Quelle est la responsabilité des puissances et des États de la région dans la situation actuelle ?

À l’origine de ce drame figure le choix stratégique non seulement des gouvernements arabes, mais aussi des diplomaties de l’ensemble du monde, de mettre de côté le conflit israélo-palestinien, voire de nier sa pertinence internationale. Beaucoup considéraient que ce conflit était de facto éteint. On voit bien qu’il n’en est rien et que les tensions se sont même aggravées. La preuve vient d’être apportée que le pari était erroné et que la puissance d’Israël, qu’on croyait capable de prolonger le statu quo, est en fait impuissante et n’a pas de réelle prise sur les événements. C’est précisément la durée et la pérennité du conflit qui expliquent la violence, voire la rage, des actes terroristes commis le 7 octobre dernier.

Qu’est-ce que change le 7-Octobre ?

Beaucoup de choses du point de vue de l’analyse des relations internationales classiquement basée sur les rapports de force. Le désintérêt des gouvernements arabes pour la cause palestinienne a pesé dans le désespoir des Palestiniens, alors même que les opinions arabes restaient profondément attachées à cette cause. Elles ont vécu son lâchage par leurs gouvernants comme une forme de trahison. Une des inconnues actuelles, c’est de savoir comment ces opinions publiques vont évoluer à chaud. En tout cas, les accords d’Abraham [traités de paix entre Israël, les Émirats arabes unis et le Bahreïn, qui ont été accompagnés d’accords connexes avec le Maroc et le Soudan] ont eu un effet exactement inverse de celui qu’on attendait : on pensait qu’ils apporteraient la paix, ils ont apporté l’incompréhension et la colère.

Que peuvent faire les grandes puissances pour stopper l’engrenage ?

Avant la chute du mur de Berlin, les États-Unis se partageaient le parrainage du Moyen-Orient avec l’Union soviétique. Leurs positions étaient sinon suivies, du moins respectées, même par les plus radicaux. Aujourd’hui, on voit que les États-Unis ne pèsent plus de façon décisive au Moyen-Orient, si ce n’est par leur présence en Israël : depuis 1979, l’Iran n’est plus un pilier de leur implantation, tandis que leur influence en Turquie et dans la péninsule arabique, mais aussi en Égypte, n’a cessé de décroître. Même en Israël, leur voix porte infiniment moins qu’autrefois. L’humiliation subie par Joe Biden, que le roi de Jordanie a refusé de recevoir lors de sa tournée la semaine dernière, est plus généralement l’illustration de l’impuissance grandissante des vieilles puissances dans la région. S’agissant de l’Union européenne, on peut considérer que son influence est quasi nulle aujourd’hui, sauf dans le domaine humanitaire.

« On pensait que les accords d’Abraham apporteraient la paix, ils ont apporté l’incompréhension et la colère »

Qu’a cherché Joe Biden en se rendant dans la région ? 

Si j’étais méchant, je dirais qu’il cherchait à être réélu en 2024. La rationalité politique, même sur le plan international, est de plus en plus une rationalité électorale. Je pense en même temps qu’il s’efforce d’éviter une conflagration régionale, voire davantage, qui serait dommageable pour la puissance américaine : rappelons que sa capacité d’action dans les nouveaux conflits est limitée. Les États-Unis n’ont quasiment pas gagné de guerre depuis 1945. Leurs dirigeants ont conscience de ces limites, d’autant que leur opinion publique est déçue par une mondialisation qui n’a pas apporté aux Américains ce qu’ils escomptaient, et qu’elle ne veut plus d’interventions extérieures. Le coût de la guerre en Afghanistan est estimé entre 300 et 1 000 milliards de dollars ! Si les choses tournent mal au Proche-Orient, les États-Unis seront obligés d’intervenir durement ou de capituler devant leur impuissance nouvelle. Donc, ils essaient de calmer le jeu, s’il en est encore temps.

Quelle place la Chine et la Russie tiennent-elles au Moyen-Orient ?

La Chine suit le chemin inverse des autres puissances. Absente de la région pendant fort longtemps, elle y fait une entrée spectaculaire. Cela s’est traduit au printemps dernier par sa capacité à rapprocher l’Iran et l’Arabie saoudite. Le fait que le secrétaire d’État américain, Anthony Blinken, ait dû la semaine dernière explicitement appeler la Chine à l’aide constitue un inédit qui mérite l’attention. Ce pays pourrait se retrouver dans le rôle qu’affectionne Xi Jinping, celui du médiateur indispensable, sans que l’on puisse préjuger de ce que sera la réalité de son influence. Quant au dernier compère, la Russie, il se trouve dans une position compliquée.

C’est-à-dire ?

Pendant la guerre froide, l’Union soviétique parrainait les puissances arabes face à Israël. Dès 1991, la Russie a entamé un rapprochement déterminant avec Israël, qui permet aujourd’hui à ce dernier de bombarder les positions du Hezbollah et de l’Iran en Syrie et de démolir l’aéroport de Damas ou celui d’Alep. De même, Israël ne s’est pas joint aux sanctions prises contre la Russie. Est-ce que Poutine voudra dilapider ce capital accumulé depuis trente ans en prenant nettement position pour un camp contre un autre ? Personnellement, j’en doute.

Qu’en est-il de la position de l’Iran ?

Jamais la République islamique n’a été aussi fragile depuis 1979. La société civile est de plus en plus active et émancipée de sa tutelle politique. Cette extrême fragilité a, sur le plan intérieur comme sur le plan international, poussé le régime à la radicalisation beaucoup plus qu’au compromis. Ce qui s’exprime notamment dans le rapprochement spectaculaire de l’Iran avec la Russie sur le front ukrainien. Khamenei, homme faible, malade, doutant de ceux qui l’entourent, pourrait choisir la fuite en avant. Il l’a fait diplomatiquement en appuyant Moscou ; il pourrait le faire régionalement. Mais l’inverse, la tétanie, est également plausible. Rien n’est à exclure.

Le conflit israélo-palestinien comporte-t-il un risque d’embrasement plus large ?

Je pense qu’on risque une triple déstabilisation régionale avec : d’abord, une augmentation de la violence locale, notamment sur Gaza ; ensuite, une mobilisation sociale qui pourrait ressembler à une nouvelle intifada en Palestine occupée ; enfin – et c’est à surveiller de près – une mobilisation des opinions publiques et des acteurs sociaux du monde arabe qui, au minimum, va affaiblir encore davantage les institutions politiques palestiniennes et les gouvernements de la région. Cette dynamique, qu’elle soit voulue ou incontrôlée, pourrait conduire à l’extension du conflit à d’autres États, comme l’Iran et le Liban, mais aussi plus largement rejoindre d’autres conflits en cours. Y aura-t-il des interactions avec les conflits syrien, yéménite, soudanais, et sous quelle forme ? Cela reste une inconnue. 

L’opinion publique, qui s’exprime très fortement partout dans le monde depuis le 7 octobre, peut-elle influencer le cours du conflit ?

Je suis persuadé que, depuis 1945, sous le coup des guerres de décolonisation, puis avec le renfort de la mondialisation, le social court plus vite que le politique sur la scène internationale. Le social est à présent proactif et le politique réactif. Tous les grands événements qui ont dernièrement bouleversé les agendas internationaux sont d’extraction sociale et échappent à la puissance classique : le Printemps arabe, les récents événements en Iran, la formidable résistance ukrainienne face à l’armée russe, les mobilisations au Soudan, en Algérie, la crise libanaise, ou encore le drame arménien. Il est capital de prendre en compte l’extrême subjectivité des relations internationales pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Les stratèges ne dessinent plus l’avenir des relations internationales. Ce qui est déterminant, c’est la manière dont les acteurs sociaux interprètent et pensent les événements, voire les créent. Voyez le bombardement sur l’hôpital Al-Ahli de Gaza : alors que personne ne sait objectivement qui en est responsable, les opinions arabes ont choisi qui était coupable. Cela, en soi, est un événement international majeur, d’autant plus qu’il est incontrôlé et incontrôlable. La manière dont ce qui se passe depuis le 7 octobre va être interprété par les acteurs sociaux sera capitale pour l’avenir à court et à moyen terme. 

Nos dirigeants prennent-ils suffisamment en compte ce facteur social ? 

Non, c’est l’un de leurs principaux échecs. Les conséquences en sont catastrophiques. Les politiques se rassurent en disant que l’actualité internationale n’intéresse pas l’opinion publique, ce qui est totalement faux. Nous vivons dans une société de communication, d’images, de mobilisations. C’est avec la société que l’histoire s’écrit à présent. Et si négocier avec son pire ennemi est toujours possible, négocier avec la colère sociale est autrement difficile. Il aurait fallu y penser avant de s’engager au Sahel, ou d’ignorer de façon hautaine le drame palestinien. 

 

Propos recueillis par MANON PAULIC & PATRICE TRAPIER

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