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« La gauche bute sur ses propres renoncements »

Dans un long entretien au 1, avec la langue directe et percutante qui la caractérise, l’ancienne garde des Sceaux Christiane Taubira rappelle à la gauche les causes qui l’ont fondée et insiste sur les objectifs qu’elle doit se fixer pour combattre les injustices, protéger les plus faibles et rendre les institutions bienveillantes envers les citoyens. À ses yeux, la gauche s’est soumise à « l’hégémonie culturelle de la droite », au point de buter aujourd’hui « sur ses propres renoncements ». Mme Taubira presse sa famille politique d’exprimer une vision claire, tant sur le régalien – qui ne saurait se réduire à la « martialité » – et le social, que sur l’Europe (« la gauche a rendu les armes depuis 1986 avec le single market ») et le monde, en mettant l’accent sur l’éthique, la défense des droits de l’homme, la régulation du commerce des armes. Si la gauche est déboussolée, précise l’ex-ministre de la Justice, c’est que « la césure entre ceux qui pensent et ceux qui agissent est devenue trop grande ». C’est aussi pour avoir perdu le goût du débat et de la dispute en son sein que ce camp est à présent désarmé. Les échecs, dit-elle, ne peuvent justifier l’abandon des idéaux.

Par Jacques Monory, peintre & réalisateur français
Par Jacques Monory, peintre & réalisateur français

La gauche peut-elle se réinventer ?

Avant de se réinventer, la gauche doit d’abord se retrouver. Elle a trop cédé aux idées et à la sémantique de la droite, à ses critères de résultat, de performance, de gestion. Elle ne dit plus depuis longtemps le sens de son action. C’est paradoxal car elle a toujours été plus efficace et plus vertueuse que la droite dans la gestion publique, tout en faisant des réformes économiques, sociales et sociétales. Elle connaît maintenant un ressac. Pas un reflux, un ressac : elle ne recule pas seulement, elle bute sur ses propres renoncements. Elle s’est soumise à l’hégémonie culturelle de la droite, au sens où l’a analysée Gramsci, en adoptant ses codes et son langage. Elle a renoncé à ce qui l’identifie. Pourtant, les causes qui font sa raison d’être demeurent. 

Lesquelles ?

Celles qui fondent son identité politique. Elle est née sur la question sociale et la question démocratique. D’une part, les conditions de travail : durée, rémunération, repos puis congés payés, âge de la retraite. D’autre part, l’émancipation de l’individu et le suffrage universel, c’est-à-dire l’égalité civique. J’ai envie d’ajouter femmes et hommes. Je pense à Olympe de Gouges et Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt qui ont pris au sérieux l’égalité pendant la Révolution, ou à Jeanne-Victoire Deroin qui en a fait de même avec la Constitution de 1848. Mais ce n’était qu’un suffrage masculin. En tout cas, la gauche doit renouer avec ce qui garantit sa fidélité à elle-même : ses causes donc, mais aussi ses méthodes. Le goût du débat, de la dispute, de la controverse. La divergence est une condition du mouvement. Les arguments ne sont pas toujours de première qualité, mais il faut savoir s’écouter. C’est après qu’intervient la délibération collective sur les choix qui engagent. La gauche doit cultiver son unité en consentant à ses différences. Malheureusement, elle s’est désarmée quand elle a cessé de croire à la parole et au verbe. Je pense, comme bien des philosophes séculiers – je ne parle pas des Saintes Écritures ! - que le verbe agit et transforme. Le verbe génère. La parole donne du sens. Elle donne à lire, à comprendre, puis elle permet l’action. Les mots sont des événements, explique Tzvetan Todorov. Or, progressivement, sous cette législature, le mot d’ordre face aux contestations, et parfois aux simples questions, a consisté à intimer silence.

Pouvez-vous préciser les conditions de cette évolution ?

Au début du quinquennat, un projet de loi constitutionnelle concernait le dialogue social. Il n’a pu être inscrit dans la Constitution faute des trois cinquièmes des voix parlementaires. Il était d’une grande portée symbolique car l’histoire des conquêtes sociales est principalement le fruit des luttes sociales. Dans la période Ayrault, le dialogue restait ouvert et possible au sein de la majorité. On peut dater le durcissement avec l’apparition de l’expression de « frondeurs » et l’arrivée de Manuel Valls à Matignon. Le style du nouveau Premier ministre, c’était de souligner les angles, pas de les arrondir ou de tisser des liens pluriels. Il défendait ses positions sans guère laisser de place aux réserves ou aux désaccords. Cette inflexion a commencé au Parlement. Ce n’est pas anodin. Je crois qu’à vouloir museler le Parlement, on est toujours perdant, à terme. Je suis très attachée à la séparation des pouvoirs, je crois au rôle des assemblées pour irriguer la démocratie par le débat.

Des mots malheureux pour la gauche ont-ils été prononcés ?

Je ne veux pas personnaliser. Manuel Valls défend des convictions qu’il assume. Nous avons eu nos différends, ils se sont exprimés de façon saine. Parler de « gauches irréconciliables », par exemple, n’était propice ni à la vitalité de la gauche ni à son unité. De même que s’en prendre à la gauche « passéiste qui s’accroche aux valeurs ». Qu’est-ce que la gauche, sinon des valeurs ? Ce sont les valeurs qui permettent d’inventer des solutions modernes aux problèmes nouveaux. Il y a des choses que l’on maîtrise, et d’autres qui nous tombent sur la tête. Notamment en économie ouverte. Ce sont les valeurs qui permettent à la fois d’appréhender les contraintes objectives et de construire des solutions conformes aux idéaux de la gauche, par exemple l’économie au service de la société plutôt que celle qui broie les individus. J’évoque ces propos parce que le Premier ministre les a tenus ouvertement dans une interview. De même, récuser les travaux de sociologues, de chercheurs en sciences humaines et sociales, fustiger dans une querelle publique ceux qui font œuvre de penser, notamment au moment des attentats, tout cela était malheureux. 

Déchéance de nationalité, ces mots vous ont fait quitter le gouvernement.

Ce n’était pas une question de mots, aussi terribles soient-ils. C’est une notion fondamentale pour notre cohésion qui était en cause. C’est le principe même d’égalité entre les citoyens nés sur le sol français, la construction républicaine du droit de la nationalité, qui était battu en brèche. Au-delà de l’inefficacité de la mesure, c’était une atteinte majeure aux droits des personnes, et c’est la gauche qui portait ce coup. C’était inacceptable.

La gauche a-t-elle arrêté de penser ?

Assez largement, et c’est très dommageable. C’est d’ailleurs contraire à son histoire. Songez à des hommes comme Lamartine, Hugo, Arago sous la IIe République. Voyez le bouillonnement sous la IIIe. Au gouvernement, au Parlement, ils créaient, réfléchissaient, s’investissaient dans l’action. De même, par moments, sous la IVe et la Ve. À droite aussi, des hommes et des femmes de culture ont dirigé les affaires. Dans les représentations plus récentes, politiques et penseurs sont moins intimement mêlés. Mais la césure à gauche entre ceux qui pensent et ceux qui agissent est devenue trop grande. En dehors d’initiatives circonscrites, la gauche a pris ses distances avec la pensée critique. Comme si elle s’en méfiait. Or la réflexion nourrit l’action. Il est évident que les politiques, de gauche et de droite, n’ont pas su penser la mondialisation. C’est pourtant un sujet majeur et plus qu’une urgence. La première mondialisation était celle de la traite négrière et du commerce triangulaire. Elle n’était pas à petite échelle, puisqu’elle impliquait les compagnies d’État des grandes nations d’Europe. Les idées de la Révolution y ont trouvé un terrain pour confronter les valeurs universelles de liberté et d’égalité aux réalités économiques mondiales. Ces valeurs ont été mises à rude épreuve dans des débats très vifs. « Périssent les colonies plutôt que nos principes », déclarait Robespierre, même si on n’aime pas se souvenir de sa pensée et de son action d’avant la Terreur. La mondialisation d’aujourd’hui est un impensé de la politique alors que ses conséquences humaines sont considérables. L’un des rôles de la gauche est d’instituer des droits et des protections contre la loi du plus fort, les privilèges, l’économie vorace. Son impératif, c’est de forger les réponses pour la société et le monde contemporains.

Où peut-elle les trouver ?

Ce n’est pas une chasse au trésor. Il faut les construire. Essayer d’être efficace et juste dans son temps. Voyez ce que nous dit Giorgio Agamben, philosophe italien, sur la notion de contemporain : « Contemporain est celui qui reçoit en plein visage le faisceau de ténèbres qui provient de son temps. » Les leçons du passé nous instruisent, mais notre rôle n’est pas de le répéter. Comprendre le contemporain nous oblige à percevoir les obscurités de notre époque, à bien les saisir pour pouvoir y faire face. Il faut voir les lumières, nos talents, notre courage, notre générosité, les médailles Fields, les prix Nobel, les exploits sportifs, car ce sont des sources de confiance et d’émulation. Mais nous devons discerner les ténèbres de notre temps, ce qu’on ne voit pas immédiatement, ce qui reste opaque et qui pourtant détermine notre capacité à agir sur notre destin. Nous devons saisir ces obscurités et ce qu’elles disent de nous, de notre époque. C’est en regardant nos ténèbres que nous comprendrons les maux de la société et que nous trouverons des solutions pour les résoudre.

Nos maux ?

On les connaît. Le chômage qui fragilise et exclut, les discriminations, les inégalités sociales, la peur du déclassement qui pousse certains vers l’extrême droite, les doutes qui nourrissent des angoisses identitaires. Oui, toute une série de maux qui mettent à mal la cohésion sociale. Il faut restaurer le lien social. N’oubliez pas que, depuis la Révolution, la raison d’être originelle de la gauche, avant même la lutte contre les inégalités, c’est la défense de l’égalité.

 

Elle l’a oubliée ?

En tout cas personne n’en parle !

Qu’est-ce qui doit encore, de nos jours, guider la gauche ?

Elle ne doit pas s’accommoder des injustices et des désordres. Elle doit œuvrer pour le progrès matériel, la prospérité, en veillant à ce qu’ils servent l’émancipation de l’individu et la justice sociale. On sait tout faire techniquement et juridiquement, mais il faut que les objectifs soient définis. Dans quatre domaines, la gauche doit exprimer une vision claire : le régalien, le social, l’européen, le mondial. Le régalien ne se réduit pas à la martialité, il suppose une clairvoyance sur les attributs de souveraineté, les missions d’intérêt général et les dangers. Ces missions doivent rester adossées à l’état de droit. C’est un chemin de crête, mais il existe, nous avons su le trouver dans la loi sur le renseignement, avec les quatre niveaux de contrôle que nous avons introduits. Le social renvoie aux conditions d’exercice de la citoyenneté : l’éducation, l’accès aux soins, au droit, aux biens de première nécessité comme l’énergie et l’eau potable, la mobilité par les transports publics, et bien entendu l’accès à l’emploi et aux formations, dans un contexte marqué par les nouvelles économies issues de la révolution numérique et par les enjeux climatiques. Le Conseil national de la Résistance a su concevoir un projet collectif avec des libertés et des droits individuels, nous devons forger les nouvelles réponses à ces mêmes questions et aux nouveaux défis. Sur le plan européen, la gauche a rendu les armes depuis 1986 avec le single market, le marché unique. Ce fut une capitulation politique. Il est temps d’abandonner cette passion paresseuse pour les chiffres, le déficit, les critères, les calibres, l’austérité sous prétexte que cela fait sérieux. Le plus sérieux, c’est de concevoir un projet politique à partir de la grande diversité territoriale et culturelle du continent, pour en faire un espace de progrès et de justice. C’est aussi une nécessité géopolitique, vu les risques de fragmentation continentale et les désordres dans le monde. À l’échelle du monde, justement, c’est en renouant avec l’éthique sur des questions telles que les violations des droits de l’homme, le commerce des armes, les traites de personnes, les criminalités organisées, en constituant une vraie communauté internationale, pas cette espèce de fantôme qu’est l’ONU, et par de nouvelles solidarités que nous réduirons les dangers, les gaspillages et les injustices, que nous pourrons mieux combattre le terrorisme, répondre humainement aux migrations de la guerre, de la misère, du climat. La gauche est internationaliste depuis sa naissance. Je réserve une ligne spéciale pour l’accès à la culture, au partage des savoirs comme facteur d’épanouissement individuel et de cohésion nationale. C’est une vieille conscience de la gauche et une ambition ancienne. Elle a été magnifiquement incarnée par des personnalités comme Jean Zay ou Léo Lagrange sous le Front populaire, et aussi lors des années Lang. C’est un combat à poursuivre, il rejoint et conforte celui pour l’égalité.

Quelle réforme devrait porter la gauche ?

Structurellement : moderniser les institutions de la Ve République. Non que tout soit à jeter ! Ces institutions sont solides, elles ont résisté à tout, même à deux cohabitations. C’est une garantie de stabilité. Mais elles ont été conçues avant la décolonisation, avant la construction européenne et ses transferts de souveraineté, avant l’avènement de l’économie numérique et l’essor de tous ces outils qui permettent aux citoyens d’être mieux informés, plus instruits, plus cultivés. Or, ces institutions résistent aussi aux citoyens. Il faut au contraire les rendre bienveillantes envers les citoyens. La gauche peut retrouver son identité démocratique autant que son identité sociale en ouvrant des espaces nouveaux à l’expression citoyenne.

On a le sentiment que la gauche s’est laissé gagner par le défaitisme, qu’elle ne croit plus en elle…

Ce n’est pas le plus grave. Le plus inquiétant, c’est que les citoyens ne croient plus en elle. La gauche n’a pas accompli ce travail sur elle-même, ce retour nécessaire sur son expérience militante, ses épreuves du pouvoir, son action publique. Or, sa capacité à faire éclore l’avenir en dépend. Dans Mélancolie de gauche, paru aux éditions La Découverte, l’historien Enzo Traverso explique que les défaites, les échecs, sont « un substrat intellectuel d’émotions et de mémoire », et qu’il faut tirer enseignements de ces expériences pour ne pas confondre ces échecs avec les raisons, qui peuvent subsister, ayant conduit à forger les idéaux de gauche. Cette analyse peut nous aider à affronter le sentiment d’impuissance qui tétanise la gauche et étrangle sa créativité et sa combativité. 

François Hollande renonce à briguer un second mandat. Les candidatures se multiplient à gauche, dans la primaire et en dehors. Pourquoi cette difficulté de la gauche à s’incarner ?

Pour incarner, il faut porter. Porter des idées, des valeurs, des convictions, des solutions à proposer et à partager. Que porte la gauche aujourd’hui ? Personne ne l’incarne vraiment car personne ne porte ce que la société fragilisée en attend légitimement.

Votre parcours, vos convictions, tout vous désignait pour jouer un rôle de premier plan lors de la prochaine élection présidentielle. Pourquoi ne voulez-vous pas précisément incarner cette gauche de sursaut et de conscience dont vous appelez le retour ?

C’est la nature même de l’élection présidentielle que de survaloriser les équations personnelles et de faire de la campagne – et il en reste forcément quelque chose dans l’exercice du pouvoir – une aventure individuelle. Ceci étant, j’entends et je comprends la question de l’incarnation. Mais elle ne doit pas être messianique. J’estime que nous sommes dans une période qui par sa gravité exige plus encore de la gauche, même si c’est injuste, que nous nous hissions d’une part à la hauteur des défis et, d’autre part, au sommet des attentes de nos concitoyens. Ils veulent, à bon droit, de la sécurité et la préservation de leurs libertés, un emploi et le temps de vivre pour eux et pour les autres, l’amélioration de leur présent et des assurances sur l’avenir, pouvoir faire confiance aux institutions et en même temps exercer leur vigilance, vivre l’unité de la nation sans sacrifier la vitalité des territoires… Ils savent les dangers immédiats du terrorisme et les périls à retardement des injustices, des inégalités, des violences impunies. Étant moi-même dégagée de toute tentation narcissique, j’ai souhaité que la gauche soit en mesure d’impulser une dynamique qui rassemble ses intelligences, ses énergies, ses forces au-delà d’un exercice somme toute ordinaire et un peu besogneux. Cela me semble une obligation historique. J’ai bien vu que ce n’était pas audible. Il n’y a donc pas eu de dynamique collective. Voilà. Je reste très sensible à la démarche citoyenne à travers la pétition. Elle illustre une belle maturité et un grand volontarisme, et disons-le, il y a là une espèce d’élan collectif. J’entends aussi les reproches. J’observe que : je me présente en 2002, je suis coupable de l’échec de la gauche ; je ne me présente pas en 2017, je suis coupable du probable échec de la gauche. Heureusement que j’ai un mental d’acier !  

Propos recueillis par ÉRIC FOTTORINO 

 

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