trois selfies de son groupe pour les poster sur Instagram. Du tac au tac, je réponds être prof – ce n’est pas un mensonge : j’enseigne depuis dix ans dans un master de journalisme en Suisse – et profiter d’une année sabbatique pour écrire un livre sur l’« Amérique d’entre les deux côtes » – ce n’est pas tout à fait vrai mais, à l’ère du soupçon, mieux vaut être discret. Ayant choisi d’assister à un meeting de Trump dans la foule de ses supporters plutôt que, coupée de la réalité, parmi les médias professionnels, je préfère mettre mes voisins en confiance pour dialoguer. J’achète même la fameuse casquette rouge MAGA (« Make America Great Again ») et l’arbore, pour ne pas détoner. Les vendeurs ambulants font monter les prix à mesure que l’on se rapproche de l’entrée. Une femme veut me convaincre d’acquérir le livre qu’elle a édité, seule avec son mari, et qui regroupe tous les tweets présidentiels. « Un travail de titan, commente-t-elle. Nous sommes en train de préparer le tome 2, qu’on espère terminer à temps pour sa réélection en 2020. »

À l’intérieur, assis, on patientera encore trois heures. Trump apparaît pile à l’heure sur un « God Bless the USA » tonitruant chanté par Lee Greenwood. Telle une rock star, un acteur sûr de son effet, il s’avance, applaudit la foule, la montre du doigt, fait des sourires, des mimiques, se dandine, replace sa cravate rouge, avance, recule, se penche du côté droit, du gauche, pour, finalement, s’approcher du micro : « Chers amis, s’adresse-t-il aux habitants du Kansas, il y a quelques heures seulement, le Sénat a confirmé la nomination du juge Kavanaugh. » Tonnerre d’applaudissements. Quand Trump parle, il dodeline savamment de la tête, fait des effets de manche, s’appuie des deux mains sur son pupitre, change de ton – passant de la confidence à la harangue antimédias, provoquant les brusques huées d’une foule ravie –, fait de l’humour face à une assistance qui lui est tout acquise. Qu’il évoque l’« Amérique d’abord », et, pendant de longues secondes, la clameur se mue en trois lettres : « USA ! » À la quatrième minute de ce discours bien rodé, le président-showman blâme les fake news – c’est-à-dire les cinquante caméras placées juste en face de lui pour couvrir le meeting – en les montrant du doigt avec mépris. 

Alors, comme dans l’arène romaine, le public s’enflamme, se tourne physiquement vers le podium des médias et hue bruyamment les fautifs. À la répétition, quarante-cinq minutes plus tard, de ce rituel auquel tous semblent prendre plaisir, je préfère m’éclipser. 

 

1. Programme d’enseignement biblique à destination des enfants.

2. L’accord de libre-échange nord américain entre les États-Unis, le Canada et le Mexique entré en vigueur en 1994.

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