Dans quelle mesure ce second mandat de Donald Trump s’annonce-t-il différent du premier ?
Il sera différent pour deux raisons. La première, c’est qu’il faut désormais penser Trump dans le couple qu’il forme avec Elon Musk. À côté du pouvoir politique représenté par Trump, il y a maintenant également le pouvoir technologique.
La seconde, c’est que Donald Trump est aujourd’hui totalement désinhibé. Là où le Trump de 2016 ne connaissait pas vraiment la politique et avait été élu presque par surprise, celui de 2024 veut sa revanche, et il va l’assumer pleinement en faisant tout pour développer la puissance américaine telle qu’il l’entend. À cela s’ajoute le fait qu’il a cette fois remporté une victoire importante et indiscutable. Fort de cette assise populaire, il va devenir le plus grand révisionniste de l’ordre mondial. On disait que Poutine voulait revoir l’ordre européen et Xi Jinping l’ordre asiatique, Trump joue au niveau global, et aussi bien sur les tableaux géopolitiques que commerciaux.
Les objectifs de Donald Trump et d’Elon Musk sont-ils alignés ?
À ce stade, leurs stratégies convergent. Ils ont tous les deux intérêt à supprimer les entraves à leur puissance. Pour Musk, il s’agit des réglementations qui gênent la libre expression, la libre initiative de ses entreprises et leurs innovations technologiques – en particulier l’arsenal normatif européen et les normes environnementales. D’ailleurs, Trump lui a donné un mandat pour simplifier, voire supprimer toutes ces régulations aux États-Unis.
Et pour Trump, il s’agit d’abolir tout ce qu’il perçoit comme des limites à la puissance américaine, que ce soit des entraves juridiques comme la souveraineté des États – dont il se moque visiblement complètement – ou encore des contraintes commerciales. Tous les deux recherchent en somme une liberté de manœuvre absolue.
Peut-on dès lors parler d’un nouvel impérialisme américain ?
Le mot « impérialisme » me paraît faible. Certes, il y a une dimension de conquête dans les récentes déclarations de Trump, qu’il s’agisse de conquérir des territoires ou d’obtenir des privilèges. En cela, il est peut-être l’un des derniers représentants de la doctrine de l’exceptionnalisme américain, qui place les États-Unis au-dessus des lois. Mais je pense qu’il va encore plus loin. Ce que Trump est en train d’inaugurer est absolument nouveau dans les relations internationales, à tel point qu’on n’a pas encore de concept pour nommer son approche. Il y a, dans son discours, quelque chose de totalitaire : le système Trump doit être imposé au monde entier, en particulier à ses alliés ; il y a également quelque chose de transactionnel, parce qu’il est prêt à faire des deals avec tout le monde du moment qu’il y trouve un intérêt ; et puis il y a une dimension véritablement révolutionnaire : il ne veut pas seulement conquérir des territoires ou des avantages, mais changer les règles du jeu mondial, remplacer les règles du droit international et du droit des affaires par une sorte de loi du plus fort. Et le plus fort, c’est lui.
Un nouvel ordre du monde marqué par la violence ?
Oui, la violence sous toutes ses formes est un instrument, parmi d’autres, de l’affirmation de la puissance américaine. Violence militaire, violence commerciale… Depuis quelques jours, on entend Trump s’attaquer à ses alliés. Il menace sa propre famille en testant une méthode de chantage : si mes bateaux ne peuvent pas emprunter gratuitement le canal de Panama, j’interviens militairement ; si je n’obtiens pas un droit de forage gratuit, j’annexe le Groenland… Il est facile et peu glorieux d’instaurer un rapport de force avec des alliés terrorisés, qui dépendent de vous pour leur économie et leur défense. C’est presque du racket, des pratiques mafieuses. En tout cas, c’est du jamais-vu dans l’histoire des relations transatlantiques.
« Poutine voulait revoir l’ordre européen, Xi Jinping l’ordre asiatique, Trump joue au niveau global »
L’Europe se trouve-t-elle dans le viseur de Trump ?
Trump a plusieurs cibles, notamment la Chine, mais il est certain que l’Union européenne est dans son viseur. Pendant sa campagne, il a d’ailleurs qualifié l’Europe de « mini-Chine ». La raison de son hostilité est purement économique. Les États-Unis ont depuis des années un déficit commercial important vis-à-vis de l’UE – 85 milliards de dollars en 2024 –, ce qui le met en rage. Il est exaspéré par le fait que son pays importe beaucoup de voitures allemandes, tandis que l’Europe n’achète aucune Lincoln ! Il affiche d’ailleurs un antigermanisme assumé inédit depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Europe est donc une véritable cible commerciale pour Trump. C’est pour cela qu’il menace d’augmenter drastiquement les droits de douane sur certaines exportations européennes. De plus, il est persuadé que les Européens profitent des Américains pour leur défense, notamment à travers l’Otan, à laquelle ils contribueraient moins. C’est parfaitement faux – les Européens achètent entre 50 et 70 % de leurs armes aux États-Unis, et financent donc une grande partie de l’industrie de défense américaine, et ils payent également pour les bases américaines installées sur leur territoire, lesquelles servent non seulement à la défense commune mais garantissent aussi les intérêts nationaux américains. Dans sa vision, pourtant, il faut remettre de l’ordre, ce qui consisterait à contraindre les Européens à acheter américain et à contribuer davantage à la défense des États-Unis. C’est vraiment tous pour un, mais pas un pour tous.
L’UE a-t-elle les moyens de riposter ?
C’est peut-être le seul point positif. Rappelons que, dans l’UE, c’est la Commission européenne qui a la main sur le commerce extérieur, car les États membres lui ont délégué cette compétence. C’est aussi un domaine sur lequel elle travaille depuis longtemps. Il y a d’ailleurs un précédent. En 2016, lors de son premier mandat, Trump avait augmenté les droits de douane sur l’acier européen. En riposte, L’UE avait taxé les importations d’Harley-Davidson, de jeans Levi’s et de Bourbon à plus de 50 %. Cela a fait rire tout le monde à l’époque, mais, symboliquement, c’était important. C’est l’un des moyens à disposition de l’UE : la riposte « en nature », la rétorsion.
Autre possibilité : la négociation. Essayer de voir si l’on peut transiger sur les droits de douane ou sur les normes. Ce qui énerve Trump et Musk, c’est le côté normatif des Européens, de même que les difficultés éprouvées par les Américains pour pénétrer le marché européen. On pourrait donc négocier sur ce point. Pour le moment, d’après les premières déclarations des responsables européens, on est plutôt sur une stratégie d’apaisement. Peu avant les propos de Trump sur le Groenland, Ursula von der Leyen avait assuré les États-Unis que l’Europe leur achèterait plus de gaz de schiste, tandis que Christine Lagarde, patronne de la Banque centrale européenne, a affirmé que l’on importerait davantage d’armements américains, outrepassant complètement son mandat. J’étais sidérée par ces déclarations qui foulent aux pieds les objectifs climatiques et de défense de l’UE.
« Y aura-t-il en Europe une volonté de mettre des limites aux différentes agressions de Trump, de défendre l’intégrité, l’autonomie et l’identité de l’UE ? »
Les pays membres de l’UE risquent-ils de se diviser encore plus ?
C’est déjà le cas. Alors qu’il était venu soutenir les extrêmes droites britanniques et allemandes, Giorgia Meloni a déclaré sans surprise qu’Elon Musk n’était pas un danger pour la démocratie. À l’opposé, les chefs d’État de France et d’Allemagne, tous les deux très affaiblis, ont fait une déclaration conjointe appelant à respecter la souveraineté des États. Entre les deux, on a plus un silence consensuel qu’une stratégie commune. Les Européens sont dans un état de sidération, paralysés par ce qu’ils entendent, et attendent d’en savoir davantage avant de prendre des décisions.
Y aura-t-il en Europe une volonté de mettre des limites aux différentes agressions de Trump, de défendre l’intégrité, l’autonomie et l’identité de l’UE ? Peut-on ne pas tout accepter, même de la part de son meilleur allié ? C’est la question qui se pose à l’UE pour son avenir. Car, pour Trump, il s’agit de changer une relation transatlantique globalement respectueuse en rapport de dépendance. Il y a une volonté d’obtenir l’allégeance aux intérêts américains.
Comment expliquer la faiblesse des Européens face à cette menace ?
Les raisons sont multiples. Une cause culturelle d’abord : l’Amérique est historiquement notre alliée depuis les deux guerres mondiales. Il est impensable pour la majorité des Européens que ce pays ne soit plus un ami mais un problème. Les Français sont peut-être les seuls à l’envisager, car il y a dans le pays, depuis de Gaulle, une méfiance à l’égard des États-Unis. Nos autres partenaires, qui ont été sauvés par les Américains des ravages du fascisme et du totalitarisme soviétique, ne peuvent pas un seul instant imaginer que les États-Unis deviennent un ennemi.
La deuxième cause est conjoncturelle. L’opinion européenne aujourd’hui est prise entre deux feux : le feu russe, car il y a une véritable menace sur le plan géopolitique, et le feu américain, à cause de l’imprévisibilité de la politique de cette puissance. L’Europe présente ainsi une double vulnérabilité.
« Je pense que l’UE peut s’en sortir, à condition qu’elle devienne autonome »
Cette sidération va-t-elle durer ?
On a la chance aujourd’hui d’avoir, depuis le 1er janvier, le Polonais Donald Tusk à la présidence tournante du Conseil de l’UE, et l’ancien Premier ministre portugais António Costa à la tête du Conseil européen. Costa a déclaré que le Conseil européen devait jouer un rôle géopolitique actif. Tandis que Tusk, un démocrate élu en Pologne après une décennie d’extrême droite et qui a lui aussi été président du Conseil européen, avait déclaré à propos de Trump il y a quelques années : « Avec des amis pareils, on n’a pas besoin d’ennemis. »
Ces deux hommes ont une vision politique de l’Union européenne et portent un regard assez sévère sur Trump qui pourrait contrebalancer l’approche résolument atlantiste d’Ursula von der Leyen. Ils ont convoqué un sommet européen informel en février prochain. Il y sera question de défense, d’Ukraine bien sûr, mais aussi de l’ensemble des vulnérabilités de l’UE aujourd’hui. Face à cette double exigence de sécurité et de prospérité, je pense que l’UE peut s’en sortir, à condition qu’elle devienne autonome, que son avenir ne soit plus conditionné aux lubies ou à la sagesse des différents présidents américains.
Comment cette autonomie peut-elle se déployer ?
Il est important que l’UE travaille dès maintenant à une défense européenne, mais aussi qu’elle s’émancipe sur d’autres questions, par exemple la régulation de l’intelligence artificielle, ou encore les négociations au Moyen-Orient. Elle doit s’assurer un siège à la table. Pourrait-on même imaginer qu’un jour le dollar ne soit plus la monnaie de référence ? L’épisode Trump qui s’ouvre va être très difficile à vivre, mais, paradoxalement, il peut être le dernier élément qui nous force à sauter le pas. Je rappelle aux lecteurs que l’UE est le plus grand marché démocratique de la planète – 450 millions de consommateurs –, la deuxième puissance monétaire, commerciale et économique du monde, la première puissance pour l’aide humanitaire et l’aide au développement dans le monde… C’est aussi un modèle d’intégration sociale et de développement sociétal envié dans le monde entier. Les Européens doivent prendre conscience de leur puissance et travailler à leur indépendance.
Propos recueillis par LOU HÉLIOT & CLAIRE ALET