La lande est réfractaire au semis. La graine ou la racine née d’elle atteint rarement le sol à travers l’ajonc et la mousse. Quand elle y parvient, la bruyère étouffe le plant. Les rongeurs et les oiseaux dévorent la moitié de la semence, en dépit du minium de plomb dont on l’a enduite. Et puis il n’y a que le pin sylvestre et le pin de Banks pour s’accommoder du semis. Les autres résineux, l’épicéa commun, celui de Sitka aux aiguilles dures, blessantes, le Douglas vert, le tsuga de Mertens, le mélèze, le sapin de Vancouver, le pectiné demandent à être plantés. La meilleure période est encore le printemps, lorsque la sève se remet en mouvement. Mais octobre est favorable, aussi. L’hiver ne convient pas. La neige écrase tout. L’alternance des gelées fortes et du redoux provoque le « chandelage » ; les plants, mal assis, sont déchaussés et périclitent. 

C’est donc d’une cinquantaine de jours, chaque année, que Baptiste a disposé pour susciter un million d’arbres. Il était le dernier que la terre ait eu à sa main, tenu corps et âme à sa dévotion. Il a dû comprendre, quand il l’a reçue – ou elle lui – de son père que les temps étaient venus. Personne, après lui, n’accepterait plus de disputer sa vie au sol ingrat des solitudes, nul homme de mener le soc sur le rocher, nulle femme de compter comme Miette avait fait, et avec ça — je veux dire son inclination et son espérance, la félicité qu’elle avait envisagée — de ne pas compter. Il a vu, quand il devenait l’aîné, qu’après lui, le lien, l’aliénation de trois mille ans dont il était l’incarnation allait se rompre. Les hauteurs allaient appareiller pour un très long voyage, abandonnées de l’homme, et c’est à leur tisser un épais, un éternel manteau de forêts qu’il travailla durant sa saison.

Il put voir le cœur rouge des grands Douglas verts

Il décapa la bruyère, nettoya les plus mauvaises pièces de la mauvaise terre des espèces pionnières, des saules, des bouleaux, des aulnes, des grands hêtres mauves qui viennent spontanément avec l’altitude mais ne sont pas de bon rapport, gélifs souvent, et dans tous les cas trop nerveux pour livrer un bois acceptable à la menuiserie. J’ai vu, longtemps après, des cimetières de feuillus, de grosses souches cariées et le vague tumulus des arbres abattus qu’on a laissés pourrir sur place.

Bien sûr, la terre ne voulait rien savoir. Elle ne pouvait que refuser son émancipation à celui en qui elle s’était trouvé une âme. (On peut regarder comme négligeables, à son point de vue, les réincarnations périodiques de cette âme, les figures aux noms alternés, Étienne, Jean, Pierre, Baptiste… qu’elle habita successivement.) Le plus malaisé ne fut peut-être pas tant de lui confier chaque jour mille plants dans les premiers froids de l’automne ou le timide soleil des années trente que de l’empêcher, l’été, d’étouffer les germes de la forêt. Dix années durant, Baptiste disputa les frêles pousses à la voracité du couvert primitif, aux digitales et aux graminées. Lorsque la guerre arriva, il avait peut-être enrésiné le tiers de la propriété. […] De jeunes arbres dominaient le fouillis, respiraient enfin tout leur soûl à trois mètres du sol. Baptiste pouvait s’absenter. Ils s’étaient détachés de la terre, de lui (c’est pareil) pour mener la vie indépendante, hautaine et séculaire des forêts.

***

Il lui fallut encore vingt ans pour finir de changer la face du monde, convertir chaque pouce carré des champs pierreux, des pâtures maigres, des landes sèches et des mouillés qu’il avait reçus en un seul massif forestier. Les Douglas qu’il avait plantés de part et d’autre de la route, avant l’embranchement où il a laissé subsister le bouquet de chênes, montaient déjà à quinze et vingt mètres le jour où je vins et qu’il neigeait. Leurs branches se rejoignaient au-dessus de la chaussée. Ils formaient un berceau après lequel, grelottant, les pieds gelés, le cœur arrêté, je découvris, d’un seul coup, la maison à travers la bourrasque, l’or d’une lampe derrière la fenêtre, ce que c’est que vivre, agir, la terreur et, peut-être, l’espoir, le temps, maintenant.

Il coupa, quarante ans plus tard, les arbres plantés dans le décor nu, fuligineux, de la page de frontispice. Il atteignit la fin du livre unique dont il avait été l’homme. Il put voir le cœur rouge des grands Douglas verts. Ils avaient tenu dans la coiffe de son chapeau, jadis. Quand il les abattit avec la grosse tronçonneuse américaine, leur chute fit trembler la terre. 

Extraits de Miette © Éditions Gallimard, 1995

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