[BLOG] Claude François et William Blake

Do-di-dou-di-da
danse le doigt
et moi avec toi
Do-di-dou-di-da
pour la première fois
les hanches et le doigt
Do-di-dou-di-da

 

Ne pouvant plus vadrouiller dans les rues désormais vides de Paris, le soir je flâne sur YouTube. Et tombe sur ce vieux tube de 1977, Magnolias for ever de Claude François, aux danses réjouissantes de kitsch – paillettes et nœud papillon contre le silence de la ville. Alors que j’en écoute distraitement les paroles, une petite illumination me traverse. Vous souvenez-vous du refrain ? 

 

Your girl is crying in the night
Is she wrong or is she right ?
Je ne peux plus rien y faire
Your girl is shining in the night
Burning burning burning bright
Je ne sais plus comment faire

 

Le parolier Étienne Roda-Gil sait que les vers célèbres peuvent apporter de la puissance à une chanson a priori anodine. Car, qu’est cet étonnant « Burning burning burning bright » sinon un extrait d’un des plus fameux poèmes anglais : le très métaphysique The Tyger de William Blake : 

 

Tyger Tyger burning bright, 
In the forests of the night :
What immortal hand or eye, 
Dare frame thy fearful symmetry ? 

 

Quel drôle de métier, bien exigeant, que celui de séduire les foules !… Poursuivons l’écoute du tube : 

 

Elle est si forte qu’elle se brise
Elle était fière elle est soumise
Comme un amour qui lâche prise
Qui casse et ne plie pas

 

Reconnaissez-vous La Fontaine, et son célèbre Le Chêne et le Roseau ?

 

Les vents me sont moins qu’à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas.

 

Au vu de ces deux premières citations, j’ai bien envie de continuer. Et de voir dans « Elle aime les grands ciels humides » de Claude François un peu de L’Invitation au voyage de Charles Baudelaire : « Les soleils mouillés / De ces ciels brouillés ».

 

Tous ces échos font de ce classique des dancefloors autre chose que ce qu’il paraît être. Plus que la simple chanson d’un amoureux obsédé par les magnolias. Ou même qu’une réflexion sur le devenir d’un chanteur à succès confronté à « des musiques nouvelles / qui résonnent comme des bruits de combat ». Étienne Roda-Gil est un parolier militant et inspiré. Contacté par Claude François, il refuse de placer ses mots sur l’« infernal boum-boum » du disco. Le chanteur lui envoie des cigares, du parfum pour sa douce, et lui propose même les faveurs d’une des nombreuses fans qui gravitent autour de lui... Sans succès. Avant de trouver l’arme fatale : « Tu continues à écrire des choses jolies, sublimes et très senties pour les jeunes filles à socquettes de Neuilly. Et moi, je continuerai à chanter des conneries pour les pauvres »… Alors, Étienne Roda-Gil joue avec l’hermétisme. Il fait chanter à la bête de scène des mots qui lui ressemblent, qu’importe qu’il ne les comprenne pas. Il y a dans Magnolia for ever quelque chose du Claude François ensorceleur compulsif de minettes à peine pubères, qui « ne sait plus comment faire » face à toutes ces filles qui se ressemblent « quand elles aiment comme ça / qu’elles soient méchantes ou timides ». Et qui, « dans les sous-sols quand il fait noir », chante : « Si toutes les fleurs sont belles / Je me brûle souvent souvent les doigts. »

 

Rythmées par le disco, les paroles restent en tête. Les magnolias sont toujours là, des magnolias par centaines : on ne peut plus s’en défaire. Un peu finalement comme les mots des poètes les plus anciens, qui survivent en nous, même expurgés de leur contexte. Tous, nous connaissons la formule « Un esprit sain dans un corps sain », sans forcément l’attribuer à Juvénal, ni savoir que le poète latin écrit aussi dans sa même dixième satire : « il ne vit plus que pour deux choses : du pain et des jeux »...

 

Longtemps, longtemps, longtemps 
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite
En ignorant le nom de l’auteur
Sans savoir pour qui battait leur cœur
Parfois on change un mot, une phrase
Et quand on est à court d’idées
On fait la la la la la la 
La la la la la la 

 

disait Charles Trénet dans son immortelle chanson L’Âme des poètes. Je vais de ce pas la réécouter. 

 

 

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