À nos lecteurs

Éric Fottorino
directeur de la publication

 

Le 22 mai 2020 

 

EN DÉCIDANT LE 15 MAI la mise en règlement judiciaire de Presstalis et la liquidation de ses filiales locales (SAD et Soprocom), le tribunal de commerce de Paris a acté la situation de faillite du principal diffuseur de presse écrite en France. Alors qu’un plan de relance d’une nouvelle structure tente difficilement d’aboutir, les conséquences de cette décision sont très lourdes pour nos publications. Ce sont à ce jour quelque 800 000 euros de créances qui sont gelées dans les « tuyaux » de Presstalis, correspondant aux recettes attendues de nos trois publications, le 1, America et Zadig, ainsi qu’aux financements « forcés » que nos sociétés ont dû consentir au diffuseur sur les trois dernières années.

 

Comme la quasi-totalité des éditeurs indépendants, de Society à We Demain, en passant par L’ÉléphantPolka et tant d’autres, nous n’avons jamais été associés à la gestion désastreuse – et frauduleuse par bien des aspects – de Presstalis. Nous demander, encore une fois, de remettre au pot dans une nouvelle structure alors que nos trésoreries sont rendues exsangues est inenvisageable, et avant tout indécent.

 

Depuis le lancement du 1 en avril 2014, nous nous sommes toujours montrés solidaires de Presstalis. Avec America (2017) et Zadig (2019), nous avons confié chacun de nos titres à ce réseau, lui apportant près de 5 millions d’euros de chiffre d’affaires. En contrepartie, nous avons dû subir tous les aléas, les surcoûts et les retards de paiements de cette entreprise en pleine débâcle. L’instabilité du management et la valse des directeurs généraux au cours des dernières années déviant sans cesse le cap de ce bateau ivre.

 

Il nous a fallu supporter, non sans difficultés, des variations de barèmes toujours plus lourds et des délais de règlement toujours plus longs. Nous avons dû trouver des solutions d’urgence pour pallier les impacts de ces décisions tarifaires chaque fois imposées du jour au lendemain : ici, allongement de quinze jours des délais de paiement ; là, alourdissement de la charge des invendus… Un summum fut atteint avec la décision brutale et unilatérale prise par Presstalis, fin 2017, de conserver sine die 25 % de notre chiffre d’affaires ; puis d’instaurer une retenue de 2,25 % du chiffre d’affaires. Pour autant, très conscients des difficultés de la filière, nous avons fait le choix délibéré et solidaire de lancer Zadig en mars 2019 chez Presstalis, à la demande pressante de la direction de l’époque.

 

Depuis l’ouverture des récentes négociations, notre position n’a pas changé. Nous ne pouvions envisager un avenir éventuel avec Presstalis sans une condition préalable minimale et nécessaire : que nos encours soient garantis.

 

Malgré nos demandes répétées, malgré les notes précises envoyées aux différents interlocuteurs de ce dossier, nos démarches ont été ignorées. Et lorsqu’enfin une proposition a été faite, son absurdité nous a confortés dans la certitude que Presstalis n’aurait aucune considération pour nos problématiques pourtant très objectives, et que rien ne nous serait proposé dans le cadre des négociations en cours.

 

Dès lors, ce n’est plus Presstalis ou les groupes de travail réunis à son chevet que nous interpellons.

 

L’autorité de régulation de la distribution de la presse (l’Arcep), ayant compris la fragilité extrême et l’urgence de notre situation, nous a autorisés à quitter Presstalis sans préavis (lire plus bas). C’est pourquoi nos titres seront désormais distribués par les Messageries lyonnaises de presse (MLP). Nous lisons bien, entre les lignes des récents communiqués, que l’on souhaite nous faire payer ce départ, au nom d’une solidarité que nous aurions trahie. Autrement dit, que nos encours sont considérés comme non prioritaires, dès lors que nous n’avons pas rejoint le plan de redressement proposé par les quotidiens dans leur seul intérêt – des quotidiens qui sont, rappelons-le, largement à l’origine de la situation de Presstalis par leur refus chronique de payer le coût de leur distribution et par leurs pratiques commerciales répréhensibles. Il est bon de rappeler ici que ces recettes, perçues sur les ventes de nos publications, nous reviennent. Presstalis se fait payer – assez cher – pour assurer leur distribution et collecter nos encours ; ces sommes ne lui appartiennent pas, même si la société avait pris de grandes libertés avec l’usage de nos liquidités depuis des années. Ne pas les restituer serait tout simplement du vol.

 

À présent, c’est l’État que nous interpellons. Il est et sera le payeur final. Ces dernières semaines, il a versé à fonds perdu 70 millions d’euros à Presstalis, sans qu’aucun plan viable ne soit conclu pour la continuité de l’entreprise. À l’État, donc, nous demandons la mise en place d’un fonds de soutien de la presse nous permettant de récupérer nos encours. À condition que ces sommes ne passent pas par Presstalis, sans quoi elles ne nous parviendraient jamais, ou au mieux partiellement.

 

Nous appelons aussi à un audit des encours, afin que les éditeurs puissent faire valoir leurs droits sur ce fonds en toute transparence. Nous sommes à la disposition des pouvoirs publics pour travailler à ce dispositif et à sa mise en œuvre. Nous avons émis des propositions précises correspondant à la réalité de nos situations.

 

Enfin, nous demandons une fois de plus, face à ce scandale d’État, et compte tenu des sommes abyssales englouties par l’entreprise Presstalis, que soit ouverte une commission d’enquête parlementaire pour connaître l’usage réel de ces fonds. Certains actes de gestion pourraient à l’évidence être portés au pénal.

 

Je le rappelle une fois encore, avant qu’il ne soit trop tard. Si nos recettes ne nous sont pas rapidement versées, nous disparaîtrons dans les semaines ou dans les mois qui viennent. Si tel était le cas, si nos titres, caractérisés par leur indépendance, étaient amenés à cesser leur parution, ce ne serait pas seulement une atteinte grave au pluralisme de l’information, à sa diversité, à la capacité d’innover et de questionner les modèles dominants qu’incarnent nos publications. Pareille hécatombe signifierait qu’en France, désormais, l’information est le monopole des grands groupes industriels. Une situation indigne d’une démocratie, où les chiffres – l’argent – auraient le dernier mot. En toute impunité.

 

 


 

Le 1er mai 2020

 

EN DÉCIDANT LE 30 AVRIL de permettre aux petits éditeurs indépendants – dont le 1 – de reprendre leur liberté de distribution, l’Arcep, autorité de régulation de la distribution de la presse écrite, a accédé à notre demande : pouvoir quitter au plus vite la société Presstalis, en cessation de paiements, à compter du 12 mai. C’est à cette date que le tribunal de commerce de Paris statuera sur le sort de cette entreprise, menacée de liquidation judiciaire. Annoncée par le président de l’Arcep, M.  Sébastien Soriano, cette décision est une première avancée décisive pour permettre à nos titres de rejoindre le seul distributeur concurrent, les MLP (Messageries lyonnaises de presse). Évoquant le 1 et le magazine Society, notamment concernés par cette mesure, M. Soriano a précisé que notre « départ individuel (n’était) pas de nature à aggraver significativement la situation de Presstalis ou surtout à remettre en cause un schéma industriel futur » pour la distribution de la presse.

Reste maintenant à sécuriser nos créances auprès de Presstalis (800 000 euros), sans que notre départ de cette instance soit sanctionné par le non-paiement de ce qui nous est dû. C’est à ce prix que notre pérennité sera assurée.

 

 


Le 29 avril 2020 

 

 

DEPUIS LE 21 AVRIL, la société Presstalis qui distribue la quasi-totalité des quotidiens et des magazines en France s’est déclarée en cessation de paiements. Avec des pertes évaluées à 120 millions d’euros et des fonds propres négatifs de l’ordre de 450 millions d’euros, l’entreprise était moribonde depuis plusieurs années, et cette grave défaillance est la dernière d’une longue série de rebondissements. Les effets de la pandémie sur l’activité des points de vente (plus d’un tiers sont fermés) n’auront fait qu’accélérer un processus de déliquescence engagé de longue date.

 

Cette situation a des conséquences immédiates pour les publications indépendantes comme le 1 et beaucoup d’autres, dont la caractéristique est de n’être adossées à aucun groupe financier disposant de la trésorerie nécessaire pour faire face immédiatement à cette catastrophe industrielle.

 

Première conséquence : les recettes de nos ventes des dernières semaines et des derniers mois sont gelées, et celles à venir, sont fortement compromises. Sans espoir de les obtenir à un horizon visible, si tant est qu’elles nous soient même versées un jour. Autrement dit, pour nos titres le 1 (hebdomadaire), Zadig et America (trimestriel) c’est potentiellement plus de 800 000 euros qui nous sont brutalement confisqués, soit 20 % du chiffre d’affaires cumulé de nos trois sociétés. Comment se relever d’une telle spoliation ? Des sommes, précisons-le, qui nous sont dues : elles sont le produit de nos ventes (réalisées et estimées). Elles n’appartiennent en rien à Presstalis qui, suivant le principe de ducroire, collecte auprès des revendeurs de presse et kiosquiers le produit de leurs ventes au public, en prélevant au passage sa commission pour un service chèrement rendu. Encore faut-il préciser que les délais de paiement sont toujours plus longs (ils sont passés l’an dernier en moyenne de 45 à 60 jours, mais atteignent jusqu’à 180 jours pour les trimestriels !). Presstalis, en outre, est une des rares sociétés en France (sinon la seule) à payer par billets à ordre à échéance de 60 jours, autre indice d’un fonctionnement complètement caduc. 

 

Deuxième conséquence, les plans proposés par les administrateurs de Presstalis ne tiennent pas compte de l’extrême fragilité financière de nos titres. La proposition qui nous a été faite peut se résumer ainsi : sur une créance de 100, les pouvoirs publics garantiraient le versement de 83 % du total. Mais à condition : 

1/ de reverser aussitôt 70 % de la somme pour financer une nouvelle société remplaçant Presstalis ;
2/ de rembourser la moitié des 83 % versés sous forme de prêt. Autrement dit, par ce jeu de passe-passe, notre créance de 100 se transformerait en une dette de 16,5 ! En terme imagé, on vous vole votre montre puis vous payez pour avoir l’heure… ;
3/ d’adhérer à cette « newco » pour six ans, sans possibilité donc de se sauver en faisant jouer la concurrence, comme dans toute société de libre entreprise où règne l’état de droit. L’interdiction de quitter Presstalis pour son seul concurrent existant, les MLP (Messageries lyonnaises de presse) est à ce jour maintenue par le gouvernement et l’Arcep (l’autorité de régulation de la diffusion de la presse), qui espèrent qu’une solution solidaire entre tous les éditeurs verra le jour. Une illusion puisque les intérêts divergent gravement entre les grands quotidiens, qui s’éloignent du papier au profit des versions numériques, et nos titres, qui défendent les supports papier. 

 

Comme l’ensemble des éditeurs indépendants, et contrairement aux affirmations récentes du PDG de Presstalis, M. Dugardin (Le Monde du 26-27 avril), nous avons refusé ces propositions non seulement inacceptables, mais irréalisables. Signer aurait signifié nous tirer non pas une balle dans le pied, mais une balle dans le cœur. 

 

Au moment où ces lignes sont écrites, alors que nous avons toujours soutenu le réseau des kiosques, des marchands de presse et des Relay, en y lançant tous nos titres sans exception et en investissant régulièrement dans des campagnes d’affichage et de promotion, il nous est impossible de survivre dans cet environnement où nos recettes sont confisquées. Pourquoi continuer de livrer nos journaux dans un réseau qui ne nous paiera pas ? Chacun de nos titres est rentable et compte en moyenne entre 35 000 et 40 000 acheteurs. C’est pourquoi nous ne lançons pas un appel au secours mais un appel au ralliement. Dans ce moment si dangereux pour nous, seuls les abonnements de soutien au 1 nous donneront les moyens de résister à la tempête qui s’annonce terrible et longue. 

 

Pourquoi en sommes-nous là ? Il y a deux ans, le 4 avril 2018, le 1 avait déjà consacré un numéro entier à la crise de Presstalis (n° 196), notre enquête mettant en lumière la gestion désastreuse de cette entreprise par ses administrateurs émanant pour l’essentiel des grands quotidiens nationaux appartenant à des empires industriels et financiers. Sans remonter trop loin dans le temps – les messageries furent créées après la Seconde Guerre mondiale –, les plans de restructuration se sont multipliés depuis les années 2000  et l’irruption d’Internet, pour tenter d’ajuster un outil surdimensionné confié à Hachette d’une part (gestion) et, de l’autre, à la CGT du livre (livraison des journaux), sous le contrôle de la puissance publique. Avant que les éditeurs de quotidiens et de magazines ne se substituent à Hachette comme administrateurs de cette coopérative qui en a le nom, mais pas les pratiques démocratiques. Car de cette gabegie financière qui aboutit à la faillite du système, il faut expliquer les causes réelles. 

 

Une fois actée la forte baisse de diffusion de la presse écrite, le renchérissement des coûts de distribution et des investissements numériques calamiteux, c’est d’une gestion opaque et clanique que meurt Presstalis. Des années durant, ses administrateurs, dans leur position malsaine d’actionnaires et de clients, ont volontairement favorisé leurs intérêts de clients plutôt que leurs responsabilités d’actionnaires. Résultat : les quotidiens n’ont jamais payé à son juste prix le coût, très élevé, de leur distribution, se déchargeant en partie sur les magazines et les petits éditeurs indépendants au nom d’un système appelé péréquation. Plus grave encore, l’État a toujours fermé les yeux sur un système officieux de ristourne que les mêmes administrateurs de ces grands groupes accordaient à leurs titres (cela s’appelle en termes pudiques le hors-barème), sans bien sûr en référer aux autres coopérateurs dont nous sommes, et encore moins leur faire bénéficier de la moindre remise, au contraire. C’est bien sur nos titres, rentables pour l’entreprise, mais n’ayant pas voix au chapitre des comptes et de la stratégie, que Presstalis prélevait sa marge, quand marge il y avait. Car cette cavalerie a fini par éclater au grand jour. Il faut beaucoup d’erreurs de gestion pour atteindre des fonds propres négatifs de 450 millions d’euros. Et une solide impunité face à la justice. 

 

Dans ce contexte, l’aventure du 1, comme celle de Zadig et d’America, est une affirmation d’indépendance en même temps qu’une manifestation de créativité et de pluralisme des savoirs. En refusant tout actionnaire puissant et tout parasitage de la publicité, nous avons à cœur de faire vivre des journaux libres face à ce que Camus appelait « les journaux d’argent ». Nous croyons à une presse libre. Nous refusons l’idée que seuls d’influents milliardaires pourraient à l’avenir contrôler les médias. Nous défendrons sans relâche une presse animée par l’intelligence et la sensibilité humaines. Une presse qui, loin de formater l’information, dessine ses contours les plus profonds, les plus complexes et les plus divers. Au service de lecteurs attachés à la compréhension de notre époque. En toute liberté.

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Illustration de Mathieu Persan