Contrepied

Les médias, c’est nous

Les médias, les médias nous disent, les médias nous manipulent… Il faut commencer par critiquer cette dénonciation d’une voix off censée nous imposer ses vues. Comme Flaubert avec son Emma Bovary, regardons le mécanisme en face : les médias c’est moi, c’est nous. Il n’y a pas de média sans média-consommateurs. 

Face à ce mariage arrangé pour le meilleur et pour le pire, Umberto Eco recommandait de pratiquer la guérilla sémiologique. Partons donc au combat contre les images mentales convenues, construites par des mots récurrents, venus de la presse écrite, de la radio, de la télévision ou des supports digitaux, souvent plus recycleurs encore.

Prenons le mot colère par exemple, employé aussi bien à propos des agriculteurs que des professeurs de collège, des victimes des laboratoires que de celles des délocalisations… Pourquoi pas ce vieux mot de la tribu, qui dit bien le désarroi de nombre de catégories sociales ? Avec lui, on voit, on voit la scène, on voit la France. Mais il faut voir aussi la dynamique de l’accréditation douteuse : celle d’une société française colérique, éruptive, fâchée avec le monde entier. On voit aussi…

C’est qu’un vocable n’arrive jamais seul. Il charrie tout un décor, une galerie de personnages, des situations narratives. Quand la métaphore de la catastrophe naturelle a été utilisée au moment de la chute de Lehman Brothers en 2007-2008 (tempête sur Wall Street, naufrage des banques), l’une des plus vieilles images occidentales a ainsi été ressuscitée : la cité comme bateau perdu entre Charybde et Scylla, que le bon gouvernement au gouvernail – étymologie commune – doit ramener au port. Bien normal que cette mémoire collective se manifeste à travers les reportages. Ce qui l’est moins, c’est qu’elle bloque d’autres représentations. Celle, en particulier de la crise – terme médical qui dit au départ diagnostic et non maladie – comme ouverture possible vers la guérison. « Economic recovery », ont tout de suite dit nos cousins américains, nous volant au passage un terme d’ancien français, utilisé par le médecin Rabelais : recouvrance de la belle énergie du corps – individuel et social.

De même aujourd’hui, le mot réforme est mis à toutes les sauces, dans une acception négative diamétralement opposée à son histoire. Les réformés actuels sont des réprouvés de tous les pays, unis par la même peur d’être envoyés à la casse générale. Cela n’empêche pas les politiques de parler sans cesse de réforme, ni les journalistes de les imiter : réforme du collège, du Code du travail, de l’orthographe... 

Ils devraient pourtant là jouer un rôle d’aiguillon critique. À côté du récit des événements, de leur commentaire et de leur illustration par des portraits – trilogie fondamentale du métier – l’homme de média doit, s’il veut continuer à produire un quatrième pouvoir, développer une quatrième fonction du langage : celle d’une remise en cause du topos, du lieu commun. Celui-ci ne doit pas devenir une chape de plomb linguistique qui empêche de penser.

Comme l’a dit de manière si pertinente Antonio Muñoz Molina dans son essai Tout ce que l’on croyait solide (Seuil, 2013), en dénonçant la pratique de ce qui est appelé complaisamment pelotazo en Espagne, ce petit coup de pied à la limite du hors-jeu, responsable de bien des dysfonctionnements publics : « La démocratie est le choix des bonnes métaphores. »

Journalistes, n’oubliez pas d’en créer de nouvelles. Le média recycle trop le code établi. Il ne lui est pas interdit d’être inventif et de nous aider à l’être.  

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