Journal du covid-19

Chaque jour, à 18 heures, le site du 1 publie un « Journal du Covid-19 »
Une chronique d'Éric Fottorino illustrée par Nicolas Vial.

 

Un mal pour un bien

Par Éric Fottorino
02/04/2020

« L’ÉTAT, C’EST MOI », aurait dit le roi Soleil. « L’État, c’est moins », ont répété sur tous les tons les néo-libéraux, depuis Ronald Reagan et Margaret Thatcher… Me revient cette caricature ancienne opposant le Grand Timonier chinois à De Gaulle. « Mao », disait l’un, « Moâ » répondait l’autre. Ramener l’État à un seul homme est un danger dont bien des peuples souffrent encore…

 

Mais si on se réfère au passé, la période de pandémie que nous traversons pourrait aussi se révéler un mal pour un bien – au plan institutionnel, cela s’entend. Il suffit de lire ce que nous dit ce penseur de premier ordre qu’est Pierre Rosanvallon dans le 1 de cette semaine. Pour l’auteur de La Crise de l’État-providence (1981), c’est moins l’État-nounou qui doit reprendre du service que l’État hygiéniste, apparu après les deux grandes épidémies de choléra survenues, on l’a oublié, en 1832 puis en 1849.

 

Dans un souci de protéger l’ensemble de la population, la Seconde République de Louis-Napoléon Bonaparte créa des comités non pas de salut public mais de salubrité publique. Assainir les logements les plus vétustes était une urgence vitale. Ce qui fit dire à Martin Nadaud, modeste maçon de la Creuse devenu député républicain socialiste : « Je crois que l’apparition du choléra dans notre vieille Europe, au lieu d’avoir été un malheur, a été un grand bienfait. Sans le choléra, en France comme à Londres, je doute que les pouvoirs publics eussent jamais songé à porter la pioche dans les quartiers pauvres. »

 

Que fera l’État hygiéniste de 2020 ? Où portera-t-il la pioche, pour quelle cause supérieure mettra-t-il la main à la poche ? Rosanvallon répond sans détour : « Les sorties d’épreuves collectives, rappelle-t-il, se sont toujours opérées à travers des formes nouvelles de solidarité. Pour ma part, je n’imagine pas qu’à la sortie de cette épreuve, il n’y ait pas un grand impôt de solidarité nationale. » Et d’enfoncer le clou : « Cela ne pourra se faire sans contribution majeure et massive de ceux qui ont les patrimoines les plus importants. » On conseille au chef de l’État une posologie sous forme de chanson pour faire passer la pilule. Du courage, par exemple, le titre impérieux de la Grande Sophie !

 

 


Un soupçon de bonheur

Par Éric Fottorino
01/04/2020

HIER, MARCHANT PRÈS DE CHEZ MOI dans le respect des consignes, un bruit inhabituel m’est parvenu d’une cour voisine. En m’approchant, j’ai reconnu les rebonds sonores d’un ballon de basket contre le sol bitumé, et c’était comme un cœur qui battait la chamade au milieu du quartier silencieux. Un signe de vie. Le nez collé à la grille j’ai vu deux hommes, ou plutôt un adulte et un ado, un père de dos et le gamin face à lui, qui tentait de le dribbler. Le père se tenait très droit, les bras écartés pour couper à son fils le chemin du panier. Ils étaient très près l’un de l’autre, moins d’un mètre c’est sûr, mais les confinés d’un même lieu et d’une même famille ont ce privilège de la proximité.

 

J’ai passé mon chemin pensif en me demandant si ces deux-là avaient l’habitude de jouer ensemble, ou si ce duel pacifique, gros ballon orange au bout des doigts, était un avantage collatéral de l’étrange période que nous vivons. Sur le visage du garçon – je n’avais vu que la nuque du père –, se lisait autant le plaisir du jeu que le désir de feinte. Il était visiblement heureux de cet instant où, à l’évidence, il ne pensait ni au virus, ni au danger flottant dans l’air, ni à la mort qui fait ses courses tout près de nous, invisible et sournoise. Il n’avait d’autre obsession souriante que d’échapper aux bras paternels pour marquer deux points. Il serait bien temps, dans la soirée, d’apprendre que le Covid-19 avait fait carton plein et battu son macabre record, 499 victimes en vingt-quatre heures, sans compter, au Sénégal, un amoureux d’un autre ballon rond, l’ancien président de l’Olympique de Marseille Pape Diouf.

 

De retour chez moi, j’ai ouvert un document envoyé par Benoît, mon médecin généraliste, lui-même touché par le virus. J’ai découvert le titre, Petit guide pratique du confiné, rédigé ces jours-ci sous la direction de la psychologue Mélanie Lafond. Après l’inventaire de tous les désordres anxieux que provoque normalement notre situation de confinés (irritabilité, insomnie, difficulté de concentration, indécision, résignation…), je suis tombé sur ce passage qui aurait ravi mes deux basketteurs. « Que l’on soit directement confronté au virus ou pas, il est normal de ressentir de la joie, un soupçon de bonheur au cours de nos journées. »

 

 


Épidémie de surveillance

Par Éric Fottorino
31/03/2020 

TOUS LES COUPS seraient-ils permis ? Les coups d’essai, les coups bas, les coups d’État en douce, l’air de rien, comme inévitables concessions à la misère des temps. Ah ! il a bon dos le Covid-19 ! Sous couvert de l’éradiquer, certains dirigeants peu regardants sur les libertés individuelles se sentent pousser des ailes d’aigles royaux pressés d’enserrer leur peuple. Violant les droits les plus élémentaires pour cause supérieure d’urgence sanitaire. Il faut dire qu’ils sont à bonne école quand ils tournent leurs regards vers Pékin. L’épidémie de coronavirus a déclenché une épidémie de surveillance à grande échelle. Et si le président Xi Jinping peut se targuer d’avoir vaincu le danger (un triomphalisme suspect, vu le nombre réel de victimes maintenu secret), c’est en menant sa population à la baguette. Machiavel n’est pas mort. La fin justifie toujours les moyens.

 

Le philosophe italien Giorgio Agamben a fait mouche avec ces phrases parues ces jours-ci dans Le Monde : « Je ne suis pas le seul à penser, dit-il, que pour un gouvernement totalitaire comme celui de la Chine, l’épidémie a été le moyen idéal pour tester la possibilité d’isoler et de contrôler une région entière. Et qu’en Europe l’on puisse se référer à la Chine comme à un modèle à suivre, cela montre le degré d’irresponsabilité politique dans lequel la peur nous a jetés. » Premier à se glisser dans la brèche, ce forban d’Orban s’est arrogé lundi les pleins pouvoirs pour une période illimitée. Un régime d’exception qui suspend toutes les élections et permet au chef populiste hongrois de gouverner par décret. « Monsieur le Premier ministre, lui a demandé un député socialiste, c’est le virus ou c’est nous, l’opposition, que vous voulez éliminer ? » Viktor imperator a suavement répondu qu’il était prêt à rendre le pouvoir au parlement (qu’il contrôle aux deux tiers) dès que celui-ci le demanderait. « Je m’inquiète pour les Roms, pour la communauté juive, pour la presse et pour toute une génération de jeunes », a aussitôt tweeté Jacob Labendz, le directeur du Center for Judaic and Holocaust Studies de Youngstown State University (Ohio). La voix de Jacques Delors, devenue si rare, s’est aussitôt fait entendre comme sonne le glas. Le manque de solidarité, a averti l’ancien président de la Commission de Bruxelles, « fait courir un danger mortel à l’Union européenne ».

 

 


Le soleil des mourants

Par Éric Fottorino
30/03/2020 

DE CETTE PREMIÈRE QUINZAINE DE CONFINEMENT, on se souviendra qu’il faisait beau. Presque trop beau même. Un soleil insolent planté de bon matin dans un ciel bleu immaculé. Et quand des nuages auront tenté d’assombrir le tableau, le vent par bourrasques se sera chargé de les éloigner. À ceux qui vivent dans un environnement verdoyant, en banlieue ou à la campagne, et même à proximité des cimetières, ce temps printanier aura offert le spectacle des fleurs nouvelles tout juste écloses, féerie blanche des arbres fruitiers, magnolias aux calices roses, branches jaune vif des forsythias. Sur les chemins, les promeneurs auront rencontré non loin de chez eux les premières jonquilles, le mauve des lilas, le fanal rouge des coquelicots émergeant parmi les touffes d’herbe d’un vert tendre digne des Renoir les plus bucoliques. Pâquerettes et pissenlits, parfum dans l’air des orangers du Mexique et des buis, taches colorées des tulipes et des iris. Un jardin d’Éden à la taille d’un pays ou presque. Excepté pour les reclus nombreux des cités, des prisons, les loin de la lumière.

 

Oui, on se souviendra qu’il faisait beau, et que les oiseaux chantaient à tue-tête, ivres de joie et de liberté. On n’entendait qu’eux dans le ciel puisque les avions s’étaient tus, et les autos, et les motos, sans parler des humains confinés à qui le virus avait cloué le bec. À Acy, dans les Hauts-de-France, on a signalé les vols en looping d’hirondelles rustiques revenues d’Afrique. Sous d’autres cieux, on a vu des bêtes sauvages parcourir tranquillement les villes confinées, un sanglier visitant les rues de Barcelone, un puma dans un quartier de Santiago du Chili, un loup solitaire sur les pistes de ski de Courchevel. Le carnaval des animaux.

 

Comme elles nous semblent irréelles, ces images idylliques d’une nature qui reprend ses droits. Quand à la nuit tombée nous laissons entrer la réalité télévisée, ce ne sont plus qu’urgences et réanimations, bilans des morts de la journée et inquiétudes pour la suite, en redoutant le pic de l’épidémie. Ce soleil dominateur n’est qu’un leurre. C’est « le soleil des mourants » de Jean-Claude Izzo, ce grand auteur de polars disparu trop tôt. Il fait beau et froid. Et le soleil est noir.

 

 


Coronavirusse

Par Éric Fottorino
29/03/2020

LÀ-BAS, TOUT VA BIEN. Enfin, c’est ce que disent les satisfecit de la place Rouge. De quelle ruse use donc le pouvoir russe pour estourbir le virus ? De la propagande, bien sûr ! La bonne vieille propagande – la même dont jadis nous abusâmes quand un fameux nuage mortel échappé de Tchernobyl s’était sagement confiné derrière nos frontières pour nous épargner. Sur le front russe du Covid-19 et autres SRAS, R.A.S. ! C’était du moins la vérité assenée jusqu’à ces jours derniers, lorsqu’un Poutine droit dans ses bottes prétendait que chez lui tout était sous contrôle, avec à peine 500 cas avérés et seulement trois morts. Les Russkovs plus forts que les Ritals. Par quel miracle la grande Russie surclassait-elle, au hasard, le petit Luxembourg ? Le peuple avait-il baisé en masse la croix de l’ordre de Saint-Vladimir ? Dans un pays qui longtemps préféra le sinistre Lyssenko au bon docteur Jivago, on pouvait s’interroger sur la fiabilité des diagnostics médicaux signalant une flambée de pneumonies, mais cherchant en vain les victimes du coronavirus.

 

La semaine dernière, la musique a toutefois varié d’un ton avec le millième cas officiel de Covid-19. En père soucieux de son peuple, Poutine a décrété une semaine de congés payés pour les travailleurs, et prôné enfin le confinement. Il a même reporté au 22 avril le vote sur la réforme constitutionnelle qui doit faire de lui un Russe couronné à vie, bien mieux qu’un coronavirus. « Un collègue pense que nous nous débarrasserons du Covid en deux ou trois mois, a-t-il crânement affirmé. Ce sont de bonnes prévisions. Mais pour ce qui est de la date à laquelle nous sortirons vraiment de cette situation – et nous en sortirons à coup sûr – j'espère que cela se produira encore plus tôt. » On vous le dit, l’âme russe, c’est autre chose que le Trump Circus. Le tsar Poutine veut renvoyer l’image d’un pays sain (ou saint ?) qui aide son prochain, d’où ces cartons d’équipements sanitaires envoyés en Italie avec cette étiquette très 007 : « From Russia with love. » Quant à la transparence, popularisée autrefois par Mikhaïl Gorbatchev sous le nom de glasnost, elle attendra des jours meilleurs.

 

 


Le poumon, le poumon…

Par Éric Fottorino
28/03/2020

ON NE SAURAIT DIRE SI LE CORONAVIRUS – qui doit son nom à sa méchante couronne de particules – a une gueule d’atmosphère. On sait en revanche qu’il ne manque pas d’air pour étendre son emprise sur la planète, semant la panique partout où il passe en prenant ses victimes à la gorge. Ce n’est pas un hasard si la lutte ultime contre ses assauts meurtriers se livre avec des respirateurs devenus indispensables dans les services de réanimation. L’image de poumons attaqués par le Covid-19 fait peur à voir, et on comprend que sans machine à oxygène, les malades en phase critique succombent à une détresse respiratoire aiguë. Les tissus alvéolaires deviennent opaques, l’échangeur air-sang se grippe, les organes vitaux cessent d’être alimentés. C’est l’asphyxie générale. Sinistre scénario qui donnerait raison à Molière et à la servante Toinette, quand, déguisée en docteur, elle assénait au Malade imaginaire : « C’est du poumon que vous êtes malade » !

 

Le poumon, le poumon… Celui de la planète semble aller beaucoup mieux et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette épidémie. Le Covid-19 étouffe les humains en même temps qu’il permet à notre vieille terre de mieux respirer. Comme s’il préférait le monde aux hommes. Mais n’allons pas prêter une intention à ce virus, comme le font certains illuminés du complotisme ou les prophètes de la vengeance divine façon Philippulus dans L’Étoile mystérieuse, annonçant la fin du monde aux cris de « C’est le châtiment ! » Force est pourtant d’admettre que, ces temps-ci, les cartes satellites sont plus rassurantes que les radios pulmonaires des malades. La grande panne d’activité aurait déjà provoqué en Chine un recul de 25 % des émissions de CO2, soit l’équivalent des deux tiers de ce que rejette la France en une année ! Et ce n’est pas fini. Partout ou presque s’arrêtent les avions de ligne, les autos, les usines. Un chercheur de Stanford, Marshall Burke, affirme même que le nombre de vies sauvées par la chute de la pollution dépassera le nombre de victimes du virus. Là, on a besoin de respirer un grand coup. Avec une petite blague bien à-propos venue d’une Irlande tout juste confinée. Un peu d’Eire, dit-on là-bas, ça fait Dublin !

 

 


Clé des champs

Par Éric Fottorino
27/03/2020

LA MÉTAPHORE GUERRIÈRE A SES LIMITES. Passe encore que le président, lors de son discours du 16 mars annonçant le confinement général, martèle de façon martiale que nous sommes en guerre. Il est dans son rôle de chef de l’État et de chef des armées face à une attaque sans précédent, aussi déroutante et dangereuse que l’ennemi est invisible. Si certains peuvent légitimement se sentir en guerre, ce sont d’abord les bataillons d’hospitaliers et de soignants qui, jour et nuit, sans répit ni repos, sauvent des vies. Mais lorsque le ministre des paysans Didier Guillaume lance un appel solennel à « l’armée de l’ombre des hommes et des femmes » privés d’activité pour cause de Covid-19, les invitant « à rejoindre la grande armée de l’agriculture française », le trait guerrier est inutile. Tout ne peut être chargé d’analogies militaires, avec le subliminal de la Résistance et de l’armée des ombres. Sauf à désigner demain, qui sait, des collabos face au virus, comme le laissent déjà craindre les plaintes de collectifs déposées contre Édouard Philippe et Agnès Buzyn, afin qu’ils soient traduits devant la Cour de justice de la République pour « mensonges d’État ». Rien que ça.

 

On peut aussi regretter les paroles malheureuses de la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye, quand elle déclare comme une fleur : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas compte tenu de la fermeture des écoles de traverser toute la France pour aller récolter des fraises. » Si elle n’est pas si bête, Sibeth, est-ce alors par simple maladresse qu’elle déclenche l’ire des profs s’échinant à ne pas lâcher leurs élèves dans la nature ?

 

Passons pour ne pas passer à côté de l’essentiel. Car c’est ingénieux de proposer aux rats des villes désœuvrés de prendre la clé des champs. Une révolution culturelle à la chinoise, sans propagande ni massacres, pourquoi pas ? D’autant que les saisonniers étrangers, bloqués aux frontières, ne viendront pas dans nos campagnes. « Nous avons besoin de 200 000 personnes dans les trois mois qui viennent », alerte la présidente de la FNSEA Christiane Lambert. Se confiner au vert et toucher de plus près aux dures réalités du monde paysan, l’idée vaut son pesant d’asperges. Pas besoin de l’imposer manu militari !

 

 


Perte de sens

Par Éric Fottorino
26/03/2020

AGUEUSIE, a privatif pour désigner la perte, gueusis, du grec ancien, pour désigner le goût. Bon sang, mais c’est bien sûr ! Je savais que ce mot ne m’était pas inconnu avant qu’il ne surgisse brutalement dans l’actualité comme symptôme possible du Covid-19, flanqué de son compère anosmie, ou perte de l’odorat. L’agueusie, c’est le mal qui frappe Charles Duchemin, alias Louis de Funès, à la fin du film de Claude Zidi L’Aile ou la cuisse – j’espère que vous me suivez. Confronté, lors d’un duel télévisé, à l’ignoble Tricatel qui sert à sa clientèle des plats infâmes, le père des guides Duchemin est frappé d’une sévère agueusie qui menace de le ridiculiser. Tout ce qu’il mâche est du carton. Il ne fait plus la différence entre sucré et salé, amer et acide. La cata ! Voilà pourquoi l’agueusie avait laissé dans mon cerveau une légère trace mnésique réveillée par l’épidémie. À la perte de goût qui peut accompagner l’infection au coronavirus, s’ajouterait encore la panne d’odorat dont témoignent certains malades qui ne sentent ni l’odeur du café matinal, ni le parfum de leur shampoing, ni encore le fumet caractéristique d’une couche de bébé remplie…

 

Sur nos cinq sens, deux sont déjà perturbés par le virus aux allures d’enzyme glouton. Mais, non content de s’attaquer à notre perception des saveurs et des senteurs, cet insatiable nous interdit de toucher quoi que ce soit, même notre propre visage. Surtout quand on sort de son confinement pour une courte balade. Touche pas ci, touche pas ça, la civilisation du sans contact fait des bonds de géants. Le résultat est là : nos sens sont sens dessus dessous. Car pour la vue ce n’est pas mieux. Le Covid n’est pas une « défense d’y voir », mais il limite à ce point nos horizons que nos yeux jouent aux quatre coins entre quatre murs, avec pour seules échappatoires ces ersatz du réel appelés écrans. Notre champ de vision se rétrécit, comme s’appauvrit notre ouïe qui, entre deux chanteurs de balcon, entend surtout le silence. Mais de cette perte de sens surgira peut-être intact, tout neuf, quand l’épidémie sera finie, un sixième sens. Le sens d’une vie pleine de sens. Qu’il appartiendra à chacun de retrouver. Ou d’inventer.

 

 


Trump-la-mort

Par Éric Fottorino
25/03/2020

TOUJOURS LE MOT (LA MORT ?) POUR RIRE, l’ineffable Donald. Alors que la propagation du virus gagne le monde, Numéro 45 – il est le 45e président des États-Unis –, ou POTUS (President of The United States), comme l’appellent ceux qui refusent de prononcer son nom, bref, le locataire de la Maison-Blanche n’en manque pas une. Il a d’abord tourné cette histoire d’épidémie en dérision. Tout ça n’était que ragots politiciens des démocrates enrageant de n’avoir pu le destituer. Devant ses succès économiques insolents, ils lui cherchaient encore des noises. Le complot russe hier, le coronavirus aujourd’hui, tout ça parce qu’ils ne supportaient pas l’idée de sa réélection. Pour « Trump-la-mort », le Covid-19 n’était rien d’autre qu’un canular.

 

Quelques jours plus tard, il faisait une embardée dont il est familier pour justifier l’état d’urgence soudain décrété. Bien sûr, il savait qu’une pandémie menaçait. Mieux : il l’avait su avant tout le monde. Et si on le titillait sur son retard à l’allumage, il répétait son mantra favori : « On a fait un super boulot. » Trop fort Le Donald, on vous dit. Sans doute devrait-il se remettre en mémoire ce que tout bon économiste sait : « On ne tombe pas amoureux d’un taux de croissance. » Car pour lui, c’est economy first. Les affaires doivent primer l’humain. Un confinement national durable ? Vous n’y pensez pas ! « Nous ne pouvons laisser le remède être pire que le mal lui-même », a-t-il tweeté en lettres capitales. Et tant pis s’il y a de la casse – on veut dire : des morts. Un de ses sbires, le vice-gouverneur du Texas Dan Patrick, n’a-t-il pas déclaré dans un élan sacrificiel : « Les grands-parents devraient être prêts à mourir afin de sauver l’économie pour leurs petits-enfants » ?

 

Il faut se rendre à l’évidence, Trump, le pourfendeur des fausses nouvelles, est devenu à lui tout seul un cluster à fake news. Le voilà qui promet un vaccin disponible « dans les trois ou quatre mois ». Le médecin Anthony Fauci a dû le démentir en parlant, lui, d’un an à un an et demi pour espérer un traitement efficace contre ce que Le Donald s’obstine à nommer le « virus chinois ». Un peu de racisme est toujours bon à distiller. Le Covid-19 fait peur. Le président de la plus grande puissance mondiale aussi. Quand il était l’animateur vedette du jeu télévisé The Apprentice, Trump prenait un malin plaisir à crier au perdant : « You’re fired ! » On imagine le cri triomphal du peuple des confinés à un con fini, un cri comme : « You are coronavired ! »

 

 


Les hackers ont-ils du cœur ?

Par Éric Fottorino
24/03/2020

Y AURA-T-IL UNE TRÊVE DES HACKERS comme une trêve des confiseurs ? Ce sont de drôles de communiqués qui ont fleuri sur la Toile ces derniers jours. Les méchants loups du Net se seraient transformés en agneaux en jurant leurs grands dieux – un exploit pour ces bandits sans foi ni loi – qu’ils ne procéderaient à aucune cyberattaque contre les sites des hôpitaux aussi longtemps que frapperait le coronavirus. Ces groupes de hackers, connus sous les noms de Maze, DoppelPaymer, ou encore Ako, (vous avez le droit, comme moi, de dire kézaco, inconnus au bataillon !) ont, semble-t-il, renoncé à leur méthode habituelle d’extorsion, le ransomware – rançonnement numérique en bon français. Un procédé illégal par lequel ils bloquent tout le réseau d’ordinateurs d’un établissement avant d’exiger de lui une forte rançon pour qu’il récupère l’accès. Dans cette période de télétravail intense où les entreprises sont contraintes d’ouvrir à tout-va leurs systèmes informatiques, cet engagement des hackers vaut son pesant de cryptomonnaie…

 

Les hackers auraient-ils du cœur ? On pourrait le penser devant l’initiative de ces pirates du Web italiens ulcérés qu’un fabricant de valves pour appareils respiratoires vende sa camelote 11 000 dollars pièce sur le marché. Face à cette immoralité honteuse, leurs neurones hyperconnectés n’ont fait qu’un tour. Et nos Robin des bois transalpins ont réussi à s’emparer des plans nécessaires à l’élaboration des valves que le rentier du Covid-19 refusait de partager. Son précieux savoir pillé, ce fut pour eux un jeu d’enfant de mettre en production les soupapes salvatrices sur des imprimantes 3D, vendues pour la modique somme d’un dollar pièce. 

 

Va-t-on allumer des cierges en l’honneur de ces gentils hackers ? Pas si vite ! Dimanche dernier, l'AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) a subi une violente attaque informatique sur son réseau. L’offensive a duré une heure, découpée en sales quarts d’heure. Pour protéger les infrastructures du système, il a fallu d’urgence bloquer les accès Internet hors d’Europe, fermer l’entrée externe à la messagerie et aux applications des hôpitaux, ainsi qu’à Skype. En pleine urgence sanitaire… Hackeurant, non ?

 

 


Bas les masques !

Par Éric Fottorino
23/03/2020

EST-CE LA ÉNIÈME REDIFFUSION DES TONTONS FLINGUEURS, l’autre après-midi à la télé ? On dirait que cette affaire des masques enfle à vue d’œil, comme jadis celle des ferrets de la reine. Des bourre-pifs en pleine guerre du coronavirus, est-ce bien raisonnable ? Cette fois, sous couvert de transparence et comme pour s’en laver les mains (c’est tendance), chaque ministre de la Santé, actuel ou ancien, d’Olivier Véran à Roselyne Bachelot – tant critiquée d’avoir explosé les dépenses de précaution au temps du H1N1 – en passant par Xavier Bertrand, chacun donc y va de ses chiffres pour confondre les responsables du désastre. Comment se fait-il que le stock d’État de masques ait fondu en une décennie de plus d’un milliard d’unités à 117 millions lorsque le Covid-19 est apparu chez nous ? 

 

On ne tentera pas ici de démêler le vrai du faux, car sous couvert de bonne foi outragée sur l’air du « c’est pas moi c’est l’autre », on mesure l’indécence qu’il y a à polémiquer pendant que les soignants sur le front des urgences s’efforcent d’inverser la courbe terrifiante du virus tueur. Sans doute faudra-t-il faire le compte et le décompte de ces masques qui auront cruellement manqué aux personnels médicaux. Sans doute découvrira-t-on de mauvaises décisions publiques prises pour de mauvaises raisons budgétaires, dans ces années où les gestionnaires chargés de rationaliser les dépenses ont pris le pas sur les médecins chargés de sauver des vies. Mais de là à crier au loup (de Zorro) et « bas les masques » pour faire rouler des têtes, comme on le lit çà et là, voilà qui semble au moins prématuré…

 

En attendant que les gros bonnets du luxe apportent leurs contributions en masques (LVMH en a promis 10 millions d’unités), des infirmières d’Agen ont eu l’idée d’en confectionner avec des soutiens-gorge. On n’est pas sûr de leur efficacité mais voilà qui met de la couleur dans cette grisaille morbide. Me vient parfois l’image de nos rues quand ce virus aura disparu. Nos visages seront-ils dissimulés comme dans les sociétés asiatiques ? À tout prendre, je préférerais les masques du théâtre nô ou, mieux, ces appendices cyranesques en bec d’oiseau dont s’affublaient jadis les médecins de peste, et qui refleurissent chaque année au carnaval de Venise. Ou encore, comble du chic, je voudrais un masque de chez Dior, en écho au « J’suis snob » de Boris Vian, qui rêvait de disparaître dans un suaire de la même maison, aujourd’hui propriété de Bernard Arnault.

 

 


Silhouettes tremblées

Par Éric Fottorino
22/03/2020

J’AI TOUJOURS AIMÉ LES MARCHÉS, les marchés ouverts où se mélangent joyeusement cocos de Paimpol et gariguettes (ça c’est aux fruits et légumes), boudins blancs et farce aux herbes, vieux chandeliers venus d’on ne sait quel grenier, pots de miel ambré, poulets nourris au grain bardés de médailles de concours, olives cassées de Tunisie et fleurs de saison, renoncules aux tons pastel en attendant mes chéries les pivoines. Il me semble que la vie palpite plus fort sous ces halles à claire-voie qui abritent ce qu’on appelle avec à-propos les marchés forains. Car c’est bien une petite foire humaine qui se déroule à jour fixe, où les marchands rivalisent de gueule et de gouaille (j’en connais un à la voix de stentor qu’on entend cinquante mètres à la ronde crier : « Mara des bois, elle est belle elle est là ma mara des bois !). À chacun son style, rigolard ou familier – « Et avec ça ? »

 

J’y pensais ce matin en rejoignant un peu inquiet mon marché dominical. Y aurait-il la queue ? Garderait-on ses distances comme mon beau-frère de Bruxelles me l’a montré en photo dans une grande surface près de chez lui, où les caddies font office de cordon sanitaire ? J’ai bien fait d’arriver sur le coup de midi. Le gros des clients était déjà reparti. Le maire avait précisé : pas plus de cent personnes sous la halle. Pour la première fois, j’ai dû emprunter un sas de fortune avec le placier qui, sourire aux lèvres, m’a prié d’entrer comme on vous introduit dans un cabinet de curiosités.

 

Tout m’a paru comme avant, je me suis senti soulagé. Mais en tendant l’oreille, je n’ai pas perçu le brouhaha habituel. Certaines rangées étaient clairsemées, des commerçants avaient déclaré forfait. Manquait cette légèreté qui donne son charme au marché. Le vrai choc, je l’ai eu en m’avançant vers l’étal des primeurs où je suis toujours servi par mon amie Houria. Un épais film de plastique transparent me séparait d’elle. Comme une herse tombée entre nous. Défense d’approcher. Soudain, pour d’évidentes raisons de sécurité, je devrais dire de vie ou de mort, le virus invisible nous tenait éloignés. Houria faisait ses gestes habituels : « Combien de clémentines ? Essaie les oignons jaunes de Roscoff », mais ce n’était plus elle. Houria n’était plus vraiment réelle. C’était une silhouette tremblée dans une bulle coupée du monde. Une apparition pareille à une disparition.

 

 


Les âmes errantes de Bergame

Par Éric Fottorino
21/03/2020

 

UN JOURNAL PEUT-IL SE CHANGER EN CIMETIÈRE ? Drôle de question qui renvoie aux pires journées de l’après 11 septembre 2001, quand l’Amérique comptait ses morts et que le New York Times publiait des placards sur les victimes du World Trade Center, comme pour faire mentir George Sand qui écrivait que « l’oubli est le vrai linceul des morts ». Cette fois, c’est ici, enfin tout près, une vérité au-delà des Alpes qui est déjà notre destinée anticipée. Cette épidémie aura ses villes martyres, Wuhan en Chine, Bergame en Italie, Mulhouse en France, qui sait ?

 

Elles laissent sans voix, ces pages de L’Eco di Bergamo, le plus grand quotidien bergamasque – et pourquoi le mot masque vient-il se loger dans ce nom comme un funeste présage ? Des pages et des pages de nécrologie jusqu’à la nausée. D’habitude, il suffit d’un recto verso pour les morts de la veille, et à chaque jour suffit sa peine. Mais depuis que Covid-19 bombarde la côte lombarde, il y a trop-plein de cercueils. Des vivants qui tombent à la pelle comme feuilles mortes au printemps, il n’y a plus de saison. Pas le temps de les enterrer. Pas la place dans les cimetières. Dans le journal, en revanche, on trouve toujours où les caser. Surtout quand les critiques théâtrales se sont tues, et les rubriques cinéma, et tout ce qui donne à l’homme un supplément d’âme.

 

Parlons-en, tiens, de ces âmes laissées errantes, faute d’avoir été choyées jusqu’au bout par ceux qui les aimaient. Enterrer les siens est un rituel apparu au Proche-Orient il y a cent mille ans. C’est en préparant les défunts à l’au-delà que l’homme est sorti de l’animalité pour devenir vraiment humain. Et c’est de cette humanité dont le virus nous prive quand il prend tant de proies à la gorge.

 

« Aujourd’hui, à Bergame, dit une représentante de L’Eco di Bergamo citée par Libération, les nécrologies sont l’unique rituel qui reste pour saluer les défunts. À présent, si une personne est transportée à l’hôpital, les membres de sa famille ne peuvent rien savoir, jusqu’à l’appel qui leur annonce la mort de leur proche. Il n’y a plus de chambre mortuaire. On ne peut pas porter le corps du défunt à la maison. On ne peut pas célébrer de messe de funérailles ». Et de finir sur ces mots glaçants : « Le four crématoire fonctionne 24 heures sur 24. »

 

 


Un dictateur révolutionnaire

Par Éric Fottorino
20/03/2020

DANS CE MONDE SANS CONTACT QU'EXIGE LE COVID-19 (et pour les fans de Marathon Man, l’expression « sans contact » rappelle le « c’est sans danger » que répète à Dustin Hoffmann l’ancien dentiste nazi campé par Laurence Olivier), dans ce monde qui nous incite à prendre des gants, il en est pourtant qui se sentent d’humeur castagneuse. Rien à voir avec notre ministre de l’Intérieur, qu’on devrait d’ailleurs rebaptiser ministre de l’Extérieur avec ses cent mille pandores en vadrouille pour nous faire rentrer chez nous fissa. L’ire de la vox populi tombe surtout à mots raccourcis sur ceux qui ont l’humeur vagabonde. Suivez mon regard : vers ces parigots têtes de veau qui ont eu l’impudence de venir semer leurs virus à la campagne comme des chiens secouent leurs puces. À moins qu’ils se soient entassés dans nos belles îles quasi désertes et vierges de tout Covid, Ré, Oléron, Belle-Île ou Noirmoutier, au risque de gripper grave les autochtones et de vider leurs supérettes.

 

C’est vrai que ce grand rush vers les lieux de villégiature a quelque chose d’incongru, de très humain pourtant. Qui reprocherait à ceux qui le peuvent de préférer un confinement au vert et au large aux quatre murs d’un appartement en ville ? Mais ils en ont un peu trop fait, ces exilés viraux, en s’étalant sur le sable, en pique-niquant, en surfant, bref, en se la jouant vacanciers en congés payés par l’État providence façon Front populaire renversé, les riches et les bobos se la coulant douce quand les soignants et les vrais confinés ont la vie dure. Il a fallu fermer des plages et faire circuler ces braves gens comme le gendarme de Saint-Tropez – j’assume mes références – faisait se rhabiller manu militari d’inconscients nudistes.

 

Le confinement est le confinement, et à la guerre comme à la guerre. Ce corona-machin venu de Chine a quelque chose d’un mutant. Avec ses airs de petit dictateur, il se prend aussi pour un révolutionnaire. Le virus tueur est un Janus biface qui n’a pas fini de bousculer notre jeu de quilles. Non content de rendre notre printemps silencieux (seuls les oiseaux chantent, tous les instruments de la puissance humaine, autos, avions, usines, sont réduits au silence), non content de mettre l’humanité aux arrêts et la planète au repos, voilà qu’il éclaire à bas bruit une criante épidémie : nos inégalités.

 

 


Denrée vitale

Par Éric Fottorino
19/03/2020

LE PRÉSIDENT L'A DIT SOLENNELLEMENT MARDI SOIR : « Tous les commerces non essentiels à la vie de la nation ont clos leur porte. » Je pensais à cette phrase quand mon épouse Natalie, d’habitude si calme, est rentrée bien énervée des courses en début d’après-midi. Elle s’était imprimé une dérogation de sortie, comme l’obligation nous en est faite. Le matin, j’avais glissé dans mes poches le même laissez-passer pour aller chercher une baguette, respectant la distance réglementaire avec les autres clients qui ne tenaient pas plus que ça à me voir approcher d’eux.

 

C’est d’ailleurs assez cocasse, si on veut garder l’esprit taquin – le Covid-19, que je sache, ne s’attaque pas à l’humour –, d’observer la réaction des gens quand ils aperçoivent soudain au détour d’une rue, ô surprise, un autre humain. Les plus méfiants (je ne parle pas des inconscients qui fraterniseraient à bras ouverts) s’écartent ostensiblement. Ils décrivent un arc de cercle pour être sûrs d’être hors de portée de vos gouttelettes et postillons, agrémentant leur pas de côté d’un sourire contrit, pour vous signifier que ce n’est pas personnel mais juste vital. Il suffit de voir les images floutées des malades dans les hôpitaux de Mulhouse pour comprendre que ça ne rigole pas.

 

J’en reviens à mon épouse irritée. Elle a pris des laitages et des pâtes à l’épicerie (non, pas six kilos d’un coup comme un bonhomme craignant de manquer dans un petit village de l’Allier, et qui a prétendu que c’était pour son chien). Elle a aussi été raisonnable sur les tranches de jambon, mais je ne vais pas vous raconter ici nos repas de confinés. Puis, s’avisant que la Maison de la presse de notre petite ville de banlieue était ouverte, elle est allée acheter un journal. Une manière de soutenir le marchand. De se relier au monde, aussi. C’est en sortant, son canard sous le bras, qu’une policière l’a interpellée. « Que faites-vous ici ? Vous mettez en danger les autres ! » Un de ses collègues a abrégé la dispute. Si la Maison de la presse à côté de l’épicerie était ouverte, c’est bien qu’on pouvait y entrer, non ? se défendait Natalie. Le président a bien dit que seuls restaient ouverts les commerces essentiels. « Un journal, a assené la représentante de l’ordre, ce n’est pas une denrée vitale ! »

 

 


Un grand blanc

Par Éric Fottorino
18/03/2020

 

C'EST PARTI COMME EN QUARANTAINE. Même si c’est une quinzaine pour commencer. Quinzaine du blanc. Je veux dire d’une forme de silence après la sidération. Un grand blanc. Celui qui vient quand justement les mots ne viennent pas. En tendant l’oreille, j’ai compris que les hôpitaux appliquaient les « plans blancs ». Des dispositifs d’urgence déjà mis en vigueur lors des attaques terroristes de 2015. Les établissements de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) sont mis en alerte face aux situations exceptionnelles. La pandémie en est une. On déprogramme les opérations qui peuvent attendre. On rappelle des personnels médicaux. On réquisitionne des lits. On priorise les malades – quel mot sinistre, prioriser, quand il s’agit de choisir entre des souffrants. On dresse des tentes dehors pour effectuer des tests sur les patients les plus atteints. En attendant un hôpital militaire de campagne en Alsace, comme une ironie de l’histoire, pour bien signifier que la guerre fait rage.

 

À nous simples citoyens, on recommande la défense passive. Des soignants au contraire, on exige un engagement de chaque instant. C’est le paradoxe de ce combat. Le fardeau repose sur très peu d’épaules. Pour nous autres, l’écrasante majorité, résister c’est rester assis. Ne bouger qu’en cas de nécessité. 

 

Hier matin avant l’heure du confinement, les quais de Seine étaient bondés. Beaucoup de familles avec enfants, comme pour un ultime bol d’air en provision, en prévision de la longue apnée. Puis les douze coups de midi ont fait s’égayer la foule – pas si gaie, en réalité –, telle un troupeau résigné. L’après-midi les rues étaient désertes. Un seul magasin ouvert dans la longue et si commerçante rue Lafayette. Une boutique de réparation d’ordinateurs. 

 

Un grand blanc s’est abattu sur la capitale. Un silence si lourd que mon amie Sophie M., penchée à son balcon de Belleville, a pu entendre au loin une mère parler à son enfant. Elle percevait distinctement ses paroles, comme si elle avait marché auprès d’elle dans la rue. En temps normal le trafic recouvre tout. Mais plus rien n’est normal. Maintenant on se guide à la voix, d’où l’importance de se parler. En fin de journée, allez savoir pourquoi, l’envie d’un verre m’a pris en voyant des images de la Seine près d’Alma-Marceau. J’ai reconnu l’enseigne d’un café familier. Le Grand Corona.

 

 


Cueillir des fleurs

Par Éric Fottorino
17/03/2020

LA GUERRE, DONC. Tout s’arrête, sauf les angoisses. Et les départs au vert de ces Parisiens qui rejouent l’exode en rase campagne. Comme si le Covid-19 traçait une ligne invisible sur le pays, une ligne de démarcation aux airs de ligne Maginot. Aucune défense qui vaille. Soudain tout a changé. Après les cafés et les restaurants, on a fermé parcs et jardins. Il faut perdre l’habitude de l’habitude. Pas seulement la bise et les poignées de main. Se voir entre amis, en famille, se réunir, se toucher. Terminé. Quant aux pauvres diables qui font la manche, on les évite plus que jamais.

 

Si des queues se forment, c’est devant les pharmacies et les commerces de bouche. Une ambiance de pénurie. Ce qui manque cruellement, ce n’est pas la nourriture. C’est l’insouciance d’avant (relative tout de même). Prévert nous l’avait chuchoté : « On reconnaît le bonheur au bruit qu’il fait quand il s’en va. » En respectant un intervalle avec son voisin – on dit : une distanciation sociale – chacun peut mesurer, outre le mètre réglementaire, ce que signifie d’être seul et ensemble à la fois. 

 

Dans la rue, des passants marchent visage masqué, automates perdus dans leurs pensées, mais les automates pensent-ils ? Nous, on ne pense plus qu’à ça. Impossible de se concentrer sur rien d’autre car ce virus invisible est partout. Avant de menacer nos bronches, il nous prend la tête. On tourne en rond, c’est ça le confinement. On reste collés aux infos, aux rumeurs. Il paraît qu’à Milan ils désinfectent l’asphalte au chlore, et à ce qu’on raconte, il faudrait avaler du thé brûlant pour tuer le virus. Tu parles. Le bilan s’alourdit. 21 morts de plus lundi. De drôles d’idées pas drôles nous rongent l’esprit. Et si nos proches étaient infectés, pères, mères, femmes et enfants. Si nos vies s’arrêtaient. On se touche le front, on s’inquiète d’une toux suspecte. Écho glaçant de ces mots : « détresse respiratoire ».

 

Hier matin, un attroupement devant le lycée Victor-Duruy. Un fleuriste avait déposé ses trésors de roses et de tulipes dans une grande poubelle. Cadeau. Pendant quelques secondes, les gens sont redevenus humains. Ils se sont approchés incrédules. Ont composé des bouquets. C’était avant le confinement. Cueillir des fleurs, est-ce un geste autorisé, en temps de guerre ? 

 

 


 

Tous misanthropes ?

Par Éric Fottorino
16/03/2020

C’ÉTAIT AVANT. C’était il y a quelques jours. Hier ou presque. Une éternité. Ce coronavirus – dont je ne prononçais pas toujours le nom dans le bon ordre – me semblait lointain et, pour être honnête, assez anodin. Je n’avais jamais mangé de pangolin (ou fourmiller écailleux, l'animal un moment soupçonné d’avoir transmis le Covid-19 à l’homme). Je ne fréquentais pas de Chinois, sauf en traversant le rez-de-chaussée du rayon cuir du Printemps pour suivre un raccourci entre mon RER d’Auber et nos bureaux de Saint-Lazare. Tout allait pour le mieux et si par hasard quelqu’un éternuait près de moi sur le trottoir, je faisais ce que l’hypocondriaque que je suis fait depuis toujours : bloquer ma respiration et changer de direction pour ne pas inhaler ses miasmes !

 

Que s’est-il passé ? Non pas un saut d’espèce, plutôt un saut d’espace. De la Chine à l’Italie, le danger s’est rapproché d’un coup. Ensuite est survenu le confinement des chiffres avant le confinement des humains : pas de rassemblement de plus de 5 000 personnes ; puis de 1 000 personnes; puis de 100 ! Jeudi soir, le président a parlé fort. Tout en maintenant le premier tour des municipales, ce qui m’a troublé quant à la logique en vigueur au sommet de l’État. L’urgence sanitaire était à son comble, sauf pour se rendre aux urnes. Gérard Larcher en avait, du pouvoir, pour enfoncer un coin dans les gestes barrières ! Mais c’est vendredi dernier que je me suis surpris à entourer mon visage d’une mince écharpe changée soudain en gri-gri de fortune, comme si elle pouvait me protéger du virus ambulant et sournois qui avait gagné le Grand Est et conquis l’Île-de-France (j’entendais la chanson de Reggiani : « Les loups, les loups, sont entrés dans Paris »).

 

Devant un restaurant de Montparnasse, je suis tombé sur un grand petit garçon perdu, c’était Lambert Wilson. Il venait d’apprendre qu’il avait joué la veille pour la dernière fois son Misanthrope. Toutes les représentations étaient annulées. « Je n’ai pas dit au revoir à mon rôle », répétait-il avec un désarroi non feint. Le soir même je me suis mis à regarder les ados de travers, les tout petits avec suspicion, les autres sans aménité. Voilà qu’avec ce satané virus, on va tous piquer son rôle à Lambert Wilson. Tenir les gens à distance pour se protéger d’eux. Pour les protéger aussi. Misanthropes, mais pas trop.