Disparaître. Partir loin ou se retirer en soi. L’idée de solitude volontaire n’est pas neuve. De nos jours encore, cette idée est pleine d’histoires de fuite. Dans une version hard, ses protagonistes exaltent la liberté absolue. Ils revendiquent le pouvoir de dire non. Ils refusent l’histoire, le conformisme, la sédentarité. Ils se rebellent en coupant les liens et s’en vont sans regarder en arrière. Dans une version soft, ils célèbrent la vie champêtre un peu à l’écart de la ville. Ils vantent les bienfaits de la lenteur et les vertus du recueillement. Ils disent plutôt oui, pas à la société, mais à eux-mêmes. Ils prennent du recul pour se réaliser et s’épanouir. Cette solitude, ils la désirent parce qu’elle les aide à supporter les aléas de la vie.

Nous avons autant besoin de fréquenter la société que de ne pas la fréquenter

Une objection surgit néanmoins. N’oublie-t-on pas qu’être seul, c’est souvent l’être malgré soi ? Le solitaire aimerait discuter. Personne n’est là. Les heures de silence pèsent lourd sur ses épaules. Il remue ses pensées dans tous les sens. Il lui arrive de prendre peur chez lui. Qui est isolé a du mal à croire qu’il respire, mange et s’endort dans une société où nous « faisons partie les uns des autres ». Il ne peut pas fuir. Quant à tirer une quelconque sagesse de son isolement, c’est là un autre défi. La solitude volontaire n’idéaliserait-elle pas l’isolement ? Il faut poser la question autrement afin de bien y répondre : Que veut exactement l’individu qui n’est pas mis à distance par la société, mais qui se met lui-même à distance de la société ? Quel genre d’expérience espère-t-il vivre ? 

La forme la plus ordinaire du désir de solitude est la quête d’intimité. L’adolescent pousse la porte de sa chambre pour écouter de la musique, lire, dessiner, consulter Internet, rédiger son journal intime. Il montre à sa famille qu’il est capable d’organiser ses rythmes d’activités et de s’évaluer lui-même, sans dépendre des jugements d’autrui. La solitude stimule sa créativité. Elle développe son autonomie. Elle est intermittente. Il ne reste pas dans sa chambre. Il sort avec ses camarades. Souvent, il considère qu’en matière de solitude la nature est le cadre approprié pour se détendre et puiser des forces. S’il répond à l’appel du lointain, on le retrouve plus tard, jeune adulte, dans des plaines immenses, sur des pentes enneigées, au milieu d’un désert ou en plein océan. La nature est le corrélat de l’intimité. Lorsqu’elle prend une forme aventureuse, la solitude volontaire nous emmène vers des lieux où l’on a le sentiment de faire partie d’un tout.

Se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ?

La quête d’intimité trouve ses origines dans une tradition de spiritualité. C’est celle du dialogue intérieur de la pensée. Pour nombre de philosophes anciens et de mystiques, la conversation de l’âme est une preuve d’autosuffisance. Dans la solitude, les uns comme les autres ne cherchent pas toujours l’isolement, cet état de l’individu qui « n’est pas secouru » par la société. Ils visent plutôt « la faculté de se suffire à soi-même ». S’ils l’obtiennent, ils peuvent « examiner ce qu’était auparavant [leur] attitude par rapport aux événements et ce qu’elle est maintenant, quelles sont les choses qui [les] accablent encore et les moyens d’y remédier ou de les supprimer1 ». Ils progressent sur la voie de la connaissance personnelle. Loin du vacarme, l’individu acquiert un savoir des choses qui dépendent de sa volonté. Il se dessaisit un peu de la compagnie pour devenir maître de ses passions. Les stoïciens comparent l’âme à une forteresse qui protège des maux venus de l’extérieur. Indépendant, le solitaire exerce sa raison. Par la méditation, il s’insère dans l’ordre du monde. L’autosuffisance est, dans toutes les sagesses, la clé du bonheur. 

On peut cependant dénoncer le tumulte de la société, ses excès et ses intrigues, tout en estimant que c’est une « grande folie de vouloir être sage tout seul2 ». Il ne faut pas s’étonner que les moralistes du Grand Siècle aient envisagé la solitude non comme une décision irrévocable, mais comme une pause indispensable. Ainsi s’affirme l’idée que nous avons autant besoin de fréquenter la société que de ne pas la fréquenter. Dans la solitude, chacun s’efforce de regagner la tranquillité d’esprit qu’il a perdue dans la tourmente des affaires. Puis il replonge dans la cohue. Aujourd’hui, la déconnexion (des technologies digitales) est au centre des discussions. Le problème reste le même. Nous savons que le besoin d’être offline n’est pas étranger au désir d’être online. Il n’y a pas de dualisme. Il n’y en a jamais eu. Nous voulons à la fois couper et ne pas couper avec la présence insistante de la société.

D’une manière plus générale, se pourrait-il que la solitude volontaire soit une modalité de la vie en société ? Et que cette modalité de la vie en société soit aussi celle qui nous permette de jouir pleinement de la solitude ? 

  1. Épictète, Entretiens.
  2. La Rochefoucauld, Réflexions ou sentences et maximes morales.

Extrait de Solitude volontaire © Albin Michel, 2017

 

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