Depuis 1979, date de la révolution islamique iranienne, l’Arabie saoudite n’est plus en paix avec elle-même. L’Iran chiite lui conteste la gestion des lieux saints de l’islam. L’une des premières initiatives du roi Salman fut, en mars 2015, une guerre contre le Yémen. Il a engagé son armée dans le but de remettre au pouvoir Mansour Hadi renversé par la révolte des houthistes qui sont chiites. Pendant ce temps-là, ce sont principalement les avions des Occidentaux qui combattent l’avancée de Daech. Pierre Conesa rappelle dans Le Monde diplomatique de décembre 2015 que les Américains déploient quatre cents avions et les Français une quarantaine pour bombarder les centres névralgiques de Daech et que ­l’Arabie saoudite n’engage qu’une quinzaine d’avions en Irak, soit pas plus que les Pays-Bas et le Danemark réunis. En revanche, une centaine d’avions saoudiens bombardent les chiites du Yémen. Ainsi la priorité de Riyad n’est pas ­la lutte contre l’établissement d’un « État islamique » sunnite au Proche-Orient et même au Maghreb, mais la lutte contre le chiisme.

C’est une vieille habitude. En 1802, la prise de Kerbala par les wahhabites saoudiens a abouti au massacre des populations chiites. Plus récemment, en 2012, l’armée saoudienne est intervenue à Bahreïn pour briser la contestation républicaine menée par des chiites contre la monarchie sunnite de la famille Al-Khalifa. C’est pour cela que la rupture actuelle avec l’Iran était dans la logique des choses. En exécutant le cheikh Nimr Baqer Al-Nimr, opposant chiite, ainsi que quarante-six autres personnes condamnées pour terrorisme, Riyad intensifie sa lutte contre l’autre tendance de l’islam (10 % des Saoudiens sont chiites).

Mais l’Arabie saoudite fait fausse route et se trompe dans son analyse. Cet État n’est pas à une contradiction près.

Au départ, c’était une société bédouine qui vivait dans le désert selon le rite wahhabite, du nom de Mohammed ben Abd Al-Wahhab, un théologien du xviiie siècle. Il prônait une pratique stricte d’un islam étriqué et compris au pied de la lettre. D’où l’application de la charia, un code primitif qui a recours à des sévices physiques et à la mort pour tous ceux qui s’en écartent ou le critiquent (tête tranchée le vendredi à la sortie des mosquées). Peut-être qu’à l’époque les gens trouvaient cela normal. Mais à partir du moment où le pays est passé du dénuement quasi total à un enrichissement énorme, le Saoudien a gardé un pied dans le viie siècle et a posé l’autre pied dans le xxe. Aujourd’hui, c’est encore plus visible dans la mesure où la technologie la plus avancée et l’électronique la plus efficace baignent dans un anachronisme schizophrénique. 

Ce que dit et fait Daech est puisé directement dans le ­wahhabisme saoudien et qatari. 

Contrairement aux terroristes d’Al-Qaïda, les dirigeants de Daech ont l’intention de répandre, non pas l’islam, mais l’islamisme dur qui coupe les mains du voleur, décapite l’étranger, défenestre l’homosexuel et l’achève en lui ­passant dessus avec un bulldozer. Daech considère que tous ceux qui ne partagent pas sa conception de l’islam sont des ennemis à éliminer : ça commence avec les musulmans chiites, ensuite les musulmans suivant le rite malékite, connu pour sa modération et son adaptation à la vie moderne, puis les autres religions, sans parler évidemment des agnostiques, des athées, etc. C’est cet islam que défend depuis toujours l’Arabie saoudite ; cela explique qu’elle ait financé, du moins un certain moment, les troupes sunnites de Daech.

Si on veut lutter contre des djihadistes qui se font exploser dans la foule en Europe, il faut commencer par repenser les relations que les pays européens entretiennent avec les deux pays du Golfe qui pratiquent le rite wahhabite et tiennent un double discours. On ne peut pas fermer les yeux sur le mode de vie de gens avec lesquels on fait des affaires. Ce n’est pas de l’ingérence, mais un devoir de leur dire : « Quand vous serez un État de droit, quand vous serez dotés d’une constitution qui respecte l’homme et la femme, quand vous aurez une justice basée sur le droit, nous pourrons travailler ensemble. Pour le moment, votre système est une usine à fabriquer des terroristes. » Cette déclaration coûterait dix milliards à la France ! Évidemment, elle n’est pas prête à la prononcer, quel que soit son ­président. 

On n’imagine pas les dirigeants saoudiens ou qataris renoncer au wahhabisme. C’est leur idéologie, leur religion, leur vision du monde. Mais on doit faire barrage aux financements qui arrivent de ces pays pour des mosquées ou des associations qui sont au fond des alibis pour répandre le ­wahhabisme. 

L’islam en France devra devenir l’islam de France, c’est-à-dire une religion parmi d’autres, s’accommodant de la laïcité, du droit, de la démocratie, autrement dit du mode de vie choisi par le peuple de France. Avec le temps et un peu de souplesse, cet islam existera. Pour cela tout le monde doit faire des efforts, les musulmans et les autorités françaises. 

La lutte est longue et difficile. C’est l’occasion de se réconcilier avec les musulmans stigmatisés, mal ­acceptés qui souffrent autant que le reste de la population des crimes que le terrorisme commet au nom de l’islam et pour ­le djihad.  

 

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