Peut-on dire qu’il y a toujours eu une « question juive » en France ? 

Je dirais qu’à partir du moment où le christianisme commence à se diffuser, les relations deviennent de plus en plus difficiles. D’une part, les chrétiens accusent les Juifs d’avoir tué Jésus : les Juifs sont considérés comme le peuple déicide. D’autre part, les chrétiens reprochent aux Juifs leur refus de se convertir. Ils sont alors désignés comme un peuple à la « nuque raide ». Pour ces deux raisons se développe une haine religieuse – l’antijudaïsme chrétien – qui prendra diverses formes : de la formation des ghettos aux expulsions, sans compter les accusations de crimes rituels. 

Quand cette période prend-elle fin ?

Dans la seconde partie du xixe siècle. L’antijudaïsme est remplacé par l’antisémitisme, un mot forgé par l’Allemand Wilhelm Marr (1819-1904). L’antisémitisme apporte une dimension biologique, physique, raciale au regard porté sur les Juifs. Le moment de bascule important, c’est l’affaire Dreyfus, dans les années 1890, lorsque la haine des Juifs devient raciale. Et cela monte tout au long des premières décennies du xxe siècle, jusqu’à la Libération. 

La Shoah marque un coup d’arrêt.

Très nettement. Dans la période qui s’ouvre alors, je distingue plusieurs phases. D’abord une phase de silence. Il n’y a pas d’espace pour parler de la destruction des Juifs. Ils s’expriment, mais on ne les écoute pas. Les mots d’Holocauste, de Shoah -n’arriveront que vingt ou trente ans après !

Puis s’ouvre une espèce d’âge d’or à la fin des années 1960. Durant une quinzaine d’années, il n’y a quasiment pas de place pour l’antisémitisme. L’image d’Israël est alors excellente et la société a pris conscience de la tragédie du génocide. Ensuite, le concile Vatican II ouvre une nouvelle période : les Juifs ne sont plus le peuple déicide – l’Église catholique fait son aggiornamento. Enfin les Juifs sont encore très attachés au modèle républicain canonique. Dans ce climat, l’antisémitisme devient résiduel. 

Quels sont les éléments qui préparent le changement ?

Les Juifs vont devenir de plus en plus visibles dans l’espace public. Au début des années 1960, des milliers de Juifs d’Afrique du Nord se sont installés dans l’Hexagone, préférant la France à Israël. Être heureux en France paraît du domaine du possible. Des écoles juives ouvrent dans les grandes agglomérations. Un modèle néorépublicain apparaît : une vie communautaire sous le chapeau de la République. Tout cela ne pose aucun problème, et puis tout bascule.

Que se passe-t-il ?

On assiste à un renouveau de l’antisémitisme, sur fond de déclin historique. Le négationnisme prend son essor. Un retour du vieil antisémitisme apparaît avec la contestation de l’existence des chambres à gaz. En Israël, l’opération « Paix en Galilée » au Sud-Liban, contre les camps palestiniens, a des effets catastrophiques sur l’image d’Israël. Yasser Arafat, sous la protection de l’ambassadeur de France, et l’OLP s’exilent en Tunisie. La première Intifada suivra et David devient Goliath, l’image s’inverse… Et l’image d’Israël, à partir de là, ne cessera de se dégrader. Enfin, l’immigration de travail est remplacée par une immigration de peuplement, essentiellement maghrébine, avec la politique du regroupement familial. 

C’est un grand retournement : il faut loger ces personnes. Le logement social va y pourvoir. Cela donnera, des années plus tard, la crise des banlieues. Une population pauvre, en butte au chômage, à l’exclusion, à la discrimination. Sur cette toile de fond, une identification à la cause palestinienne se cristallise. Des jeunes vont de plus en plus établir un lien, onirique, fantasmatique, entre eux et là-bas, sur le thème : on nous traite comme des Palestiniens. Et à partir de là, une haine des Juifs, nouvelle, se développe dans ces milieux, sans être générale. Le nombre d’agressions augmente fortement. Le sens de ce qu’il se passe en France se situe dans le prolongement de ce qu’il se passe en Israël.

Les préjugés sont réactivés ?

Ils ont décliné chez l’ensemble des Français, mais sont réactivés au sein de populations qui se sentent rejetées. C’est le cas dans une fraction du monde noir avec une rumeur persistante : les Juifs sont responsables de la traite négrière. De grands intellectuels noirs aux États-Unis ont beau démentir, la rumeur continue de circuler. Une seconde rumeur doit être mentionnée : les Juifs exigent le monopole de la souffrance historique et ne veulent pas que l’on parle de l’esclavage. C’est faux, mais l’impact de ces rumeurs est certain.

Le phénomène Dieudonné m’a aidé à comprendre une évolution majeure de l’antisémitisme. Qui s’intéresse à Dieudonné ? D’un côté Jean-Marie Le Pen, l’extrême droite. D’un autre côté des gens du monde noir et de sensibilité pro-palestinienne. L’antisémitisme rassemble des gens que tout oppose. Surtout, s’y rallie une frange très large de la population qui vit dans la culture Internet. Une culture dans laquelle on s’arroge le droit de tout dire, où les idées les plus fausses et les plus absurdes ont autant de valeur que les idées ou les informations les plus justes et les plus sérieuses. Dans cette culture-là, il y a place pour l’antisémitisme qui entre dans la famille du complotisme. Ce phénomène touche une jeunesse qui n’est pas forcément issue du monde de l’immigration ou de milieux politiques spécifiques. Le vrai problème est là car il est diffus, donc bien plus difficile à combattre. 

Alors comment lutter ?

En matière d’éducation, on peut encore agir. Les choses changent quand on fait toucher du doigt aux élèves et aux enseignants des réalités tangibles. Les visites d’Auschwitz ont de la force quand elles sont bien organisées. Je pense aussi qu’il faut dissocier le discours sur Israël et la question de l’antisémitisme.

Pourquoi ?

Aujourd’hui, l’antisionisme a beaucoup à voir avec l’antisémitisme. L’antisionisme considère non pas que la politique d’Israël est contestable, mais que l’État hébreu, de façon viscérale, ne doit pas exister. Dans certains cas, la haine d’Israël commande la haine des Juifs, dans d’autres cas c’est l’inverse, et tout se mélange. Il faut accepter l’idée que les Juifs de France n’ont pas vocation à être des soutiens inconditionnels de la politique du gouvernement israélien. Ce n’est pas un jugement négatif sur Israël de le dire. L’antisémitisme aurait un peu moins d’espace si on cessait d’associer Juifs de la diaspora et Juifs d’Israël.

On reproche souvent aux Juifs de bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux musulmans, d’où la formule « deux poids, deux mesures ». Qu’en pensez-vous ?

Il est facile de montrer que ce n’est pas vrai. Ceux qui refusent l’antisémitisme refusent tout autant le racisme antimaghrébin. Mais le débat n’est pas bien formulé. Après les attentats de Charlie et de l’Hyper Cacher, on a demandé aux enfants des écoles de respecter une minute de silence. Certains jeunes ont refusé en invoquant cet argument : en France, on défend ceux qui blasphèment notre Prophète mais on traîne Dieudonné devant les tribunaux car il dit ce qu’il pense des Juifs. L’école doit ouvrir ces débats. Il faut expliquer que ce n’est pas du même ordre. Une chose est de critiquer le religieux, et pas seulement le Prophète. On n’est pas obligé d’acheter Charlie. Mais dire que les Juifs sont maléfiques, qu’ils mentent, qu’ils ont de l’argent, c’est les désigner physiquement à la vindicte. La liberté d’expression s’arrête quand elle porte un discours de haine qui peut entraîner des meurtres.

Pourquoi cette peur chez les Juifs qui quittent la France ?

L’étude de Jérôme Fourquet et Sylvain Manternach pointe le manque de sécurité. Mais s’il s’agissait de leur seule motivation, on pourrait penser que les Juifs aisés partiraient vivre dans des pays francophones : au Canada ou en Suisse. Que vont-ils trouver en Israël alors que les nouvelles sont chaque jour alarmantes ? Une chose qu’on leur dit ne plus pouvoir trouver en France : la possibilité d’être juif non seulement dans leur vie privée, mais aussi publiquement. La possibilité de vivre pleinement comme Juif. 

Qu’est-ce qui a changé ou va changer pour les Juifs dans notre pays ?

Je fais la distinction entre les Juifs qui vivent sur un mode communautaire et les autres. L’évolution est paradoxale. Elle va dans le sens inverse de ce qu’on pourrait imaginer. Chez ceux qui s’affichent le moins, certains pourraient être en voie d’assimilation et oublier l’histoire. Mais ce qui se passe rend cet oubli difficile. Les attentats et les agressions relancent chez eux une conscience, un état d’esprit devenu évanescent quand tout allait bien. Ceux qui vivent en communauté peuvent au contraire se demander s’il ne vaut pas mieux pour eux ne plus vivre ainsi. Il faut donc s’attendre à des évolutions. Certains pourraient retrouver une identité juive. D’autres s’en éloigner.  

 

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO et LAURENT GREILSAMER

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