Si l’idée de progrès humain existe depuis l’Antiquité, c’est à l’occasion de la Révolution industrielle – en particulier avec l’avènement de la machine à vapeur –, que l’on commence à s’interroger sur la notion de progrès technique, et surtout sur la place que la technique va pouvoir occuper dans le quotidien de l’homme. Transports, vitesse, productivité au travail, hygiène… La société de l’époque se prend de fascination pour la technique et la science. Nourris de ces innovations scientifiques et de ce positivisme ambiant, les penseurs développent également de grandes utopies sociales qui deviennent concrètes. Pensons à Charles Fourier, aux saint-simoniens et au familistère de Godin… Au xixe siècle, le progrès scientifique et technique tente d’aller de pair avec le progrès social. Les écrivains partagent cette fascination. Jules Verne, qu’on a souvent surnommé le « poète du progrès », fait beaucoup pour la popularisation de cet imaginaire de l’innovation auprès du public. Dans ses romans, il imagine le Nautilus, un sous-marin qui fonctionne à l’électricité, l’Albatros, une sorte de navire volant qui préfigure les premiers avions à hélice, mais aussi des villes utopiques, comme, dans Les Cinq Cents Millions de la Bégum (1879), Franceville, cité idéale, à la pointe de l’hygiène et de l’urbanisme de l’époque. Autant d’innovations techniques qui, pour l’écrivain, sont le signe d’un immense progrès de l’humanité. Pour autant, Jules Verne, déçu de l’Amérique et de la violence sociale du capitalisme, n’est pas dans une défense aveugle du progrès pour le progrès. Dans ce même roman, il imagine une ville ennemie, Stahlstadt, entièrement consacrée à la fabrication de canons, de rails et de machines à vapeur, une ville polluée, sale, où les travailleurs sont réduits en esclavage… C’est un autre visage de l’innovation technique qu’il montre ici, menant à la violence et à la destruction. Même chez son plus fervent défenseur, l’imaginaire du progrès porte donc déjà en son sein sa part obscure.
La SF influenceuse ?
Des décennies après les avions, les sous-marins et le tout-électrique, ce sont désormais les IA et les robots qui font partie de notre quotidien, à tel point que nous pouvons avoir l’impression de vivre dans la science-fiction d’hier. L’imaginaire de la SF, qui s’est construit au fil des années, aurait-il influencé le cours du progrès ? Tout comme les avancées scientifiques nourrissent les écrivains, la fiction nourrit également les imaginaires des scientifiques sous la forme d’une coévolution. Chercheurs, ingénieurs, cosmonautes, tous ceux qui rêvent et réalisent ces innovations sont les enfants de ces imaginaires littéraires, artistiques, cinématographiques. Le spationaute Jean-François Clervoy me confiait récemment que, sans la science-fiction – la saga Star Trek ! – qui l’avait fait rêver à la conquête de l’espace, il n’aurait jamais poursuivi cette carrière. De la même manière, on peut sans doute imaginer que les ingénieurs qui ont inventé les téléphones munis de caméra avaient en tête l’image des « vidéophones » que montre cette même série. Elon Musk lui-même, le plus grand défenseur de l’innovation scientifique sans limites, qui rêve de coloniser Mars et d’inventer et de développer des robots domestiques, se revendique des plus grands noms de la SF du xxe siècle – le cycle Fondation (1942-1993) d’Isaac Asimov, Le Guide du voyageur galactique (1978-1992) de Douglas Adams et le Cycle de la Culture (1987-2012) de Iain Banks.
« La fiction et l’imaginaire scientifique se nourrissent l’un l’autre »
Certes, une partie de cette littérature véhicule un imaginaire très « progressiste », entièrement acquis à la science et à la technique. C’est le cas de toute une tradition américaine qui naît dans les années 1920 au sein des magazines pulps : la « scientifiction », imaginée par le créateur du terme, l’écrivain et éditeur de presse Hugo Gernsback, qui voulait uniquement publier des récits qui se fondent sur des découvertes scientifiques avérées ou vraisemblables. La technique joue là le rôle d’une nouvelle magie : elle va répondre à tous les problèmes de l’humanité et permettre une vie meilleure. Ce sont les débuts de la réflexion sur la robotique, sur le transhumanisme ou sur le voyage spatial comme alternatives désirables à notre condition. Soulignons aussi l’importance des futuristes italiens à la même époque en Europe, des artistes révolutionnaires, tels Marinetti, passionnés par la vitesse et le mouvement, les machines et la civilisation urbaine. Ils donnent au progrès technique une véritable esthétique et l’élèvent au rang d’art de vivre. Leurs images de métropoles fourmillantes, de véhicules avant-gardistes et d’hommes robotisés sont encore très présentes dans nos représentations. Le message est clair : c’est à l’homme de se plier aux contraintes de la machine qu’il invente.
Mise en garde
Toutefois, si elle donne à lire les miracles de la science et de la technique, la science-fiction ne cesse aussi de mettre en garde contre ses dérives. Sur le continent européen, les deux guerres mondiales vont couper court à la glorification du progrès technique. La première, avec ses armes mécaniques et chimiques, montre à quel point l’homme est capable d’innover dans l’horreur ; la seconde, que notre progrès technique peut aller jusqu’à l’annihilation complète de la planète, à l’inverse total du progrès de l’humanité. La tradition dystopique des années 1930 et 1940, dans la lignée de Barjavel ou de Huxley, imagine le moment où le progrès technique a atteint un tel point qu’il fait régresser notre humanité. Dans Ravage, les années d’études du protagoniste ingénieur ne lui servent qu’à appuyer sur le bouton qui fait fonctionner la machine. Chez Huxley, la science et la recherche biogénétique mettent en coupe réglée les structures sociales pour améliorer la productivité. Dans l’immédiat après-guerre, dans un Japon traumatisé par l’arme nucléaire, émerge également la figure de Godzilla, qui vient donner corps à l’idée d’une science devenue folle, d’une innovation qui échappe à l’humanité et qui se retourne contre elle. Plus tard, c’est le mouvement cyberpunk, avec des œuvres de Philip K. Dick (Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de 1976, adapté en 1982 au cinéma par Ridley Scott sous le titre Blade Runner) ou William Gibson (Neuromancien, 1984) qui déplacera la focale de la mécanique vers l’informatique et imaginera les différentes manières dont le monde numérique peut venir menacer notre humanité. La saga Terminator, qui commence dans les années 1980, a de ce point de vue parfaitement anticipé notre rapport actuel à l’intelligence artificielle. Le film explore l’idée d’une IA qui se retourne contre son créateur et prend le contrôle de tous les systèmes, jusqu’aux humains eux-mêmes, qu’elle identifie comme une menace et cherche à détruire. À l’époque, cela tient du pur fantasme. Mais cette histoire nous rappelle que la machine suit sa propre logique et ne s’intéresse pas à l’humanité, comme dans le film Her (2013) de Spike Jonze. Comme l’avait déjà théorisé Jacques Ellul en 1977, dans Le Système technicien, la technologie de notre ère n’est plus là pour améliorer notre vie, mais pour vivre à notre place. L’être humain a érigé une nouvelle idole qui le relègue au second plan.
Le retour de l'utopie ?
Quel imaginaire du progrès la fiction nous donne-t-elle aujourd’hui ? Plus que les voitures volantes ou la conquête de Mars, plus que les dystopies postapocalyptiques, de plus en plus d’artistes explorent désormais les sujets de la sobriété et de la décroissance : que se passe-t-il quand les ressources viennent à manquer ? Comment se comportent les populations quand on leur impose des restrictions ? Quelles alternatives peut-on imaginer à la croissance et au capitalisme ? Ursula Le Guin avait déjà posé ces questions dans Les Dépossédés (1974) ou La Vallée de l’éternel retour (1985). Dans ce sillage se développe aujourd’hui toute une littérature du « solarpunk », qui substitue à l’esthétique de l’informatique et de la high-tech celle des énergies renouvelables et de la slow-tech. Une littérature optimiste mais réaliste, le plus souvent portée par des femmes, comme Becky Chambers, et des écrivains de l’hémisphère sud. Plus d’un siècle après Jules Verne, ces textes donnent à nouveau la part belle à l’utopie.
Conversation avec LOU HÉLIOT