[BLOG] Juvénal au supermarché

Il rentrait le soir 
sa femme savait ce qu’il voulait

 

Depuis qu’il était
directeur marketing adjoint 
Coca-Cola® 
France 

                                                           

Elle posait sur la table en verre du salon 
une canette 
Pepsi® 

 

Il faisait lentement levier 
avec l’anneau pour que les bulles
s’échappent 
en essaims apeurés 

 

pssshhhhhhhhh 

 

Le salarié vu à boire du Pepsi® sera licencié sans indemnité 
sifflotait son contrat 

                                                           

Il regardait les bulles 
JAMAIS il ne touchait la canette 

                                                           

Quand on l’a appris aux ressources humaines 
on l’a appelé 
BULLES DE PEPSI®

 

Sortir de chez soi dans une rue déserte, et de suite enfiler – c’est un réflexe – un masque FFP2. Aller au supermarché avec son gamin, acheter Gala – c’est essentiel – et se planter devant les rubans rouge et blanc qui clôturent le rayon des jouets. Apprendre qu’un décret a interdit la consommation d’alcool sur la voie publique, et voir une longue file d’abstinents se faire servir des bières dans des gobelets en carton – c’est moins bon. Prendre un plat à emporter et préférer le confort du trottoir à la petite table isolée – c’est interdit.

 

« Comment ne pas écrire de satires ? » se demandait le poète latin Juvénal il y a près de deux mille ans. L’époque était à l’argent roi et au clientélisme. En contrepartie d’un soutien à leurs entreprises politiques, les citoyens dits libres, les « clients », recevaient de l’argent de leurs « patrons ». Mais ils devaient pour cela se soumettre à une suite de rituels humiliants. Un peu comme aujourd’hui le chômeur de longue durée contraint de multiplier les preuves de sa bonne foi pour recevoir son allocation de Pôle emploi… « On absout les corbeaux, on châtie les colombes », écrivait encore Juvénal. 

 

Sur le trottoir, titube un gamin de sept ans, un lourd cartable sur le dos. Il porte un masque, bien sûr, mais aussi des lunettes couvertes de buée qui l’aveuglent. Il est à l’air libre, pourtant, et ne croise vraiment pas grand monde, en ce matin ensoleillé… J’apprends qu’en Hongrie on vaccine contre le Covid à tour de bras, y compris les dames enceintes ou allaitantes… Je me souviens qu’en France des futures mères ont dû porter le masque pendant leur accouchement, et qu’on a refusé aux familles l’accès à leurs ancêtres mourants, même sous la protection d’une combinaison digne de la conquête spatiale.

 

Ainsi, le principe de précaution se métamorphose parfois en mesure irrationnelle. S’agit-il simplement d’une dérive administrative ? Ou de fourches caudines sous lesquelles il faut passer pour prouver son altruisme, jusqu’à intérioriser le joug. La servitude volontaire pour le symbole ! 

 

Parce qu’il dépensait mal sa fortune, Baudelaire fut mis par sa famille sous tutelle judiciaire. Sa vie durant, il dut quémander son propre argent auprès de Narcisse Ancelle – un brave homme, disent de nombreux commentateurs. Mais voici ce qu’écrit le poète à sa mère : « [Ancelle] voudra me rendre service malgré moi. J’ai tant besoin de repos. Il va s’introduire chez moi de force, vouloir pénétrer mes affaires de force, m’arracher de force le récit de mes embarras. Rien qu’en pensant à sa visite, ma souffrance devient de la colère. Voyant mon obstination à tout refuser, il cherchera à me faire le plus de mal possible, toujours sous le prétexte de m’être utile… » 

 

Aujourd’hui, les États-Unis et l’Union européenne affichent leur solidarité avec l’Inde submergée par la pandémie, une semaine après avoir refusé de soutenir à l’OMC la demande du même géant indien à une dérogation aux brevets sur les vaccins. Dans L’Ours et l’Amateur des jardins, La Fontaine s’attristait : « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami / Mieux vaudrait un sage ennemi ». La fable était inspirée d’un recueil d’apologues en sanskrit : le Pañchatantra.

 

 

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