« Regardez comme il est grimaçant et mal à l’aise. Non, vraiment, il dit pas la vérité celui-là… » En ce jeudi 27 septembre, dans l’une des salles d’attente de l’hôpital de Milwaukee, une grande ville de l’État du Wisconsin, sur la rive occidentale du lac Michigan, les quelques patients ont tous les yeux rivés sur l’écran plat de la télévision. Trois d’entre eux s’en sont même approchés pour mieux entendre et une conversation se noue. Ou plutôt, une dispute. « Pas du tout, que dites-vous ! Il est très à l’aise », rétorque une femme âgée, visiblement en admiration devant le juge Brett Kavanaugh choisi par le président Trump pour siéger à vie à la Cour suprême, et dont la nomination a été retardée parce qu’il est accusé de tentative d’agression sexuelle trente-six ans auparavant. Avant le vote des sénateurs (qui, en fin de compte, l’adouberont), une audience publique télévisée a été organisée, qui a surpris, voire choqué la population américaine, plus divisée que jamais sur le sujet, comme en écho aux avis clivants à propos du président Trump. « Ce matin, quand c’était son accusatrice qui parlait, ça sonnait juste, mais là, ça sonne faux », reprend la même femme menue d’origine indienne, son mug de thé à la main. « Mais vous n’avez pas honte d’affirmer ça comme ça ? reprend la plus âgée, avec fermeté et tristesse. Vous savez qu’ici, en Amérique, nous vivons dans un État de droit où personne n’est coupable tant que ça n’a pas été prouvé ? – Comment un homme promis à la fonction suprême peut-il s’être comporté en mufle ? Ça promet pour ses décisions de justice à venir », maugrée un homme noir en secouant la tête. Il semble affligé. 

La femme âgée qui soutient Kavanaugh a voté Trump à la présidentielle de 2016. Ses deux interlocuteurs sont des électeurs démocrates. Deux ans après l’arrivée au pouvoir de ce nouveau président, la société américaine ne dialogue plus, elle éructe : les anti-Trump sont embarrassés par son comportement et ses sorties verbales, les pro-Trump galvanisés par la « lutte » contre les opposants. Jamais un président n’a suscité autant de commentaires et cette audition au Sénat a exalté la base des deux partis, chacun voyant en lui la honte ou l’honneur, la vulgarité ou la puissance, l’argent qui rend libre ou, au contraire, l’assujettissement aux lobbies.

Donald Trump a remis l’Amérique au centre des conversations, donc au centre du monde. Mais à quel prix ? Celui d’une guerre civile au ralenti, où tous les coups sont permis et dans laquelle ce qui est perçu par les républicains comme un acharnement des démocrates envers eux conduit à exciter encore davantage leur « trumpisme ». 

Nicole, qui a interpellé la femme indienne-américaine dans la salle d’attente, a 76 ans. Avec son mari Jack, agriculteur à la retraite, elle vit à Racine, une ville moyenne du Wisconsin (79 000 habitants), un État autrefois industriel et encore rural du Midwest, qui, après avoir longtemps voté démocrate, est passé républicain lors du dernier scrutin présidentiel, à 22 000 voix près. On appelle cela un État ni « rouge » ni  « bleu », mais « pourpre ». 

Fier de ses ancêtres ukrainiens et danois venus s’installer ici il y a trois générations, Jack a sa terre dans le sang. « Tous des fermiers. Alors j’avais pas le choix… » Républicain dans l’âme, très actif auprès de l’Église baptiste locale, le couple mène une vie paisible à 11 kilomètres de son ancienne ferme, dans un nouveau quartier où il a fait déménager sa maison après avoir vendu son dernier terrain agricole plus d’un million de dollars. « On n’a jamais eu autant d’argent que maintenant ! s’extasie Jack, qui “migre” en Floride cinq mois par an. Mais on se fait du souci pour notre pays, nos enfants, nos petits-enfants. Y’a plus de respect de l’autorité… On le voit bien avec ce scandale Kavanaugh… Et puis, la police n’est pas soutenue, y’a trop de gens qui vivent aux crochets de l’État… Y’a qu’à faire un tour dans les quartiers, disons, différents du nôtre. Oui, les quartiers noirs. Les gens sont dehors, sous leur porche, toute la journée, on se demande comment qu’ça s’fait qu’y travaillent pas. On en a marre de financer l’État-providence pour eux, ça va pas, ça ! » 

Jack me propose un tour dans son pick-up rouge, « une vraie bagnole de la campagne », pour constater « comment ça a changé ». On passe devant deux anciennes écoles transformées l’une en centre commercial, l’autre en bureaux. « À droite ou à gauche de la route, c’est que des jachères, que des mauvaises herbes ! La honte ! Dire que c’est de la très bonne terre… » Contrairement à ses ancêtres métayers, Jack a possédé jusqu’à 400 hectares où il a développé un élevage de bétail, des champs de soja et de maïs. Puisque ni son fils, vétéran de la guerre en Irak – qui, depuis, souffre de stress post-traumatique et d’alcoolisme – ni sa fille, orthodontiste, n’ont pris sa suite, il a vendu la mort dans l’âme, ce qui l’a plongé dans une profonde dépression.

En 2017, Foxconn, une multinationale taïwanaise de composants électroniques (qui assemble notamment l’iPhone en Chine), s’est entendue avec Scott Walker, le gouverneur républicain ami de Donald Trump, pour s’installer à Racine. En échange de la construction d’un gigantesque site pour près de 10 milliards de dollars, ses dirigeants font miroiter 13 000 emplois. Foxconn a même obtenu une réduction d’impôts de 4 milliards, un des meilleurs deals pour une entreprise sur le sol américain. « Progrès signifie changement, sermonne Jack au volant de son pick-up. Moi j’ai fait mon temps ; faut autre chose pour nous remplacer. Foxconn va nous ramener des jeunes éduqués. Tout ça grâce à Trump. Les huit dernières années, sous Obama, il y avait trop de régulation. Or, l’essence même de l’Amérique, c’est une totale liberté sans aucune autre régulation que celle du marché ! On peut dire ce qu’on veut du capitalisme, mais ça fonctionn

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